I. Le Pérou
Les grands Etats de rAmérique centrale, que nous avons maintenant h étudier au point de vue de leur industrie et de leur commerce, ont été et seront bien longtemps encore d'un puissant intérêt, aussi bien pour le sociologiste que
pour relhnographe. Dans toute étude de sociologie générale, ils embarrassent l'investigateur et lui posent des problèmes d'une solution difficile. Comment sont-ils nés et quelle est la date au moins approximative de leur fondation ? Faut-il, comme le disent les traditions indigènes, admettre à leur origine l'intervention fortuite de civilisateurs étrangers? Si oui, à quelle race appartenaient ces nouveaux venus relativement cultivés ? Provenaient-ils de TAsie, de l'Afrique ou de l'Europe ? La fable de TAtlantide cache-t-clle quelque vérité ? Pourquoi les civilisations du Pérou et du Mexique sontelles si dissemblables? Que seraient-elles devenues, l'une et l'autre, si la conquête espagnole n'avait pas brutalement tranché leur destinée, etc. etc.? En ce moment nous n'avons pas à discuter ces questions, mais seulement à examiner quel a été, dans les grands Etats de l'Amérique centrale le développement du commerce et de l'industrie. Or, au Mexique et au Pérou, l'organisation du travail était extrêmement différente ; puisque le Mexique était une monarchie féodale et le Pérou un modèle de socialisme d'Etat centralisé, unique dans son genre et réalisant de point en point certains systèmes utopiques, généralement tenus pour irréalisables. La fondamentale dissemblance de l'organisation politique et sociale dans les deux pays entraînait un mode de répartition des produits et des richesses fort différent dans les deux monarchies ; mais les progrès industriels y avaient atteint un niveau sensiblement comparable.
Au Pérou, le pouvoir central, jouant le rôle de Providence, avait tout combiné pour que les légitimes besoins des sujets fussent satisfaits, pour qu'il fût également impossible de s'enrichir et de tomber dans l'indigence ; personne n'était libre, mais personne n'était abandonné ; chaque Péruvien avait la jouissance d'un lopin de terre suffisant pour le nourrir, lui et les siens ; en retour, l'Etat attendait de lui un concours dévoué pour l'exécution des travaux d'utilité publique et de tous ceux que nécessitait l'entretien du roi,
LE COMMEBCE DANS l' AMÉRIQUE CENTRALE 191
des nobles, des prêtres et du culte, des agents du gouvernement. Mais j'ai trop de fois décrit ce communisme d'Etat pourquoi soit nécessaire d'y revenir. Il me suffira de rappeler qu'au Pérou la condition de chacun était immuable^ que personne ne pouvait se déplacer sans autorisation, que toutes les professions étaient héréditaires, qu'une notable portion de la vie, deux ou trois mois en moyenne chaque année, était absorbée par des corvées, dont rien ne pouvait exempter, que rien ne pouvait racheter ; que ces travaux personnels représentaient Timpôtet que, pendant leur durée, l'Etat se chargeait de vêtir, de nourrir et de soigner au besoin le corvéable (4).
Le Pérou n'avait pas de voisins assez civilisés pour qu'il fut possible de faire avec eux des échanges profitables ; il devait se suffire & lui-même et par suite l'agriculture était sa grande ressource, sa mère nourrice. Comme le fait, de nos jours encore, l'empereur de la Chine, l'inca avait la prétention d'être le premier agriculteur de son royaume; aussi, chaque année, dans de grandes fêtes et escorté de toutes sa cour, il labourait un champ, de ses mains augustes et avec un outil en or. Ce n'était là qu'une cérémonie symbolique, destinée à frapper l'imagination populaire ; mais elle était soutenue par des mesures efficaces. Tout un système de canaux et d'aqueducs, exécuté par corvées, utilisait Teau des montagnes pour suppléer à la rareté des pluies et irriguer convenablement toutes les terres labourables, même et surtout celle de l'aride lisière, qui bordait le littoral. Le plan et la construction des canaux et aqueducs destinés à l'irrigation étaient largement conçus et exécutés. Les conduites étaient établies au moyen de larges dalles en pierre, soigneusement taillées et jointoyées sans ciment. Certains de ces aqueducs avaient plusieurs centaines de milles de longueur. Ils s alimentaient d'abord à leur point de départ par l'eau
(1) Garcilasso de la Vega, t. II, 90.
des lacs alpestres ; sur leur trajet, d'autres réservoirs naturels leur fournissaient les appoints nécessaires. Au besoin on perçait les montagnes pour leur frayer un passage ; des canaux émissaires, comme celui que les anciens Romains ont creusé au lac Albano, régularisaient le niveau des lacs et les empêchaient de déborder durant la saison des pluies, tout en entretenant la fertilité des campagnes (1).
Le sol du Pérou est généralement ingrat, mais on savait l'amender par d'intelligentes fumures. Le principal engrais était le guano, accumulé dans les îles du littoral en telle quantité que même notre exploitation moderne n'a pas encore réussi à en épuiser les gisements. Les Incas avaient soigneusement réglé l'attribution de ces précieuses îles. Les plus petites d'entre elles avaient été simplement assignées à la province laplus voisine. Au contraire, les grandes îles étaient subdivisées enportions bien distinctes et réparties entre divers territoires (2). En certains point de la côte on suppléait an guano par un genre spécial de débris de cuisine, par des testes de sardines en énorme quantité et employées avec un soin judicieux. Ainsi, pour semer le maïs, on creusait des trous dans le sol sablonneux et, dans chacun de ces trous, on introduisait des graines de maïs et des têtes de sardines (3).
Ces semailles, faites ainsi presque grain à grain, rappellent fort la méthode encore en usage en Chine et nous savons que, dans un terrain bien fumé, elles donnent des récoltes d'une étonnante richesse. C'est un procédé qui convient aussi particulièrement aux pays où la charrue est inconnue, ce qui était le cas pour le Pérou, et oîi les pratiques agricoles se rapprochent beaucoup de celles de l'horticulture. Or,
(1) W. Prescott. HisL conq. Pérou, t. I, 137.
{t) Prescott. ConquestofPerUy t. I. Gh. IV, 135.
(3) Garcilasso de la Vega, t. II, S(j.
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il en devait être ainsi pour l'ancien Pérou, étant donné le système d'alloteraent familial qui y était en vigueur.
L'orographie du Pérou imposait des cultures très diverses ; puisque le terrain s'élevait rapidement depuis les plaines du littoral jusqu'aux plateaux tempérés, dominés eux-mêmes par des pics neigeux. Les Péruviens avaient su accommoder leurs cultures à ces climats si dissemblables. Au pied des montagnes, sous un soleil torride, croissaient les cocotiers et les palmiers, la cassave et la banane américaine, dont on a souvent trouvé les feuilles dans les tombeaux des anciens Péruviens. Plus haut, on semait de préférence la grande céréale américaine, le maïs, dont on extrayait surtout une sorte de miel et une boisson enivrante. Sur les plateaux à climat tempéré^ on cultivait Tagave, d'où Ton tirait la matière indispensable à la fabrication du papier, enfin Therbe coca {Erijthroxylum Pey^vicinvm) et le tabac. Plus haut encore, sur le versant des Cordillères, là où ne pouvaient plus vivre ni le maïs, ni même le quinoa, céréale analogue au riz, apparaissait la pomme de terre, peut-être originaire du Chili ; c'était Taliment principal pour les populations des plaines de haute altitude et elles savaient la conserver,, comme provision d'hiver (1).
A la rigueur, l'agriculture, seule, aurait pu suffire à l'alimentation des Péruviens ; mais, par une exception unique dans le Nouveau-Monde, il possédaient d'autres mammifères domestiques que le chien, Tami de l'homme et son compagnon presque inséparable, puisqu'on l'a trouvé sur tous les points habités du globe, sauf à la Nouvelle-Calédonie et dans quelques autres îles. Le nom seul du Pérou évoque sur le champ l'idée du lama, que les Espagnols prirent d'abord pour un mouton et dont les Péruviens avaient domestiqué ou produit plusieurs variétés.
Au Pérou l'élève et l'exploitation des lamas se faisaient
(1) PrescoU. Loc. cit. Ch. IV. 139. 142.
LETOUriNEAU 13
corame tout le reste, par réquisitions et corvées. D'immenses troupeaux de lamas paissaient dans les hauts pâturages audessus des terres cultivées, et des bergers expérimentés les conduisaient d'un pacage à un autre suivant les variations saisonnières et en se conformant à un règlemenl précis et rigoureux {[). Chaque année, on amenait dans la capitale un grand nombre de lamas pour subvenir à la consommation de la cour et aux sacrifices religieux ; mais ces animaux étaient tous mâles ; car il était absolument interdit de tuer les femelles (2) . C'était surtout pour leur laine et non pour leur chair que les Péruviens estimaient le lama, dont les variétés de grande taille constituaient uti gros bétail et s'employaient aussi comme bêtes de somme. Les petites variétés ou alpacas, pacollamas, trop faibles pour travailler et médiocres animaux de boucherie, fournissaient seulement une laine longue, fine et fort estimée. On ne trayait ni les uns, ni les autres (3).
Dans leur emploi de bêtes de charge, le nombre des animaux suppléait à leur faiblesse. En effet un lama ne portait guère que cent à deux cents livres pesant et, ainsi chargé, ne faisait pas plus de trois à quatre lieues par jour ; mais en revanche, il coûtait fort peu et n'exigeait guère de soins (4j. Point de ferrures; point de harnais ; le fardeau des lamas était simplement posé en équilibre sur leur dos, que protégeait suffisamment la laine de l'anima]. La journée de voyage achevée, on déchargeait les lamas et on n'avait plus qu'à les laisser paître (5).
Pourtant ce n'était pas à ces troupeaux d'animaux entièrement domestiqués, que Ton demandait la plus grande
(1) Prescolt. Loc. cit. y 1.150.
(2) Ibid. I. 65.
(3) Ghrdlasso, Hist. des Incas, t. II, 164.
(4) Prescott. Loc. cit., I, 150.
(5) Garcilasso. Hist des Incas, t. II, 262.
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quantité de la laine dont on avait besoin ; c'était aux huanacosei aux vigognes (Vicufias), qui erraient librement sur les sommets neigeux des montagnes. Là, ces animaux se nourrissaient d'une herbe appelée ychu^ qui croît tout le long de la chaîne depuis la Patagonie jusqu'à TÉquateur, mais guère plus au nord. Pour ce motif, htianacos et vi^ gognes ne se trouvaient plus sous les latitudes de Quito et de la Nouvelle-Grenade. Des lois sévères protégeaient ces troupeaux sauvages aussi bien que ceux des lamas domestiques et en empêchaient la destruction (1). Chaque année, dans de grandes chasses, on cernait et Ton capturait ces animaux errants, mais uniquement poUr les tondre ; après quoi on leur rendait la liberté (2). C'était surtout les daims, les daims mâles, qui fournissaient les peaux nécessaires à rindustrie et aussi la viande coupée en lanières, puis séchéeet conservée pour l'alimentation. On y joignait pourtant la chair d'un petit nombre de lamas communs, dont on utilisait aussi la peau. Cette viande conservée (charqui) constituait le fond de l'alimentation animale pour la classe inférieure de la population (3).
On sait que ce prolétariat péruvien était régi par le gouvernement des Incas à peu près comme un troupeau d'animaux utiles, auquel le propriétaire s'intéresse. Le Péruvien de la plèbe était, de la naissance à la mort, protégé, dressé, dirigé et au besoin secouru. A jamais fixé dans la classe où il était né, il restait étranger à toute ambition et à tout regret, à toute espérance aussi bien qu'à toute crainte. Une administration tutélaire et vigilante lui donnait de quoi vivre et se vêtir, réglait même son régime, lui tendait au besoin une main secourable ; mais tout cela à l'expresse
1) Prescott. Conquest of Peru^ t. eh. V.
(2) Ibid.
(3) Ibid., p. i43-149 (Ed. anglaise in-8o).
condition qu'il se rendrait socialement utile et l'on avait soin d'y veiller.
Les professions spécialisées étaient au Pérou strictement héréditaires ; mais il y avait certaines occupations communes. Pour les grands travaux publics, le percement des routes, la construction des aqueducs, la culture des terres attribuées à rinca et au culte, etc., tout le monde était corvéable. Dans un rayon de 13 à 20 lieues autour de la capitale, tous les Indiens étaient aussi astreints à porter, à tour de rôle, à la ville, l'eau, le bois, etc., nécessaires à la maison de l'Inca (1). Enfin chacun devait savoir se nourrir et se vêtir par son travail; par conséquent, chacun était laboureur, tisserand et tailleur (2). Les autres métiers étaient spécialisés.
Sauf les récolles des lots de terre affectés aux familles, et les fruits des arbres que les individus eux-mêmes avaient plantés (Garcilasso. II. 120), tout ce que produisaient les vastes domaines de l'Inca et du Soleil était recueilli dans des magasins où puisaient les classes dirigeantes et dont le trop plein pouvait, le cas échéant, refluer entre les mains des prolétaires.
Pour les substances textiles, il en allait de même. Tous les troupeaux étaient propriété royale. Après leur tonte, qui se faisait à une date fixe, la laine était déposée dans des magasins publics, et Ton procédait de la même, manière pour le coton et le chanvre. La laine recueillie était destinée à vêtir les montagnards des hautes altitudes ; le coton et le chanvre servaient aux mêmes usages dans les basses, terres. Le tout était distribué aux familles et surtout aux femmes, dont la grande occupation était de filer, tisser et coudre. Mais en même temps, le peuple devait aussi travailler pour l'Inca et les siens, plus exactement pour les classes
(1) Garcilasso. Loc. ciL, II, 108-109.
(2; rbid.
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aristocratiques. Le filage des étoffes de luxe était même confié à des hommes (G. de la Vega. IL 96). De chacun on exigeait une quantité d'étoffe déterminée et de telle ou telle qualité, suivant les aptitudes de l'ouvrier. Des employés procédaient à cette distribution et surveillaient ensuite l'exécution du travail (1). Les métiers spécialisés semblent avoir été ceux des orfèvres, des peintres, des potiers, des musiciens, des bateliers, des comptables (2).
Les métiers à tisser, étant d'un usage général, étaient fort simples, et on en a retrouvé des spécimens dans les tombeaux des femmes. Ils consistaient essentiellement en deux bâtons attachés à des pieux fichés en terre. Les tissus, si simplement obtenus, étaient pourtant fins et réguliers, en outre si bien teints, que, dans les sépultures, on en a trouvé des spécimens dont la couleur n'avait rien perdu de son éclat (3). Pour la maison royale, des ouvriers artistes fabriquaient, avec de la fine laine de vigogne, des châles, des robes, etc. ; pour les palais et les temples, des couvrepieds, des tentures. Ces étoffes de luxe n'avaient pas d'envers ; leur lustre égalait celui de la soie ; Téclat de leurs couleurs ordinairement jaunes et rouges rivalisait avec celui des beaux tissus d'Europe. En mélangeant à la laine le poil d'autres animaux on obtenait une étoffe particulièrement solide. Enfin des artisans spécialistes savaient fabriquer de superbes ouvrages en plumes, analogues à ceux du Mexique (4) et, avec un fil flexible et fort tiré de la tige et des racines in maguey (digaye), on confectionnait des chaussures (5).
Dans la céramique, les Péruviens excellaient, quoique
(1) Prescott. Hist. conq, Pérou, y t. I, 66. (^I) Garcilasso. Loc. ci^,II, 108.
(3) A. D'Orbigny. Homme américain, t. I, 207-209.
(4) Prescott. Loc. cit., 1, 155.
(5) Garcilasso. Loc, cit,, t. IL 98.
toutes leurs poteries fussentfabriquées saas tour. Ils savaient leur donner des formes très variées, imitant celles des animaux, des fruits, même la figure humaine (1). Lamétallurgie des Péruviens aurait été assez avancée, s'ils avaient connu le roi des métaux utiles, le fer, complètement ignoré d'ailleurs dans tout le continent américain. A son défaut, ils employaient le cuivre, avec lequel ils fabriquaient des armes, des outils, des miroirs, de grandes épingles, qui servaient aux femmes à attacher leurs robes. Au Pérou, le cuivre était plus estimé que l'argent (2) ; des outils en pierre dure s'employaient encore concurremment avec ceux de cuivre . Les meilleurs, ceux avec lesquels on attaquait les substances les plus rebelles, étaient faits d'un alliage de cuivre et d'étain, c'est-à-dire de bronze et, par une trempe spéciale ou tout autre procédé, qui est resté inconnu, on donnait à ces outils de bronze une assez grande dureté pour réussir, avec leur aide, à taillerie granit et le porphyre, à les sculpter en figures d'animaux, même à travailler les émeraudes et autres pierres précieuses (3).
Le plomb, l'argent, For avaient aussi des usages industriels. On employait un alliage de ces trois métaux pour cimenter les pierres de certains temples, ce qui même les fit démolirpar les avides conquérants espagnols (4). Les Péruviens savaient encore fondre, ciseler, marteler les métaux précieux, Tor et l'argent ; ils n'en tiraient pas une monnaie, dont ils n'auraient su que faire, mais des ornements, des ouvrages d'art, des vases de luxe. C'était là des besoins limités n'exigeant qu'une assez petite quantité de ces métaux de luxe, d'ailleurs interdits au populaire ; aussi laissait-on quelquefois se perdre les mines d'abord exploi-
(1) D'Orbigny. Loc. cit., I, 207.
(2) Garcilasso. T. II, 120.
(3) Prescott. Loc, cit., I. 157.
(4) Garcilasso. II. 121.
LE COMMERCE DA>'S l'aMÉRIQIIE CEISTRALE 199
tées(i). On a trouvé dans les tombeaux des bracelets, des colliers, des parures, des miroirs fabriqués avec des pyrites d'argent soigneusement façonnées et polies (2). L'or se recueillait souvent dans le sable des cours d'eau suivant le mode primitif. Dans leurs véritables mines, les Péruviens procédaient seulement en creusant des galeries horizontales. Métallurgistes peu habiles, ils savaient mal séparer largent des corps avec lesquels il est ordinairement combiné et ne se servaient même pas, dans ce but, du mercure pourtant assez commun au Pérou (3).
Avec les métaux précieux, leurs orfèvres savaient créer des œuvres d'art : par exemple des imitations parfaites de plantes, d'arbustes, comme ceux que les espagnols admirèrent dans les jardins des Tumbez et de Cuzco (4), des ornements pour leurs temples, même des figures d'hommes et de femmes (5;.
Ces temples et en général les édifices péruviens avaient à la fois un caractère de grandeur et de barbarie. Des blocs considérables de porphyre ou de granit, admirablemment assemblés sans ciment^ formaient les murailles. Mais la toiture était en terre, quand elle n'était pas en chaume. Édifices importants et maisons ne recevaient de jour que par la porte : la fenêtre n'avait pas encore été inventée, pas plus que dans la cabane des primitifs. La voûte et le cintre, que l'on remplaçait par l'encorbellement, étaient également inconnus. Pour assembler les poutres on se contentait de les lier sans clous ni chevilles : la mortaise n'était pas non plus soupçonnée. Dans la construction des murs toujours bas et très épais, les pierres étaient parfois remplacées par des briques très résistantes, faites d'une terre très tenace, mé-
(i) Garcilasso. II. 120.
(2) Prescott. Loc, cit. l. 15(3.
(3)/6id., I. 159.
(k)Ibid, Loc. cit. L p. 29.
(5) D'Orbigny. Loc cit., I. 207.
200 l'évoiution ur commerce
langée de paille et de roseaux (1). Ajoutons que jamais on ne ménageait de communications intérieures entre les pièces d'un même édifice ; mais toujours ces constructions étaient de forme rectangulaire, tandis que la case primitive est, presque partout, de forme circulaire. Dans les palais et les temples, les accessoires et le luxe intérieur masquaient la pauvreté de la conception architecturale ; les ornements d'or et d'argent y étaient prodigués avec profusion.
Au Pérou, l'art de la navigation était moins avancé encore que l'architecture : il n'avait pas dépassé le radeau primitif. Ces radeaux appelés baisas sont encore en usage dans l'Amérique centrale, quand il s'agit de traverser ou descendre les cours d'eau. Les Péruviens avaient cependant perfectionné la construction de leurs 6a/5as, môme ils les avaient munies de voiles (2) et ils en construisaient d'assez grande taille, avec lesquelles ils pouvaient se hasarder sur mer, mais non loin des côtes. Le conquérant Pizarre, dans un voyage de reconnaissance, qu^il entreprit le long du littoral péruvien, avant de se mettre sérieusement en campagne, rencontra cinq de ces balsas marines ; et Tune d'elles lui apporta des lamas (3). Bien plus près de nous, en 1813, l'américain Porter eut une surprise analogue à celle de Pizarre et, comme lui, pensa d'abord avoir affaire à un navire à voiles, La rencontre eut lieu, près de Payta, à environ sept lieues du rivage. Cette balsa moderne se composait de huit solives longitudinales^ mesurant 25 à 30 pieds de longueur, trois autres pièces de bois transversales les reliaient ensemble, mais à l'ancienne mode péruvienne sans qu'on eut fait usage de mortaises. De simple cordes en herbes raaint<înaient tout l'appareil. Le radeau était muni d'un mât, qui supportait une grande voile de lougre en étoffe de coton.
(1) Prescott. Conquest of Peru, t. I. 156-160.
(2) Prescott. Conquête du Pérou, t. I, 78.
(3) Hist, univ, voy,, t. XXXVIII, 324.