V. De l'industrie et du commerce des Indiens en général
De la Terre de Feu aux régions arctiques, nous venons de parcourir les deux Amériques, sauf les États à demi-civilisés du centre ; quoique rapide et sommaire, notre investigation suffit pour apprécier l'Amérique sauvage au point de vue qu'on appelle en Europe économique. Or, sous ce rapport, l'Amérique indigène était peu développée ; son industrie était rudimentaire, sans originalité, suffisante cependant pour le genre de vie des Indiens.
En dehors des grands ïltats de l'Amérique centrale, tous les indigènes américains en étaient encore à l'âge de la pierre. A Textrême sud et à l'extrême nord, la céramique, si développée dans l'Amérique centrale, était ignorée. De même l'art du tissage et du filage devenait d'autant plus grossier et plus rare qu'on s'éloignait de la zone centrale. L'industrie indigène ne pouvait donc alimenter un com-
(1) Indian Affairs. 1893,
(2) Ibid. 1889, 78.
(3) Ibid., report. 1890.
LE COMMERCE DANS l'âMÉRIQUE SAUVAGE 185-
merce sérieux de tribu à tribu, d'autant plus que, le chien excepté, il n'existait pas d'animaux domestiques ; seuls, les esclaves et les femmes pouvaient devenir des marchandises d'une certaine importance et il en était ainsi chez certaines tribus ; notamment chez les Guaranis, dans le sud; chez les Noutka-Colombiens, dans le nord. A Sitka, chez lesKalousches, le grand nombre des esclaves et des femmes faisait de leur propriétaire un capitaliste (1) et avait tellement développé le sentiment de la propriété, que, dans ces régions, Gook rencontra des Indiens, qui voulaient lui faire payer le bois et l'eau dont il avait besoin (2).
Mais, en somme, on est fondé à dire que, dans l'Amérique sauvage, le goût du commerce avec toutes ses conséquences bonnes et mauvaises ne se développa qu'à l'instigation des Européens et fut surtout, dans le principe, un commerce de fourrures, que les blancs acquéraient par simple troc, en donnant en échange diverses bagatelles et aussi des instruments et des armes en fer, des étoffes, surtout des boissoins enivrantes.
Sur la transformation morale, que produisit chez les Indiens l'accoutumance aux idées mercantiles, nous sommes bien renseignés, particulièrement pour ce qui concerne les Peaux-Rouges. — Au siècle dernier, les missionnaires et les voyageurs sont unanimes à vanter les sentiments généreux et altruistes des Indiens peaux-rouges. — Ils ne connaissent, dit Charlevoix, ni \etienj ni le mien; ils soignent leurs veuves, leurs infirmes, leurs orphelins ; ils exercent Thospitalité d'une manière admirable (3). Le jésuite Lafitau rapporte que, si un clan, ou plutôt une cabane, de Peaux- Rouges^ se trouvant bien pourvue, rencontre une autre cabane dans le
(1) Kotzebue. Hist.univ. voy., t. XVII. 414.
(2) Cook. Ibid. (Troisième voyage), vol. X. 360.
(3) Charlevoix. iTis^. Nouv, France (Journal d'un voyage, etc.)^ l. VI, 11.
186 l'évolution du cohmeuge
besoin, la cabane riche partage avec l'autre sans attendre ses sollicitations (1). Le libre penseur Lahontan est, sur ce point, d'accord avec les missionnaires : il confirme leur témoignage et affirme que les Indiens ne comprennent pas rinégale répartition de la fortune chez les blancs ; qu'ils ont horreur de l'argent, le refusent, le méprisent, l'appellent <( le serpent des Français », la raison de tous leurs crimes (2). Un observateur contemporain, 0. Dorsey, dit la même chose des Omahas, vante leur sollicitude pour les vieillards et les infirmes. Jamais un Omaha ne refusait de prêter à un autre, sans loyer ni intérêt, un objet quelconque et l'emprunteur se faisait un devoir de le rendre ou de le remplacer, s'il était gâté. Mais souvent, s'il s'agissait d'un parent, d'un compagnon, le propriétaire refusait de reprendre son bien en disant: <c Garde-le ». Bancroft parle dans les mêmes termes des Navajos (3). Mais tout cela, c'est le passé. Chez les Indiens esclavagistes delà Colombie, le rang et le pouvoir dépendent déjà de la richesse non plus seulement en femmes et en esclaves, mais en ustensiles, en articles manufacturés, et des flottilles de 40 à 50 de leurs canots vont commercer au fort Simpson (4), pour s'en procurer. Mais c'est dans les districts à fourrures, là où les Européens ont établi de bonne heure des comptoirs et inoculé aux Peaux-Rouges la passion des échanges, que ceux-ci ont surtout dégénéré au point de vue moral. Un missionnaire français, qui a séjourné 18 ans dans le territoire Mackensie, nous fournit sur ce point des renseignements curieux et complets. Là aussi il y a des tentes riches et des tentes pauvres (l'équivalentdes cabanes), mais tout sent! ment de so-
(1) Lalîlau. Mœurs des sauvages. IIJ, 82.
(2) Lahonlan Voyage. II. 105-106.
(3) Omaha sociology (Smithsonian InstU. Report of Ethnology. 1886).
(4) Bancroft. Loc, cit,, I. 583.
LE COMME.RGE DANS l'aMÉRIQUE SAUVAGE 187
lidarité est aujourd'hui éteint. Onpeut mourir de faim dans la tente pauvre sans que la riche, c'est-à-dire celle qui a fait bonne chasse ou bonne pêche, s'en inquiète (1). En temps de disette générale, on passe même auprès des individus abandonnés sans les voir (2).
Les sauvages, dit le missionnaire, ne font plus rien pour rien ; leur première question est toujours celle-ci : « Que me donneras-tu, si je fais cela ? » Un jour, s'étant blessé au pied en abattant un arbre, le narrateur, qui s'était, des années durant, prodigué pour être utile aux indigènes» les vit passer auprès de lui sans songer à lui venir en aide et, quand finalement il en appela un, celui-ci lui dit : « Que me donneras-tu, si je te porte (3) ? » Une autre fois, Phiver, ayant fait trente lieues dans la neige pour aller administrer une de ses ouailles en danger de mort, le missionnaire dut demander pour apaiser sa faim quelques poissons secs, qu'on lui donna à regret : « Jeté les prête ; mange-les ; mais à condition que tu me les rendras au printemps (4). »
La façon dont ces Indiens entendent le Christianisme est aussi très-caractéristique ; voici une prière recueillie par M^"" Faraud: «Créateur, je ne te connais point, mais je sais que c'est toi qui as fait toutes choses. Fais-moi vivre longtemps ; accorde-moi beaucoup d'enfants bien forts afin qu'ils me fasJient bien manger, quand je serai vieux. Fais -moi découvrir beaucoup de pistes d'orignaux, de biches, decariboux, etc. (")))). Les dialogues entre le prêtre et les Indiens, qu'il catéchisait, sont aussi empreints du même caractère utilitaire : « Tu es venu pour nous parler de Dieu : Tas-lu vu ? » — (( Non; mais je connais sa parole » — « Si tu ne l'as pas vu, comment peux-tu le connaître? »... « On le
(1) H. Faraud. Dir-huit ans chez les sauvages. 275-276.
(2) Ibid., ni.
(3) Ibid., 266.
(4) Ibid., 279.
(5) Ibid., 280.
connaît par ses œuvres ; il habite le ciel ». — « Qu'est-ce qu'on mange dans le ciel? Y a-t-il des cariboux, des orignaux, des poissons ? »... « Je serais bien content d'être dans un lieu où Ton mange bien sans rien faire ». — '< Instruis-toi ; tâche de connaître la religion et Dieu, qui est plus riche que tous les commerçants, te donnera tout ce qu'il faudra sans compter » — a Oh ! Oh ! Ce sera bien commode de vivre dans le ciel ! A-t-on des habits dans le ciel?... Les femmes sont-elles mauvaises dans le ciel? etc. » (i). Nous sommes donc obligés, pour conclure, de reconnaître qu'en perdant leur indifférence commerciale, les Peaux-rouges n'ont pas précisément progressé au point de vue moral et nous savons trop, d'autre part, que le commerce avec les blancs a été Tune des grandes causes du rapide déclin de leur race.
(1) H. Faraud. Loc, cit., 113,