I. Les populatioyis périsiniques
On a prétendu, on prétend môme encore quelquefois, que les curieuses civilisations de TAmérique centrale, celles que nous avons examinées dans lé dernier chapitre, avaient eu .pour initiateurs des immigrants chinois. Sans être impossible, celte hypothèse attend néanmoins sa démonstration : mais les peuples, que nous avons à étudier maintenant, ont ^u sûrement des rapports phis ou moins étroits avec la Chine ; car tous lui ont fait de larges emprunts, mais en gardant des survivances soit de leur civilisation, soit de leur barbarie antérieures.
Ces populations, toutes de race mongolique ou mongoloïde, torment comme une ceinture autour du grand empire des Célestes, Ce sont, au midi,les Malais et les Indo-Chinois ; h l'ouest et au nord, les Tartares, les Mongols, les Mandchoux, les Tibétains ; à Test enfin, le Japon. Ce dernier, le royaume du Soleil-Levant, nous l'examinerons en même temps que la Chine, qui, jusqu'à ces dernières années a été son institutrice. Actuellement, notre investigation va porter, d'abord, sur les nomades populations, qui, sous des noms divers, ont mené ou mènent encore une existence pastorale dans cet énorme espace situé au nord et à Test du grand massif alpestre de l'Asie, entre la Russie et laCaspienneà TOuest, la Chine et le Pacifique à Test. Sous des noms divers, ces populations se ressemblent par les caractères physiques, les mœurs et même la religion. Toutes sont nomades, sauf celle du Thibet, et elles doivent nous représenter assez exactement Tétat social et mental des hordes, qui, il y a bien des siècles, ont fondé TEmpire Chinois, c'est même cette relative infériorité de leur civilisation, qui nous prescrit de commencer par elles notre étude.
MO?iGOKS NOMADES ET MO.NGOLOIDES 219
Disséminées sur un immense espace, ces hordes nomades se sont, au hasard de leurs besoins et souvent de la guerre, groupées en petits peuples errants, soumis presque tous à des princes, qui dominaient une aristocratie et des serfs. Seuls, les Turcomans avaient, jusqu'à nos jours, conservé un régime républicain presque anarchiste. Un instant les grands conquérants mongols, ont réuni sous leurs lois la majeure partie de ces groupes nomades, qui ensuite se dissocièrent. Aujourd'hui on peut, comme Ta proposé lô père Hue (1), les diviser en Tar tares orientaux ou Mandchoux campés au nord de la Chine, en Tartares occidentaux confinant à la Russie ou soumis par elle et connus sous les noms de Kirghises et Kalmoucks, enfin en Mongols, intermédiaires aux Tartares de Test et à ceux de Fouest.
Au sud de la grande steppe tartare, les pays de Boukhara, de Khiva, du Thibet ont en partie renoncé à la vie errante des pasteurs.
Mais, quelle que soit la diversité de leurs noms, tous ces pasteurs mènent une existence analogue. Cette région de l'Asie septentrionale forme une steppe immense, sans arbres, à peine accidentée, assez souvent marécageuse et sillonnée de cours d'eau. C'est une vaste solitude, qui donne au voyageur européen une impression analogue à celle de la mer. La région étant généralement bien arrosée, les pâturages n'y sont pas rares : c'est la a terre des herbes ». On s'y dirige un peu comme sur TOcéan ; mais ce n'est pas là une difficulté pour les indigènes, qui, à l'ordinaire, vont hardiment devant eux sans se soucier de l'absence de routes et sans s'égarer (2).
(1) Hue. Yoy. en Tartarie, etc., I, 402. (2)Bergmann. Yoy. chez les Kalmouks, 5.
La vie pastorale exige en effet de perpétuels déplacements ; ceux-ci cependant ne sont, pour chaque horde, possibles que dans certaines limites ; caria contrée est répartie en territoires déterminés appartenant à des groupes distincts ; mais l'étendue retative de ces districts est considérable ; aussi les nomades séjournent-ils rarement plus d'une semaine dans le même lieu, au moins pendant la belle saison (1). Les rivières, assez nombreuses, se passent à gué ou au moyen d'outrés attachées à la queue des chevaux, parfois sur des ponts flottants faits avec des bottes de roseaux (2) ou bien à l'aide de barques en cuir,maintenues ouvertes parune légère carcasse d'osier (3). Chaque jour, les Kirghises font un voyage de plusieurs heures, rien que pour trouver un nouveau pacage (4).
Pour les Tartares, se déplacer sans cesse est plus qu'une habitude; c'est un besoin. Leur genre dévie n'a guère changé depuis Marco Polo, qui avait admiré leur extrême facilité de déplacement : « Ils peuvent, dit-il, accomplir ce que d'autres gens ne sauraient faire ; car, maintes fois^ quand il en est besoin, ils iront un mois sans porter des vivres, buvant du lait de jument et mangeant la chair des animaux qu'ils chasseront avec leurs arcs. Leurs chevaux iront paissant Therbe des champs ; car il n'est besoin de leur donner ni orge, ni paille, ni avoine et ils sont très obéissants envers leurs maîtres... Ils ne portent point de harnais, si ce n'est que chacun a deilx outres de cuir, dans lesquelles ils mettent le lait qu'ils boivent, un petit pot de terre pour cuire la chair qu'ils mangent et une petite tente pour être à l'abri de la pluie ». Dans une extrême besoin, dit le vieux voyageur, ils saignent leurs chevaux et en boivent le sang. D'après la même autorité, les Tartares auraient
(1) Bergmann. Loc. cit.
(2) Ibicl., 319.
(8) IIiic. Loc. c?7.,II, 399.
(4) A. Vambéry. Voy. d'un fau.r derviche, etc., 33^1
aussi fait usage de lailévaporé, condensé et conservé, assez récemment réinventé en Europe : « Ils ont du lait sec. qui est comme pâte, et portent de ce lait avec eux. Quand ils veulent manger, ils le mettent dans Teau et le battent tant qu'il se détrempe ; puis ils le hument » (1). L'hiver, les Tartares campent autant que possible dans les plaines où les troupeaux peuvent encore paître ; mais c'est, pour eux, une saison dangereuse, qui peut faire périr leur bétail, si le froid devient trop rigoureux ; aussi, le jour où ils quittent leurs quartiers d'hiver, est-il pour eux un jour de fête (2).
Leurs habitations sont aujourd'hui encore telles que les a vues Marco Polo ; des tentes de feulre, supportées par une mince charpente ligneuse en forme de dôme. De même ils continuent à se servir de légers chariots couverts d'un feutre noir, imperméable, et traînés par des bœufs ou des chameaux (3), au dire de Marco Poio ; mais c'est le plus souvent un bœuf, qui sert d'animal de trait. Le chameau est plutôt bête de solnme et porte sa charge sur le dos. Le Père Hue, dit avoir rencontré une longue file de ces petites charettes à deux roues, qui voyageaient en caravane. Chacune d'elle était chargée d'un sac de sel, débordant comme la gueule d'un canon, et était traînée par un bœuf. Un anneau de fer, inséré dans les narines de l'animal, servait à fixer une corde, dont laulre bout s'attachait à la charette précédente : car tous les chariots cheminaient à la file indiennne (4). Mais c'ejf't là un mode de transport, auquel on ne recourt qu'à défaut de chameaux. Ceux-ci, en Tartarie comme dans le Sahara africain, sont les vraisagents du transit commercial, qui, de même qu'en Afrique, se fait toujours par caravanes. L'organisation des caravanes tar-
(1) Récits de Marco Polo, par H. Bérenger. 55.
(2) Bergraann. Loc. cit., 236.
(3) Récits de Marco Polo, 40.
('*) Hue. Loc, cit., 1, 124.
^22 l'évolution du commekce
tares est très analogue à celle des caravanes africaines. Les niarchands se réunissent et voyagent sous la direction d'indigènes, convoyeurs entitr»^ et obéissant à un chef, qui a la haute main sur toute la troupe. Les dangers sont aussi les mêmes que dans le Sahara : on risque de souffrir et même de mourir de faim ou de soif, ou bien d'être assailli pardes pillards féroces. Les entrepreneurs de caravanes sont souvent des Kirghizes (i), qui jouent un peu en Tartarie le rôle des Touareg dans le Sahara. En Asie comme en Afrique, les caravanes suivent aussi des itinéraires fixes, des routes idéales ; car elles ne sont pas frayées. L'une de ces routes allant de Pékin à Kiatka, est incessamment parcourue par de longues files dé chameaux ou de bœufs, portant chacun au cou une cloche de fer. Les chameaux sont chargés de caisses soigneusement enveloppées de peaux de buffle (2). D'autres caravanes se dirigent vers Boukhara ou Khiva. Cette dernière ville est l'aboutissant de plusieurs routes commerciales (3). Chaque été, de grandes caravanes partent à date fixe pour le gouvernement d'Orembourg ; et toujours ce sont des Kirghises, qui en sont les convoyeurs (4). On s'abuserait pourtant en supposant que toutes ces populations, lesTartares, les Mongols et les Mandchoux,sont exclusivement pastorales et nomades. Ainsi les Tartares de Tobolsk labouraient la terre, en se servant d'une sorte de fourche, dont le fer semi-circulaire était à angle droit avec le manche ; mais ils n'entamaient le sol qu'aune faible profondeur. Dans ce terrain, si mal remuée ils semaient des céréales, de Torge, el du blé (5). L'orge et le froment se cultivent aussi dans la Mongolie proprement dite ; mais les Mongols donnent la préférence au millet. Enfin, un peu partout, d'autres
(1) Dabeux. Tartane. 149.
(2) Hue. Loc. cit., I, 125-206.
(8)Dubeux. Tartarie. 6^,
(4) Dubeux. Tartarie. 20.
(o) Gmelin, H ist. univ. voy. Vol. XXXI. 209-271.
graminées sont cultivées seulement comme fourrage (i). Les Tartares mongols du Toumat ont même entièrement renoncé à la vie pastorale, si bien que certains d'entre eux en sont venus à prendre en pitié leurs congénères encore nomades (2) ; pour eux, ils sont déjà enchinoisés. Dans la Mandchourie, ce sont les Chinois, qui, prêchant d'exemple, ont défriché le sol et y cultivent le m\\\ei(Holcus sorghum)^ le sorgho des Africains, d'où ils tirent une boisson spiritueuse, une sorte d'eau-de-vie. En môme temps ils cultivent le sésame, le lin, le chanvre, le tabac, nombre d'autres plantes apportées de la Chine . Le chanvre, mais d'une grosseur prodigieuse, pousse spontanément dans le pays. Moins avancés et ayant moins de besoins que les envahisseurs chinois, les indigènes se bornent à semer, dans un sol ingrat et sablonneux, du millet et du sarrazin, c'est-à-dire les céréales du pauvre (3).
D'ailleurs la vie nomade n'est pas absolument incompatible avec l'agriculture. Ainsi les Kirghises, qui cultivent surtout du millet, mais concurremment du froment, du seigle, de l'orge, qui entendent et pratiquent l'art des irrigations, n'ont pas, pour cela, renoncé à la vie errante. Chaque année, une fois leur récolte faite, ils l'enfouissent jusqu'aux prochaines semailles dans le sol, sûrement dans des sortes de silos africains, et dès lors ils sont libres de vaguer à travers la steppe (4).
En résumé, on peut trouver, dans les plaines de l'Asie septentrionale, d'abord des hordes exclusivement nomades et pastorales ; puis d'autres groupes, qui ont associé l'agriculture à l'élève du bétail et sont sédentaires pendant une
(1) Timkowski. Hist. univ. voy. Vol. XXXIII, 19-31-
(2) Hue. Voy. Tartarie, 1. I, I'i6.
(3) Hue. Loc, ciL, 1,268.
(4)Dubeux. TaHavie, Vi^S.
224 LÉVOLUTION DU COMMERCE
partie de Tannée ; enfin des nomades complètement convertis à l'agriculture.
En Mandchourie et dans la Tartarie chinoise, la lente infiltration des Célestes a fort contribué à changer les mœurs des indigènes. Cette invasion a été pacifique; c'est toujours peu à peu, un à un, sans bruit que les Chinois s'introduisent dans un pays, y prennent sournoisement racine et finissent par y supplanter les habitants. Dans la Mongolie chinoise, ils ont largement usé de ce procédé et avec un plein succès. « Les Mongols, disait un Mongol au père Hue, sont faits pour vivre sous la tente et faire paître leurs troupeaux. Tant que cet usage s'est conservé dans notre royaume, nous avons été riches et heureux. Maintenant, depuis que les Mongols se sont mis à cultiver la terre et à bâtir des maisons, ils sont devenus pauvres, les Kitat (chinois) ont envahi le pays. Troupeaux, terres, maisons, tout a passé entre leurs mains » (1). Les pratiques, auxquelles ont recours les Chinois pour arriver à ce fructueux résultat, sont invariablement les mêmes ; elles consistent à circonvenir amicalement l'indigène, à flatter ses instincts, finalement à en faire un débiteur insolvable et réduit à merci.
L'habitant des steppes s'entend mal au commerce ; du temps de Marco Polo, il laissait même aux femmes le soin de s'occuper des échanges. « Les hommes ne se mêlent de rien autre que de chasser, d*oiseler, dresser des faucons, parader galamment, etc. » (2). Au resle,rindustrie, quiesten tout pays la mère du commerce, est peu avancée chez les nomades et, pour la majorité d'entre eux, les échanges sont de médiocre importance : ils se suffisent à eux-mêmes. D'ailleurs leur développement industriel est fort inégal suivant la région. Au commencement du siècle dernier, les Turkomans n'employaient guère, pour leurs vêtements,
(i, Hue. Loc. cit., I, 28.
(2) Marco Polo. Loc, cit., 39.
que la peau de leurs moulons ou le cuir du cheval et de Ykne sauvage (î). Chez les vrais nomades, encore fidèles h leurs anciennes mœurs, les arts industriels se bornent presque à tanner grossièrement des peaux et à fabriquer du feutre pour les tapis et les tentes (2). La fabrication de ces feutres se fait en famille et fort simplement. On étend d'abord une couche de laine et de crin sur une vieille pièce de feutre ; on Ty égalise ; on Tarrose d'eau bouillante ; puis on roule la pièce avec la laine qu'elle supporte. Après quoi, il ne reste plus qu'à lier fortement le paquet, à le fouler aux pieds et à le jeter en l'^air, un nombre suffisant de fois. La besogne est alors achevée ; on déroule le paquet et on y trouve la laine intriquée, le feutre confectionné (3), C'est là vraiment une industrie de barbares, aussi tout le monde prend part à ce facile travail ; mais le plus souvent les gros ouvrages sont laissés aux femmes seules. Pendant qu'elles travaillent, les hommes chassent, s'entrevisitent, prennent du thé, de Teau-de-vie, jouent aux échecb ou aux osselets, fument et dorment (4). Les femmes cousent les bottes, les habits, les chapeaux et les brodent (5).
La primitive métallurgie des Tartares rappelle beaucoup celle des nègres africains. Près de Tobolsk, le fourneau usité pour la réduction du minerai se composait simplement d'un trou creusé dans le sol et recouvert d'un chapiteau d'argile de forme conique, mais ouvert par le haut : un homme apportait le minerai dans le trou, un second entretenait le feu et l'avivait en faisant fonctionner alternativement deux soufflets (6). Les forgerons tartares étaient si peu habiles que les bandes de fer garnissant les roues des
(1, Vambéry. Loc. cit., 297.
(2) Hue. Loc. cit., 1,420.
(3) Dubeux. Tarlarie, 172-173.
(4) Dubeux. Tartarie, 172-178.
fô) Hue. Loc. cit., I, 97.
(6) Gmelin. Hist. univ, voy., vol. XXXI, 206.
LETCURNEAU 15
chariots russes semblaient aux nomades un rare et admirable travail. Lescharettes mongoles, dont j'ai tout à l'heure parlé, sont montées, elles, sur des roues très grossières, faisant corps avec l'essieu en bois, qu'elles entraînent dans leur mouvement de giration. Un de nos poètes, a célébré jadis, en vers lyriques, le génie de Thomme qui jadis inventa la roue (l) ; mais notre roue civilisée, celle que chantait le poète, est un produit de lente évolution. La roue tartare, qui tourne avec son essieu, n'a pas de jantes ; elle se compose simplement de deux pièces de bois équarries et attachées en croix ; les quatre intervalles angulaires ainsi formés sont comblés avec des coins arqués à leur bord externe (2).
Les Kirghizes du Khanat de Khiva ne fabriquaient même pas eux-mêmes leurs harnais ; ils les achetaient aux Turcomans, en donnant en échange des chameaux, des chevaux, des moutons. De la même manière, ils obtenaient des Russes leurs ustensiles de ménage (3). Seuls, dans le pays, les Turcomans fabriquaient du feutre, même quelques tissuï^ de soie et des ouvrages en fer ; mais aucun Tartare ne savait faire du verre, aussi cette substance était aussi chère que rare (4).
Dans les villes tartares du sud, par exemple à Boukhara, où avaient pénétré des métiers, même des ouvriers, d'origine étrangère, l'industrie était beaucoup moins primitive. On savait tisser le coton, que les femmes séparaient des graines au moyen d'une petite machine à deux cylindres ressemblant grossièrement à un laminoir ; avec ce coton filé, mélangé de laine et de poil de chameau, on tissait des étoffes variées, des couvertures, etc. Les artisans du fer fabriquaient
(1) Sully-Prudhomme.
(2) Timkowski Hisl. univ. voy., vol. XXXIII, 41.
(3) Dubeux. Tartarie, 64.
{'i)!bid., 72.
MONGOLS KOMADES ET MONGOLOÏDES 227
des couteaux et des fusils damasquinés. D'autres ouvriers faisaient pour les femmes des chaussures en velours. Enfin le nombre des brodeurs et brodeuses était considérable. Mais le travail était peu estimé, et la main d'œuvre à vil prix : avec un poul, c'est-à-dire la valeur d'un centime et 38 centièmes, on payait le transporta un quart de lieue d'un fardeau de 320 livres fl).
Dès la plus haute antiquité, le vaste domaine des Mongols nomades a passé pour être riche en or et il mérite sa réputation ; les mines de la Sibérie suffiraient seules à en faire foi ; mais il existe bien d'autres districts aurifères. Dans la Mongolie chinoise, il est des gisements, que le gouvernement des Célestes interdit d'exploiter et sur lesquels, malgré cet interdit, des bandes d'aventuriers chinois se jettent en ravageant tout le pays d'alentour. La Chine, comme nous le verrons, a toujours craint la surabondance de l'or et non sans raison; puisqu'en 1841, une montagne aurifère de la Mongolie ayant été exploitée à fond, la valeur de l'or tomba de 50 ^/o en Chine, sans compter que la frénésie des chercheurs d'or désola toute la région pendant deux ans (2).
Avec leur industrie si peuavancée^ leur agriculture relativement nulle, leur genre de vie fort simple, les nomades mongols n'ont et ne peuvent avoir entre eux que des échanges commerciaux extrêmement bornés, alors du moins qu'ils s'en tiennent à leurs produits indigènes . Ce sont les marchands et les marchandises du dehors , qui alimentent surtout leur pauvre mouvement commercial. La Russie à l'ouest, la Chine à Test, les Khanats de Khiva et de Boukhara au sud leur servent à la fois de débouchés et de centres d'approvisionnement. En Chine et en Russie, ils apportent des fourrures. La Chine demande sans cesse aux Mandchoux
(1) Dubeux. Loc. cit., 23.
(2) Hue. loc. cit.. I, 80.
228 l'évoll'tion du commerce
des peaux de renards, de martres, d'hermines, de loutres, de castors, d'ours, de panthères, de loups, d'antilopes, de sangliers. Les plus belles de ces pelleteries sont d'avance réservées pour l'empereur de la Chine et à un prix administrativement fixé (1).
Une autre marchandise d'exportation est fournie par le sel gemme, dont plusieurs gisements existent en Tartarie. Les indigènes exploitent ces gisements, mais ordinairement de concert avec quelques marchands chinois habiles à se faufiler partout où il y a une chance quelconque de gain. Une fois recueilli, le sel est transporté par les caravanes sur le marché chinois où les Mongols l'échangent contre du thé, du tabac, de l'eau-de-vie de riz, toutes choses dont ils ne sauraient plus se passer (2). Le thé et le tabac surtout leur sont indispensables. Pour eux, le thé est à la fois, un aliment et une boisson agréable ; toujours aussi, au logis ou en voyage, les Mongols portent sur eux du tabac, une pipe et un briquet. Deux amis ne se rencontrent jamais dans la steppe sans s'offrir mutuellement leurs pipes (3), Le bétail et ses produits sont aussi exportés de la Mongolie ; chaque année, des caravanes de Mandchoux vont vendre à Pékin des moutons, du beurre, etc. (4). Pour le commerce avec les Russes, le grand marché où se rencontrent vendeurs et acheteurs est Kiatka. Les Tartares y conduisent des troupeaux de bœufs, de chevaux, de chameaux et en emportent du thé en briques, du tabac, des toiles. A Kiatka, le le mouvement commercial est très animé ; des colporteurs courent par les rues de la ville ; du fond de leur boutique, les marchands appellent les chalands. Parmi ces commerçants, il y a naturellement beaucoup de Chinois, qui réalisent de beaux bénéfices en abusant de la simplicité des
. (1) Dubeux. Tartavie. 250.
(2) Hue. Loc. cit., 332.
(3) Timkowski. Hist. icniv. voy,, t. XXXIII, 32, 154.
(4) Timkowski. Loc. cit., 206.
MO>GOLS NOMADES ET MONGOLOÏDES 229
Tar tares. Habiles à aller au devant de leurs désirs, ils les choyent,les flattent, leur fournissent à crédit du tabac, des boissons spiritueuses, des tissus ; en fin de compte, ils leur font payer deux ou trois fois la valeur réelle de toutes les marchandises fournies (1).
Les plus importantes transactions se font entre les marchands russes et chinois ; mais, pendant très longtemps du moins, si cela ne dure pas encore, le commerce s'effectuait uniquement par voie d'échanges directs, de troc primitif. D'un côté le gouvernement russe, interdisait l'exportation monétaire et, de l'autre, les Chinois n'auraient pu offrir, comme monnaie, que leurs lingots (2). En Khivie, en Boukharie, etc., les vendeurs tartares ne veulent pas non plus entendre parler d'argent monnayé ; ils s'en méfient, mais ils acceptent parfois des Chinois des lingots d'argent. (3) Avant l'extension de la domination russe, les Kirghizes vendaient aussi aux Boukhares des esclaves enlevés sur les frontières russes et recevaient en échange des étoffes de soie et de coton, des fusils, des sabres, delà poudre (4).
Boukliara était pour les Tartares, les Russes et les Chinois un grand entrepôt commercial. On y trouvait de tout, des marchandises de tout pays, même d'Europe ; plusieurs milliers de personnes affluaient dans les bazars, depuis quatre heures du matin jusqu'à quatre heures du soir (S).
Dans l'intérieur des steppes mongoles et tartares, les marchés ne sont pas non plus inconnus ; mais ils sont beaucoup moins bien fréquentés et approvisionnés. Ce sont ordinairement des agglomérations de huttes de nomades ou des camps de marchands russes, chinois, tartares, etc. (6).
(1) Hue. Loc cit., I, 28-40-173.
(2) Pallas. Voy. m empire russe, etc., t. V. 277 et note. (3)Dubeux. Tartarie, ii6,
(4) Dubeux. Loc. cit., 146.
(5) Ibid., 47. — Burnes. Hist. univ. voy., i. XXXVII, 185.
(6) Bergmann. Loc, cit. y 50-51.
Dans les marchés où dominent les Kirghizes, tout le monde vend et achète en restant à cheval ; les femmes, en selle comme les hommes et trafiquant comme eux, désaltèrent leurs chalands en leur tenant au-dessus des lèvres le goulot d'outrés pleines de kowmiss ou vin de jument (1).
Dans ce négoce par échanges directs, on ne mesure ordinairement rien et on n'a ni poids ni mesures ayant une valeur légale ou reçue. Les gens du Turkestan se servent cependant de leurs bonnets pour jauger les menues marchandises ; et, pour les autres, simplement de sacs (2).
Mon énumération des divers commerces tartares serait incomplète, si je ne mentionnais, en passant, le trafic des objets de dévotion. En effet, les grandes lamaseries tartares, ça et là disséminées dans les steppes, sont aussi bien des comptoirs et des ateliers que des couvents . On y trouve des nourrisseurs, qui vendent à leurs confrères du lait et du beurre ; des sociétés en commandite s'y fondent pour tirer profit des grands thés, que les caravanes de pèlerins offrent à la communauté ; des boutiquiers recèdent à gros bénéfices leurs marchandises ; des lamas sont tailleurs ou teinturiers ou bottiers ou chapeliers ou imprimeurs des livres pieux du Lamaïsme.
D'autres lamas exercent un métier moins relevé ; ce sont les frères dits argoliers. Dans les steppes de l'Asie septentrionale, le bois étant extrêmement rare, on ne brûle pour se chauffer que des excréments d'animaux, que Ton appelle argols. Les frères argoliers sont les lamas voués à la recherche de ces utiles substances ; ils apportent ce qu'ils en ont pu trouver à un dépôt général où les matières sont soigneusement triées, puis moulées en gâteaux, séchées au soleil, enfin portées à la lamaserie pour l'approvisionner ou être livrées au commerce. Les diverses espèces d^argols
(1) Vambérj'. Loc. cit., 442.
(2) Dubeux. Loc. cit., 165.
ont des emplois différents : les argols de chèvre, étant plus calorifiques parce qu'ils renferment du salpêtre, on s'en sert surtout pour travailler les métaux ; les argols de cheval sont utilisés pour allumer le feu, comme amadou, etc., (1).
Dans ces lamaseries et aussi dans la ville d'Urga, cité lamaïque où réside et gouverne un koutouktou, quelque chose comme un cardinal, on se sert souvent, pour faciliter les échanges, d'une marchandise-étalon, d'une monnaie primitive, savoir de thé en briques, que même on a soin de briser, quand il s'agit de menus achats (2).
Pour en finir avec la description du commerce tartare, il me reste à parler de certains obstacles qu'il rencontre, indépendamment des difficultés matérielles résultant des distances, du cHmat, de Tabsence de routes, etc.
On aurait tort de croire que les caravanes voyagent dans les steppes librement, comme les navires sur l'océan ; elles ont à redouter d'abord les attaques des bandes de brigands ; puis il leur faut supporter les vexations des princes tartares, dont elles doivent traverser le territoire et qui leur réclament souvent des droits de passage, exactement comme en Afrique (3). Enfin dans les pays à demi civilisés, à Boukhara, à Khiva, on pouvait toujours craindre le bon plaisir, les caprices des Khans, en principe, souverains maîtres des biens et de la vie de chacun ; même quand les princes étaient équitables, il restait au moins à acquitter des droits de douane, qui pouvaient être vexatoires. Force était bien de tout subir ; il n'y avait plus, en Tartarie, comme au temps de Marco Polo, de Grand-Khan, munissant les voyageurs importants de tablettes, qui enjoignaient de les honorer, servir et protéger (4). C'est toujours à leurs
(1) Hue. Loc. cit., II, 124-i25-175-i76.
(2) Préjevalsky. Mongolia, etc., I, 10. — Hue. Loc. cit., I, 173.
(3) Dubeux. Loc. cit., 149.
(4) Marco Polo. Loc, cit.^ 25, etc.
232 l'évolution uu commerce
risques et périls, que les marchands se lancent à travers les steppes et vont tenter la fortune dans les Etat barbares .
îlais de tout temps Tamour du gain a porté les hommes à ne tenir nul compte du danger; à cette « fureur daccumu" 1er » la civilisation doit sûrement plus d'un progrès ; malheureusement, si la passion commerciale fait tout affronter, il lui arrive aussi trop souvent de pousser à tout commettre.