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VI. Législation commerciale

La législation commerciale ne se soucie nullement en. Chine de favoriser ce que nous appelons « les affaires » ; elle vise uniquement ce qu'elle considère comme le bien social. De sévères pénalités frappent les fonctionnaires, qui abuseraient de leur autorité pour extorquer des présents (3),. pour emprunter des animaux domestiques, des maisons, etc. (4), pour prêter de l'argent à un taux usuraire (S). Cent coups de bambou à qui reçoit en gage les femmes et les

(i) Abbé Grosier. Loc. cit., 83.

(2) Mém. concernant les Chinois, t. IV, 335 (Intérêt de l'argent).

(3) Code pénal de la Chine (Trad. Slaunton), t. II, 214.

(4) Ibid., 213.

(5) Ibid., 212.

«nfants de son débiteur. Peine plus sévère encore, s'il a des liaisons illicites avec les femmes remises entre ses mains: surtout, s'il les enlève de force. Dans ce dernier cas tout commerce criminel avec les femmes enlevées entraîne Temprisonnement d'abord, la mort par strangulation ensuite (1). De ces prohibitions même on peut conclure, que les actes visés par elles avaient été dans le principe parfaitement licites.

La loi chinoise n'hésite pas à réprimer la concurrence ; elle condamne à quarante coups tout marchand, qui aura assorti ses marchandises et en aura flxé le pri.x de manière à empêcher ses voisins de vendre les leurs (2). Elle interdit l'exportation clandestine par mer ou par terre des chevaux, du bétail, du fer ouvré pouvant servir à faire des armes, des soies, des gazes, des salins (3). Prison et mort à quiconque exportera des armes, des équipages militaires (4). Cent coups de bambou à celui qui, sans la permission du gouvernement, tuera ses chevaux ou son bétail (3). Défense, sous peine de décapitation, de commercer clandestinement avec « les îles étrangères », d'y habiter, d'y cultiver (H). Mais si le gouvernement ne se fait pas faute de gêner les opérations et spéculations commerciales des particuliers, c'est toujours à bonne intention, avec la seule préoccupation de l'intérêt général. En revanche, il ne tient pas à remplir le Trésor public aux dépens des commerçants et ses droits de douane sont légers et perçus avec ménagement ; longtemps ils n'ont guère porté que sur le sel, dont le commerce est monopolisé dans la plupart des provinces et dont

(1) Code pénal de la Chine [Trad. Staunton), I, 266.

(2) Ibid,, I, 274.

(3; laid., I, •SS?.

(4) Ibîd,, 388.

(5: /6icZ., 1,399.

16) Ibid., l. II, 453.

LE COMMERCE E>' CHINE ET AU JÂPOrS . 271

les Chinois font une énorme consommation (1). En tout et poui' tout, rÉtat vise principalement à maintenir un bienêtre moyen, une population nombreuse, où il n'y ait ni riches, ni pauvres, où personne ne soitsacrifié. Cette façon de concevoir le bonheur social n'a évidemment aucun rapport avec le « laisser faire, laisser passer » de nos économistes ; elle est radicalement hostile k ce que nous avons appelé la ploutocratie.

B . Le Commerce au Japon

Le commerce dans le royaume du Soleil Levant ne saurait nous arrêter longtemps; car ses pratiques, son organisation, sa législation sont calquées sur celles de la Chine, de la Chine féodale, que l'ancien Japon a imitée jadis avec uneferveur égale à celle qu'ildéploie maintenant pour copier l'Europe. — Le Japon non européanisé, celui d^hier, était, comme la Chine, une nation surtout agricole, riche en produits variés (2). La céréale la plus largement cultivée y était le riz; le sarrazin, le millet- sorgho, Torge, le froment, se semaient seulement dans les régions trop froides ou trop hautes ; pourtant autrefois le riz ne servait au Japon qu'à l'alimentation des classes aisées (3). Le populaire se nourrissait surtout d^oitdou sorte de macaroni fait avec du sarrazin et du froment ; quantàPorge, elle était réservée aux chevaux (4). Quoique la vigne abondât dans le pays, on n'y faisait pas de vin, qui était remplacé parle saki, Feau-de-vie de riz (3). La culture du thé, empruntée aux Chinois, ne produit au Japon que des thés verts, à la fois Apres

(1) Abbé Grosier. Loc. cit., II, 71. — Hue. Empire Chinois, II, 3tH. (2; Melchnikoff. L'empire japonais, 170.

(3) Ibid., 90.

(4) Ibid., 91.

(5) Ibid., 91.

et parfumés (1). L'indigo est très cultivé et la couleur bleue est, pour les Japonais, la nuance de prédilection ^2). La culture du tabac, importée au xvi® siècle par les Portugais, s'est largement répandue au Japon, comme partout. Les Japonais, de tout âge, sexe et condition, ont toujours à la bouche leurs petites pipes (3).

En tout pays féodal, le sol appartient en principe au prince, qui le morcelé en fiefs ou tenures concédés contre services et redevances. 11 en était ainsi au Japon ; mais en définitive la terre était affermée par les nobles tenanciers à des fermiers plébéiens ou plutôt à des serfs, qui se transmettaient héréditairement leurs lots de terre, conservaient une certaine indépendance (4), mais payaient en nature un impôt variant d'un tiers aux trois cinquièmes de la récolte (5).

Le système agricole est au Japon, comme en Chine, celui de la petite culture intensive, à la bêche et à la pioche (6). Mettre le sol en valeur est un devoir et le détenteur d'un champ le perd, s'il laisse sa terre en friche pendant une année (7).

Comme l'agriculture, l'industrie japonaise était familiale ; les machines et les grandes manufactures étaient également inconnues. L'atelier se groupait autour du foyer domestique et les femmes y avaient leur part de labeur (8). Les industries spéciales étaient à peu de chose près calquées sur les industries chinoises similaires. Au v'^ siècle de notre ère, la sériciculture fut introduite au Japon par un empereur.

(1) MelchnikofT. Loc. cit., 92.

&) Ibld. 96.

(3) Ibid., 91.

(l) /6ir?,,89.

(5) Ihid., 89.

(6) Ibid,, 90.

(7) Kaempfer. Histoire du Japon. 192.

(8; Aimé Humbert. Japon illustré, II, 84.

Le premier mûrier, importé de la Corée, fut planté par Terapereur lui-même et des artisans chinois, appelés à cet effet, établirent les métiers et filatures, qui furent d'abord confiés aux belles-sœurs du monarque (1).

La fabrication du papier avec l'écorce de la Brussonetia papyrifera, etc., etc., est aussi tout à fait chinoise et le papier sert au Japon comme en Chine aux usages les plus variés (2). Même imitation de l'industrie chinoise pour les objets de bronze et de laque.

Tous les métaux usuels se rencontrent au Japon . Le cuivre y abonde et son imparfaite préparation métallurgique Ht autrefois la réputation des bronzes japonais; car tous contenaient une certaine quantité d'or, qu'on n'avait pas su en séparer (3). Du temps de Marco Polo, on parlait à la cour du Grand Mogol de l'exceptionnelle richesse aurifère du Japon (4), et en effet le pays est extrêmement riche en or. De nombreuses mines de ce métal y sont exploitées depuis plusieurs siècles. On extrayeit l'or soit parla fonte, soit par le simple lavage des sables (5). L'argent, également commun, était fort estimé, en raison de la difficulté grande qu'on éprouvait à l'extraire duminerai. Même les premiers trafiquants d'Europe tirèrent d'abord un gros profit de cette valeur factice attribuée au métal blanc (6).

Malgré ou à cause de celte abondance de métaux précieux, les Japonais et même les Japonaises ne portaient pas de bijoux de prix ; le corail et l'écaillé leur suffisaient (7). Peut-être faut-il attribuer cette singularité à d'antiques lois somptaires, analogues à celles de l'ancien Pérou.

(1) Metchnikoff. Loc cit., 93.

("2) Ibid., 95. — Kaempfer. Loc. cit., t. IIL Appendice, 267.

(3) Metchnikoflf. Loc. cit., 51.

(4) Ibid., 50.

(5) Kaempfer. Loc. cit., I, 170.

(6) Metchnikoff. Loc. cit., 52.

274 l'évolution du commcrgr

Le Japon ne visait à produire que pour sa consommation intérieure et nous avons vu que l'impôt rural se percevait en nature; aussi les anciens gouvernements ne songeaient pas à entasser de l'ordans leurs caisses. L'usage de la monnaie métallique était en vigueur seulement dans les provinces qui relevaient immédiatement du Siogoun. En générai les seigneurs féodaux remplaçaient la monnaie d'or par du papier. Ce à quoi ils tenaient surtout, c'était à voir leurs greniers regorger de riz ou de blé (i). Cependant diverses monnaies métalliques avaient cours dans Fancien Japon. Les monnaies d'or et d'argent consistaient en plaquettes allongées, arrondies aux extrémités et marquées de barres et de lettres, en somme, c'était des lingots analogues à ceux dont on se sert en Chine. Les monnaies de billon, en fer, en laiton, en cuivre, difiFéraient entre elles de forme et de valeur ; mais toutes étaient percées d'un trou carré, comme les sapèques chinoises (2).

Toujours comme en Chine, l'État et l'opinion publique tenaient en mince estime les marchands, que l'on reléguait dans la dernière classe, après les nobles, les agriculteurs et même les artisans (3). En présence d'un noble, le marchand devait se prosterner, attendre qu'on lui dît de se relever et même alors ne parler que dans une posture inclinée. Au-dessous des marchands il n'y avait plus que les métiers réputés impurs : les bouchers, les corroyeurs, les mendiants (4).

Toujours à Pimitation du Céleste Empire, le Japon ne gênait point le commerce intérieur du royaume et ne frappait d'aucun impôt ni les marchandises, ni leur transit (5) : point de taxes, point de douanes intérieures. En outre le service des postes était organisé partout pour l'usage géné-

(1) MetchnikolT. Loc. C27.,50.

(2) ThunJ)crg. Voy. aîcJapo7i. -422.

(3) Kaempfer. Loc. cit.. I. Préface IV. — Blelchnikoflf. Loc, a7.608.

(4) Humbcrt. Loc. cit., J, 38G.

(5) Voyages au nord, etc., t. 111, ISl.

rai et non plus, comme en Chine, pour le seul usage impérial (1). Ce dont TÉtat se méfiait, ce qu'il s'efforçait de restreindre, c'était le commerce étranger, aussi les marchands chinois ou européens étaient-ils traités sur le même pied. L'empereur avait fixé, une fois pour toutes, la valeur tolérée de l'importation étrangère : une valeur de 300,000 taëls (2). Aux Hollandais un seul port, celui de Nagasaki, était ouvert, mais sous la surveillance d'officiers expérimentés, disposant d'une certaine force militaire (8). La vente des marchandises apportées d'Europe'^ se faisait aux enchères, . après avis donné aux marchands japonais et production d'échantillons. Défense était intimée aux étrangers d'exporter des espèces sonnantes, des cartes géographiques, des livres, surtout les écrits qui auraient pu les renseigner sur l'intérieur du pays. On interdisait également d'exporter des armes, particulièrement des sabres, l'arme par excellence des Japonais (4). Les fraudeurs étrangers étaient traités comme des criminels et soumis parfois à la question, à une question féroce : on les traînait sur des bancs hérissés de pointes (5). Mais, tous ces détails, si parfaitement chinois, sont de l'histoire ancienne. Aujourd'hui c'est sur l'Europe, que le Japon s'efforce de se modeler. Nos tissus de laine et de coton vont sur ses marchés faire échec à ses soieries ; des manufactures calquées sur les nôtres se fondent ; il ne s'agit plus de production familiale, lente et consciencieuse, mais de surproduction hâtive, très insoucieuse de la qualité des produits (6). Tout est changé au Japon et il est probable qu'on ne pourrait plus, comme cela se faisait il y a peu d'années encore, acheter à Yédo même et dans les quartiers

(1) Kaempfer. Loc. cit.

(-2) Thunberg. Loc. cit. y ch. X, p. 295.

(3) Metchnikoff. Loc. cit., 610.

(4) Thunberg. Loc. cit. 206-299.

(5) Kaempfer. Loc. cit. Liv. V, p. 22.

(6) Mctchnikoff. Loc. cit., 03.

276 l'êvolcïion du commerce

les plus populeux, pour la modeste somme de 1000 à 1500 francs, ce qu'on appelait un yaciki^ c'est-à-dire un enclos avec jardin, maison d'habitation et magasin incombustible (1), pour y exercer un commerce modeste. Sans ^Ire prophète, on peut prédire, que la Chine, convertie aux mœurs d'Europe par le canon de son ancien élève, Tîmilera wdans un délai relativement court. Alors auront péri les derniers types des grands empires de l'antiquité.

G. Lancien et le nouveau.

Le moment est donc bien choisi pour examiner et sur- •tout pour apprécier impartialement l'organisation économique de la Chine. Quoi qu'on puisse penser de TEmpire »du Milieu, sa longévité seule suffit à le rendre respectable ; »en effet ses origines se perdent dans les ténèbres de la préhistoire. Les autres États contemporains de la Chine ont depuis longtemps disparu ; seule, le pays des Célestes est ■encore debout. Un Bossuet dirait que la Providence l'a conservé exprès pour nous instruire ; mais la philosophie poHlique de TAi^Ie de Meaux est aujourd'hui bien morte. Actuellement la patrie de Confucius nous semble démodée jusqu'au ridicule ; mais il ne faut pas oublier qu'elle a des miUiers d'années d'existence et a su créer une agglomération de quatre <;ent millions d'individus : de tels résultats mettent un pays bien au dessus des plaisanteries ; celle:?-ci fussent -elles même très spirituelles.

En théorie,le système politique desChinois n'a rien de commun avec le nôtre; leur gouvernement est une monarchie paternelle; l'Empereur est ou au moins doitêtrecc le pèreetla mère »de son peuple. Or,que veut un bon père ?11 aime à grouper autour de lui une famille nombreuse, saine et heureuse.

(1) MetchnikofF. Zoc.a^, 191.

Qu'elle soit riche, cela n'importe guère , il est même préférable qu'elle vive dans des conditions modestes . En conséquence le gouvernement chinois vise surtout à éloigner rindustrie et le commerce de tout esprit de spéculation; il ne veut pas que l'atelier déborde la famille et la détruise ; les arts industriels doivent toujours rester simples dans leurs procédés et bornés dans leur production, et celle-ci autant que possible se réglera sur les besoins réels, sur la consommation. La grande affaire, c'estl'art qui nourrit les hommes et les multiplie, en Surimposant une occupation saine ; c'est l'agriculture. Dans un Étal bien ordonné, tout doit être subordonné à l'agriculture ; car là où cette industrieprimordiale est florissante, elle peut suffire à tout.

Bien moins importante est l'industrie proprement dite ; il la faut autant possible reléguer dans les districts où un sol ingrat se prête mal au travail des champs.

Pour le commerce, il est fort utile, alors qu'il se borne sagement à répartir les produits d'un pays dans les diverses provinces, en apportant à chacune d'elles ce qu'elle ne saurait produire elle-même. 11 faut donc aider le commerceintérieur, en lui créant des voies de communication commodes, peu coûteuses, et ne pas l'entraver par des taxes onéreuses .

Mais le commerce extérieur au contraire a besoin de lisières ; il le faut surveiller et réglementer avec vigilance. Qu'on s'attache à l'empêcher d'exporter des denrées ou des objets utiles au pays même; qu'on l'encourage au contraire à exporter ce qui est purement de luxe et à importer en échange des marchandises utiles.

Aux Européens toute cette économie politique des Chinois semble ridiculement terre à terre et on ne saurait nier qu'en outrant son principe jusqu'à l'absurde, en décrétant, par exemple, l'immobilité des méthodes et des procédés industriels, elle n'ait étouffé dans l^jeuf nombre d'utiles progrès. Mais il ne faut pas perdre de vue les gros résultats. En fait,.

la Chine a duré et a pris un énorme développement, en même temps qu'à sa manière elle civilisait la presque totalité de la race jaune, tandis que des États intellectuellement beaucoup mieux doués, par exemple, Athènes et Rome, succombaient, après une existence historique relativement courte, minés qu'ils étaient par le mercantilisme, la spéculation, l'amour effréné de l'argent, en un mot la ploutocratie, c'està-dire la spoliation de la masse par une oligarchie de Crésus vilainement enrichis.

En conclurons-nous que nos États contemporains doivent copier servilement la Chine ? Nullement ; mais il serait plus insensé encore de ne tenir aucun compte de cette grande et si longue expérience sociologique. Or, elle nous enseigne, que sans doute il est absurde de paralyser l'initiative individuelle, mais qu'il importe beaucoup d'en modérer les écarts ; que l'industrie et le commerce sont avant tout des moyens de bonheur social, non des buts en eux-mêmes : que les nations durent et prospèrent par Tespril de solidarité ; qu'elles périssent par l'individualisme égoïste ; qu'un peuple est moralement bien déchu, quand l'amour du gain est devenu son unique idéal. C'est même par là que la Chine est tombée en décadence ; c'est en se dévouant avec trop de zèle au culte de lasapèque, qu'elle est devenue un grand corps inerte aujourd'hui menacé de mort politique. Mais je n'ai pas pas à m'étendre ici sur ces conclusions générales, qui seront mieux placées à la tin de ce livre.

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