V. Le Commerce en Indo-Chine
En parlant du commerce de l'Indo-Chine, on peut être bref ; car tous les petits États indo-chinois étaient ou sont encore des copies assez mal réussies du grand empire chinois, leur suzerain et instituteur. Pourtant, en Birmanie, la civilisation indienne a lutté avec celle des Célestes et fait adopter le Code de Manou, comme législation, la langue pâli, comme langue sacrée, et l'alphabet sanscrit dans l'écriture (3).
Mais, dans tous les États indo-chinois, la forme politique était la monarchie aussi absolue que possible, le type des monarchies dites asiatiques. Le bon plaisir du maître faisait loi et entravait considérablement le commerce et l'industrie. En Birmanie, les capitaines de navire devaient commencer avant toute chose par faire un cadeau au roi, un autre au gouvernement et nombre de petits présents. En outre il fallait acquitter sur les marchandises une taxe de 12 0/0,
<d) W. Marsden. Loc. cit., I, 197-199.
(2) Wallace. Loc. cit., I, 243.
(3) Gox. HUt. univ, voy,, t. XXXIV, 452.
dont 10 pour le souverain et deux pour les fonctionnaires (1).
A Siam, le roi est le grand commerçant ; il monopolise tout et les particuliers lui doivent vendre le sucre, le poivre, le benjoin, le bois d*agila^ etc., marchandises dont il fixe ensuite le cours à son gré (2). Le roi de Siam et ses ministres sont à peu près les seuls négociants du royaume. En outre des taxes nombreuses pèsent sur toutes choses ; des agents de la douane surveillent le mouvement des navires et, comme TÉtat oublie ordinairement de les payer, ils se paient eux-mêmes aux dépens des marchandises, qu'ils visitent, en ayant soin d'ailleurs de ne pas surveiller, ni taxer les embarcations élégantes, celles des gens bien (3).
En Indo-Chine, on est, comme dans l'Empire du Milieu, très agriculteur et aussi très adonné à l'industrie, mais à une industrie primitive ; on est enfin très désireux de faire du commerce et des bénéfices. Comme en Chine encore, les Siamois pratiquent avec zèle la petite culture ; le riz, les fruits et les légumes sont soignés par eux avec sollicitude ; leur irrigation est savante et les fleuves l'alimentent (4).
L'industrie indo-chinoise ressemble fort aussi à celle de la Chine ; elle est simple dans ses procédés et patiente dans ses ouvrages.
Dans l'Annam, le fer est à très bas prix, mais on sait mal le convertir en acier (5). En Siam, les fondeurs en cuivre, très mal outillés, réalisent pourtant des prodiges. Rien qu'avec un soufflet et un petit fourneau, il réussissent à couler des statues de oO pieds de hauteur. Pour cela, il s'établissent en nombre autour du moule chauffé ; puis chacun d'eux fond une centaine de livres de métal et les creu-
(1) Crawfurd. (Cité par Jancigny) .
{2} Finlavson. Ilist, univ. voy,, vol. XXXIV. 266.
(3) Pallegoix. Description du royaume thaï. 306-307.
(4) Pallegoix. Loc. cit., 349. —Jancigny. Indo-Chine, 585.
(5) Jancigny. Loc. cit.^ 586.
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sets sont successivement et sans interruption portés et vidés dans l'orifice supérieur du moule (1).
Les pierres précieuses, les métaux précieux, Té tain abondent en Indo-Chine. A Siam, le roi s'est naturellement réservé la propriété des gisements les plus riches en saphirs, rubis, grenats, hyacinthes, topazes, etc., et il en confie le produit aux lapidaires de son palais, artisans malais médiocrement habiles (2). Cette abondance de matières précieuses a développé chez les Siamois la passion des bijoux ; tout le monde, sauf les esclaves, en porte et parfois les enfants sont chargés de bijoux en or du poids d'une ou deux livres (3).
A Siam, et jadis dans toute Tlndo-Chine, le commerce extérieur est peu développé et tout entier entre les mains des étrangers : Anglais, Français, Malais, Arabes, surtout Chinois. Au reste, la loijsiamoise, copiée sur celle de la Chine, interdit aux natifs de sortir du pays sans autorisation du gouvernement (4). En revanche, le commerce intérieur, par les grands fleuves, est très actif (5). A Siam, les cours d'eau, fleuves et canaux, sont incessamment parcourus par d'innombrables embarcations apportant des objets et des denrées aux boutiques de la capitale (6).
Les mesures employées dans les échanges, sont, comme leurs noms l'indiquent, d'origine très primitive. Ce sont : la coudée, l'empan, la palme, le doigt, le panier de riz, le bambou, c'est-à-dire, une longueur de sept coudées, etc (7).
Les monnaies ont le même caractère archaïque. — A Siam, la menue monnaie usitée est encore la monnaie de
(1) Pallegoix. Loc. cit., 354.
{2)Ibid,, 119.
(3) Ibid., 202.
(4) Jancigny (d'après Grawfurd). Loc. cit., 377-380.
(5) Ibid., 586.
(6) Pallegoix. Loc. cit., 324.
(7) Jancigny. Loc. cit., 276-277. — Pallegoix. Loc. cit., 196.
244 l'évoliit[0?j du commehce
coquillages, les cauriSy dont 1200 valent sept sous et demi (un fuàng). Le coquillage, dont on tire cette monnaie (concha venef'ea)^ abonde sur les bancs de sable du pays (l). A Siam, il existe pourtant une monnaie d'argent, constituée par des petites balles sphériques, poinçonnées par le roi.
En Birmanie, on se sert d'une monnaie inférieure en plomb ou plutôt en lingots de plomb, qu'il faut peser, comme on pèse les lingots d'or et d'argent, à la manière chinoise. Loin des villes, on ne pratique guère que le commerce par troc, en prenant d'habitude le riz comme valeur-étalon (2).
Tout cela, nous le retrouverons en Chine ; où nous rencontrerons aussi le même loyer excessif de Targent, qui s'élève à Siam, à environ 30 0/0, avec l'esclavage pour sanction des dettes impayées. Le créancier, à défaut de paiement, est autorisé à saisir la femme et les enfants du débiteur, dont les services sont réputés équivalents aux intérêts de l'argent prêté (3).
VI. Les étapes industrielles et conimerxiales des Përisiniques.
Les courtes études, que nous venons de faire à propos de l'industrie et du commerce en Tartarie, en Malaisie, en Jndo-Chine, marquent assez bien les étapes d'une évolution. Celle-ci pourrait même pénétrer plus avant encore dans le passé, en rapprochant des ïartares septentrionaux les Esquimaux des régions arctiques, dont j'ai parlé au commencement de ce livre et qui doivent se rapprocher beaucoup du prototype de la race janne .
(1) Pallegoix. Loc, cit., 250.
(2) Jancigny. Loc. cit., 377.
(3) Pallegoix. Loc, cit., 233.
MONGOLS NOMADES ET MONoSïOlbEs 245
Le Tartare nomade viendrait au second lieu et il a déjà réalisé de très notables progrès. Son industrie est pauvre encore, mais elle surpasse cependant beaucoup celle de TEsquimau ; elle a même certains traits particuliers, par exemple, la fabrication du feutre, qui semble propres à la race et lui permet de restreindre l'usage des peaux d'animaux, avec lesquelles ses lointains ancêtres devaient forcément se vêtir et s'abriter. Comme tisseur,le Tartare est très peu avancé encore et c'est surtout de Tétranger et par voie d'échange, que lui viennent ses étoffes. Par des procédés très rudimentaires, le Mongol nomade sait réduire le minerai de fer ; mais il n'est encore qu'un très médiocre forgeron .
Tout en faisant quelques essais agricoles, l'homme des steppes vit surtout de ses troupeaux et est par suite forcément nomade. Son commerce intérieur est très restreint, tant les besoins et les ressources sont identiques dans toutes les hordes. Le lait condensé, le sel, le feutre, les peaux, le bétail sont à peu près les seuls objets d'échange à Tintérieur et le mouvement en est fort limité.
Mais des pays limitrophes plus civilisés, de la Chine, des Khanats de Khiva, de Boukhara, de la Russie, des marchands sont venus solliciter le Tartare à des transactions commerciales et le tenter en lui offrant du thé, du tabac, des étoffes, etc., etc. Pour se procurer ces produits étrangers, dont il a vite pris l'habitude, le nomade donne son superflu, particulièrement des pelleteries, du bétail, de l'or. En même temps il utilise ses goûts vagabonds en se faisant convoyeur ou pillard de caravanes, comme le Touareg saharien. La vie pastorale ne comporte guère plus de progrès ; aussi le Tartare n'en a-t-il réalisé d'autres que dans les vallées du Thibet^ en devenant agriculteur et sédentaire. Là rindustrie s'est perfectionnée, surtout celle du tissage,^ mais sans perdre en rien son caractère familial.
En Malaisie, où le Mongol primitif s'est largement croisé avec d'autres races, où il a plus aisément subi l'influence
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des grandes civilîsalions étrangères, surtout de celle de la Chine, nous voyons son industrie s'affiner, s'adonner à la fabrication d'objets de luxe et le penchant au négoce se développer beaucoup. Néanmoins, ce sont des initiateurs étrangers, Chinois d'abord, Européens ensuite, qui ont poussé à une certaine surproduction en vue du commerce. £n Indo-Chine, la conquête chinoise et surtout l'implantation de ses lois et de ses mœurs ont transformé le pays à l'image presque exacte du Céleste Empire. La petite culture est devenue une passion ; le goût du commerce s'est emparé de toute la population ; mais le pouvoir despotique du monarque n'a guère permis que les échanges intérieurs, en monopolisant pour lui-même le commerce extérieur. Dans ces conditions, l'industrie n'ayant à produire que pour les besoins et les marchés indigènes, a conservé ses procédés traditionnels ; elle est restée familiale. Si néanmoins elle s'est perfectionnée, ce n'est aucunement par Tusage des machines, décuplant la puissance de la main-d'œuvre en l'uniformisant, c'est par le soin, le zèle, l'habileté de l'ouvrier, l'invention de menus procédés, de tours demain, qui ralentissent la production, mais la rendent plus parfaite et permettent à l'artisan de s'intéresser à son ouvrage, d'y mettre du sien, c'est-à-dire de travailler exactement à l'inverse de notre grande industrie mécanique, qui fait de l'homme l'humble serviteur des machines. Dans le prochain chapitre, nous verrons ce système industriel et commercial s'épanouir complètement en Chine et il nous sera possible d'en reconnaître les bons et les mauvais côtés.