LE GOBIMERGE DANS L^ AMÉRIQUE SAUVAGE
périeure a celle des Peaux-Rouges du nord. Les Zapotèques, Miztèques, Mayas, etc., ont été de bonne heure renommés pour leurs belles étoffes de coton, tissées ou cousues par les femmes, qui y brodent ea outre des figures d'oiseaux, d'animaux de toutes sortes. Dès 1670, ces tribusïabriquaient des étoffes de soie parfiléesd'or. etc. (1). La perfection relative de l'industrie chez les Indiens du Mexique et du Nouveau- Mexique provient évidemment de Tancienne civilisation mexicaine ; celle des Zunis, des Indiens des Pueblos, nous doit à peu près représenter celle des paysans, des ruraux de l'empire aztèque. D'une manière générale, on est fondé à dire que, dans les deux Amériques, la civilisation est d'autant moins arriérée que les populations sauvages sont plus voisines des anciens États du centre, du Mexique et du Pérou.
Je n'ai encore rien dit du commerce des esclaves chez les Peaux-Rouges ; c'est qu'il y était restreint, comme l'esclavage lui-môme. En général, les Peaux-Rouges torturaient et tuaient leurs prisonniers ; le très petit nombre de ceux qu'on jugeait à propos d'épargner, étaient ordinairement adoptés parle village. Mais cependant ces Indiens ne répugnaient pas à rinstitution même de l'esclavage. D'abord, dans beaucoup de leurs tribus, notamment chez les Indiens de la Californie, les femmes étaient achetées, payées à leurs parents et emmenées par l'acquéreur sans qu^on daignât les consulter. Ces achats de femmes étaient môme devenus moralement obligatoires et l'on méprisait les enfants d'une femme qui n'avait rien coûté à son mari (2). Les Indiens Utah faisaient en grand lejcommerce des femmes ; ils enlevaient et vendaient comme esclaves les femmes des tribus voisines ; ils échangeaient même sans difficulté leurs
(1) Bancroft. Native Races, etc., I. 631.
(2) Ibid., a49-350.
propres femmes et enfants contre quelques couvertures (I). Mais c'était principalement chez les Peaux-Rouges du Nord- Ouest, chez les Colombiens et les Noutka-Colombiens, que l'esclavage et le commerce des esclaves étaient en vigueur. Tous les Indiens de cette région possédaient des esclaves ; mais pourtant certains n'en faisaient pas commerce (2). Les Thlinkit achetaient bien des esclaves, mais d'ordinaire ils n'en vendaient pas (3). Les Noutka-Colombiens avaient des esclaves, mais ils y tenaient fort et ne s'en désaisissaient qu'avec peine ; de tous leurs objets de propriété mobilière et personnelle, l'esclave était la seule chose, dont ils ne faisaient pas largesse à leurs concitoyens pour acquérir la réputation de libéralité nécessaire chez les Peaux-Rouges à -qui veut arriver aux honneurs (4).
Nous avons donc retrouvé partout, chez les Indiens sauvages de l'Amérique sptentrionale, à peu près les mêmes genres et modes de commerce qui sont en usage chez les nègres d'Afrique. Si le commerce des esclaves était beaucoup moins développé, c'est que le débouché manquait le plus souvent à la marchandise.
Pour la monnaie primitive, les Peaux-Rouges n'ont pas plus d'originalité. Souvent les échanges s'opéraient par simple troc ; parfois on recourait simultanément, comme chez les Indiens des Pueblos, à divers objets servant de monnaie.. Dans les Pueblos, ces marchandises-étalons étaient diverses ; c'était des turquoises, des grains de colliers, c'est-à-dire des objets de parure, enfin des peaux et des couvertures (5). La couverture, vêtement indispensable durant les rudes hivers de l'Amérique du Nord, servit et sert très
il) Wake. Evolution of MoralUy, I. 228.
(2) Bancroft. Xative Races, etc., t. I. 270.
(3) Ibid., I. 108.
<4) IbkL, I. 195.
(5j IbicL, 1.543.
LE COMMERCE DANS l' AMÉRIQUE SAUVAGE 181
souvent d'unité monétaire (1). Mais un grand nombre de tribus employaient des monnaies en coquillages, très analogues aux cauris d'Afrique. Au siècle dernier, les Indiens du Canada ne voulaient même pas accepter d'autre monnaie et refusaient rigoureusement les pièces d'or et d'argent (2). Le coquillage ordinairement employé comme monnaie était la Goncha venerea ou cytherea, abondante sur le littoral de la Virginie et du pays qu'on appelait autrefois la Nouvelle-Angleterre (3). Ces coquillages, pour acquérir une valeur monétaire, devaient être travaillés et transformés en petits cylindres d'un quart de pouce de diamètre, qu'on enfilait pour en faire des wampu?ns. des colliers^ ces colliers qui jouaient un rôle mnémonique si curieux dans l'art oratoire des Peaux-Rouges. Le mot collier, à lui seul, suffirait à indiquer que cette monnaie primitive a commencé, comme les autres, par être un objet de parure ; elle l'est d'ailleurs redevenue, quand la monnaie métallique Ta détrôiiée (4). Ces colliers étaient artistement façonnés ; les coquillages, teints en bleu ou en rouge, y dessinaient des festons, des étoiles. On lès taillait ordinairement en tubes, mais parfoisaussi en disques, en carrés. La concha venerea est un coquillage fort dur, difficile à travailler, par suite à contrefaire et les Anglais s'essayèrent sans succès dans ce genre de fraude. Il y aurait fallu dépenser trop de temps. «Ni les Juifs, ni le diable ne réussiraient à Timiter » disait un dicton (5).
Les tribus voisines du Pacifique usaient largement de la monnaie en coquillages. Chez les Indiens Chinouk, elle s'appelait hiaqua et valait plus ou moins suivant la Ion-
(1) Bancroft. Loc. cit,, I. 215.
(2) Voy. de Lahontan, I. 79.
(3) Domenech. Loc, cit., 471.
(4) Lafitau. Mœurs des sauvages, II, 200.
(5) Domenech. Loc. cit.
182 L^ÉVOLUTION DU GOMMeRGE
gueurdes coquillages. Ceux-ci s'enfilaient en cordons, dont la valeur augmentait avec la grosseur des coquillages employés (1). On a encore retrouvé cet usage des coquillages monétaires chez les Californiens peaux-rouges (2).
Il ne semble pas que les Indiens aient jamais employé les objets en métal comme monnaie, quoique le cuivre leur fut très connu (3), Au dire des anciens voyageurs français au Canada, les Indiens cachaient soigneusement aux étrangers les gisements miniers de leur pays. C'était, paralt-il, chez eux, une opinion très répandue, que la découverte de ces mines par des étrangers aurait pour conséquence l'extinction de leur race (4) ; peut-être une tradition transmise de proche en proche leur avait-elle appris ce que les mines d'or avaient valu de maux aux Indiens de l'Amérique centrale, après la conquête espagnole. — Les mœurs, que je décris en ce moment, ne sont plus guère qu'un souvenir. On sait combien rapide a été la diminution des populations indiennes au contact des blancs et c'est le commerce, qui a été Tagent le plus actif de cette extermination.
Sans cesse sollicitées aux échanges par les colons européens, les tribus peaux-rouges se départirent vite de leur indifférence commerciale . Les hommes, les hommes seuls, furent chargés de trafiquer avec les envahisseurs, de leur donner du maïs, des langues de buffles, surtout des fourrures contre des perles, des objets en métal, des étoffes, des médailles, particulièrement du whisky et des boissons alcooliques (5). L'eau de feu avait déjà accompli une grande partie de son œuvre destructrice, quand le gouvernement des Etats-Unis eut l'idée de parquer les Indiens dans des
(1) Bancroft. Native Races, t. I. -315. 239.
[±) Ibid., I. 347.
(3) Peschel. Races ofMan. 429.
i'i) Gharlevoix. Nouvelle France, VI. 25 (Voyage).
(5) Doraenech. Loc. cit. 468-469.
LE GOMUfiRGE DANS l' AMÉRIQUE HAUVAGE 183
territoires limités, appelés « Réserves », où le commerce n'était permis qu'avec des marchands munis d'une licence et astreints à certaines obligations, notamment à celles de ne point vendre de boissons enivrantes. Mais les meilleures mesures ont exactement la valeur des hommes chargés de les appliquer. Or, aux Etats-Unis, les agents chargés du commerce indien furent souvent d'une moralité médiocre et beaucoup d'entre eux travaillèrent activement à la démoralisation et à la ruine des indigènes. Ils observèrent mal les règlements, vendirent des liqueurs fortes, dépouillèrent les Indiens en abusant, dans les échanges, de leur simplicité, en leur donnant des marchandises à crédit, mais à des prix exorbitants, etc. (1). Les rapports si intéressants, que publient, chaque année, Vlnterior Office de Washington sur les Affaires indiennes, montrent combien le mal est difficile à réfréner. On y voit qu'il faut tarifer le bénéfice des agents patentés à 25 0/0^ ce qui est déjà un beau chiffre (2) ; que ces agents s'étaient mis à prêter sur gagés aux Indiens, d'après le système des monts de piété, avec confiscation du gage, si les engagements n'étaient pas remplis par le débiteur ; ce qui arrivait trop souvent (3). On constate que les marchands ont monopolisé tout le commerce des Réserves, sans rien faire pour l'éducation commerciale des Peaux-rouges (4). On est obligé d'insister sur la défense de vendre non seulement des boissons alcooliques, mais même de l'eau de Cologne et des essences, que les Indiens achètent pour s'enivrer, et l'on menace l'agent transgresseur de deux ans de prison et de 300 dollars d'amende (5). D'autre part, d'excellentes mesures sont prises ; par exemple, on donne aux Indiens Navajos, bons éleveurs
(1) Domenech. Loc. cit., 468-469.
(2) Indian A ffulr s. Report. 1885, p. XL.
(3) Indian Affairs. Report. 1886 (Nouveau Mexique). {k) Indian Affairs. Report 1889, 30.
(5) Ibid., 1891. p. 77.
de chevaux, des graines du fourrage alfalfa très bien approprié aux conditions auxquelles la végétation est soumise dans leur pays (1). On accorde plus de libertô au commerce dans les territoires occupés par les tribus civilisées (2). Finalement on est obligé de confesser que les règlements deviennent inutiles devant le flot montant de l'invasion blanche ; le plus souvent les villes européennes ont gagné \e^ Réserves. Les Indiens n'ont plus de territoires de chasse et ils peuvent acheter librement dans les villes ce qui leur plaît, c'est-à-dire se ruiner et s'intoxiquer au gré de leurs caprices et des tentations auxquelles on les soumet (3).