I. La préhistoire
Dans ce chapitre, je traiterai successivement de l'Ethiopie ancienne et moderne, puis de l'Egypte ancienne. Il importe, en effet, de rapprocher ces deux pays ; car Thistoire et les monuments nous apprennent que, pendant des siècles, leurs destinées ont été à ce point unies que les anciens, admettant Topinion professée par les Éthiopiens^ ont
LETOLRNEATI 20
L EVOLITION DU COMMERCK
considéré TÉgypte comme une colonie éthiopienne {{). ChampoUion-le-Jeune est même encore de cet avis, que semblent contredire les documents hiéroglyphiques (2), Rien n'égale le soin et laconscîience avec lesquels ces documents sont aujourd'hui consultés ; mais il est une critique, que Ton peut adresser à tous nos Égyptologues ; celle de ne se hasarder jamais hors de la période historique, qui pourtant, et si loin qu'on la remonte, ne saurait être un commencement.
Les premières dynasties égyptiennes nous sont encore à peine connues, néanmoins on est bien obligé d'accorder à Menés ou Mini, le plus ancien monarque, dont le nom soit arrivé jusqu'à nous, une très grande antiquité; mais, si Menés apparaît au seuil de l'histoire égyptienne, force est bien de le considérer comme terminant la préhistoire. Pour que ce nom de Menés ait surnagé, il a fallu que le royaume gouverné par celui qui le portait fût déjà parvenu à un état de civilisation relativement avancé, par conséquent séparé par un laps de temps très considérable des vraies origines de TEgypte, de l'époque où les Protoégyptiens, de race blanche et selon toute vraisemblance berbère, occupèrent la Basse-Egypte.
On s'accorde à considérer cette Egypte inférieure comme étant de date géologique relativement récente. A une époque, dont Tancienneté échappe aux calculs, le Nil, arrêté par une barrière granitique s'inclinait à î'ouest juste audessus de Syène pour traverser le désert lybique. Finalement il s'ouvrit un passage à travers le granit, en formant la cataracte de Syène, et dès lors coula vers la Méditerranée entre les monts arabiques et libyques (3). A en croire Hérodote (4), Menés aurait artificiellement rectifié le
0 Diodore. III, ch. IV.
(2) Maspéro. Peuples de V Orient. 4« édition, p. 18.
(3) Charapollion Figeac, L'Egypte ancienne, 28. {A) Hérodote. II, par. 99.
cours du Nil, à cent stades au-dessus de Memphis en édifiant la digue qui, sous le nom de digue de Koschéïsh, sert aujourd'hui encore de clef aux réservoirs d'inondation de la Haute-Egypte (1). Mais, pourrectifier un fleuve comme le Nil en construisant des digues qui durent six mille ans, il faut avoir à son service une civilisation très puissamment armée, par conséquent fort ancienne. Or, cette civilisation préhistorique, nos égyptologues se refusent à la prendre en considération et ce mépris est même tout à fait singulier, étant donné Tétat actuel de Tarchéologie préhistorique.
De quelques rares explorations faites en Egypte par des chercheurs isolés, il résulte cependant que TEgypte a eu, comme tous les pays civilisés, son âge de la pierre, non seulement de la pierre polie attestant une époque robenhausienne (2), mais même une époque paléolithique, une époque de la pierre taillée, dont d'indéniables spécimens ont été récemment produits devant la Société d'anthropologie (3). Nous savons, d'autre part, que la Troglodytique a été beaucoup plus étendue que ne l'ont pensé les anciens. Les énormes cavernes artificielles, trouvées par le voyageur Thompson au pays des Massai (4) ; celles que le docteur Elyséef a vues au Sinaï ; celles, plus nombreuses encore, que le même docteur a découvertes sur les confins de la Palestine (5) ; les dolmens encore existant en Nubie (6) ; les pierres levées, qui, d'après le témoignage de M. Chefneux, sont semées sur les plateaux abyssiniens, et celles que le voyageur Soleillet a vues aussi, en très grand nombre, dans le Choa (7) ; les tumulus de terre, que, récem-
(1) Maspéro. Loc, cit., 43.
(2) G. de Mortillet. Préhistorique y 303 (ire édition).
(3) Lajard. BulL Soc. d'anthropologie. 1894.
(4) Thompson. Au pays des Massai', 338.
(5) Bîill. Soc. Anthropologie.
(6) Tour du monde,
(7) Soleillet. Exploration cominerciale en Ethiopie, i53.
ment encore, on pouvait voir à Thèbes, etc., attestent hauitement, qu'un âge de la pierre, un âge des mégalithes et •des cavernes, a préexisté en Egypte et en Ethiopie à la pé- «riode protohistorique et que cet âge se relie au préhistorique de rAfrique du Nord et de l'Europe. Une mission paletnographique et anthropologique, qui explorerait l'Egypte et l'Ethiopie préhistoriques, aurait donc bien des chances de faire surgir au jour les véritables origines du pays des Pha- ^raons. Or, il est possible que, durant cet âge vraiment primitif, Ethiopiens et Berbères se soient rencontrés dans la vallée du Nil et aient contribué à préparer l'Egypte historique, la seule à qui jusqu'ici on ait consenti à accorder un -droit de cité.
H. L'Ethiopie
Mais, quoi que puissent nous révéler un jour les véritables ■origines, il est sûr que l'Ethiopie a joué dans l'histoire uii rôle moins éclatant que l'Egypte ; il est non moins certain qu'aujourd'hui encore on y retrouve quelques coutumes •archaïques, qui jadis ont été vivantes en Egypte. C'est donc par elle qu'il nous faut entamer notre examen de ^industrie et du commerce.
Au dire des anciens, l'Ethiopie se prolongeait autrefois beaucoup plus au nord que de nos jours, jusque au-dessus •d'Eléphantine, dit Hérodote; puis, en remontant le Nil pendant environ deux mois, on atteignait Méroé, la Métropole des Ethiopiens (1). Ces Ethiopiens étaient de couleur noire mais divers les uns des autres; ceux de l'est avaient des •cheveux noirs ; ceux de l'ouest étaient « les plus crépus des mortels (2) )>. Pour Hérodote, les Ethiopiens sont les .plus beaux des humains (3). A l'ouest, d'après Hérodote,
(1) Hérodote. H, par. 29.
(-2) Hérodote. VII, par. 80.
;3) Ibid.. in, par. H4*
certains Ethiopiens étaient encore troglodytes, n'avaient pas de langage articulé et poussaient des petits cris, comme des chauves-souris. Les Garamanles leur donnaient la. chasse dans leurs chars à quatre chevaux (1).
Il est clair que les anciens ont confondu sous le nonr d'Ethiopiens des peuples noirs de race diverse. Ceux de- Méroé étaient civilisés ; puisqu'ils déposaient leurs morts^ desséchés, peints et parés, dans des sarcophages faits d'une matière transparente (2).
Au contraire les Ethiopiens, que Xerxès avaient incorporés dans sa grande armée, en les mélangeant aux noirs de rinde, dont ils ne différaient pas sensiblement, étaient encore vêtus de peaux de lions ou de panthères et leursflèches étaient armées « de cailloux aiguisés » (3).
Strabon distingue nettement les Ethiopiens sauvages desautres. Les premiers sont troglodytes, vont nus ou vêtus de peaux avec une masse à la main ; ils sont nomades, se peignent au-dessous des yeux avec de la poudre d'antimoine (4). Les autres cultivent le mil et Forge, d'où ilstirent leur boisson habituelle, vraisemblablement la bière africaine, \epo7nbé du Haut-Nil. ; ils ont des troupeaux,, puisque le lait et le fromage entrent dans leur alimentation (5). Diodore parle aussi de la civilisation relative des- Ethiopiens habitant au-dessus de Méroé (&),
Or il nous est permis de considérer ces Ethiopiens civilisés, semblables aux noirs de l'Inde, aux Tamils, comme les ancêtres directs des Nubiens et des Abyssiniens actuels. C'est avec ces noirs supérieurs, que l'Egypte eut des relations multiples, les unes pacifiques, les autres guerrières ;.
(1) Hérodote. IV, par. 183.
(2) Hérodote. III, par. 24.
(3) Hérodote. VII, par. 69-70.
(4) Strabon. XVI, ch. IV, par. 47.
(5) Strabon. XVII, ch. II, par. 2.
(6) Diodore. Liv. III, ch. VIII, par. 189.
c'est parmi eux, que se répandit sa civilisation. C'est avec ces Ethiopiens distingués, que les navires d'Egypte commerçaient en apportant ensuite les marchandises achetées à l'entrepôt de Coptos, d'où, par une route commerciale, tracée par le roi Philadelphe et munie par ses soins de stations pourvues d'eau apportée, on les convoyait jusqu'au Nil(l).
Méroé, la métropole éthiopienne, a dû être une cité commerçante, un rendez- vous de ces caravanes, qui, même dans les temps modernes, allaient encore d'Egypte en Abyssinie (2) ; par Méroé devaient aussi passer les caravanes venant du littoral de la mer des Indes avec les marchandises indiennes (3). Dans ces contrées lointaines, les routes commerciales, une fois adoptées, ne sont guère abandonnées. Ainsi pendant très longtemps, Chaudi, localité voisine de l'ancienne Méroé, est restée le rendez-vous des caravanes du Sennaar, d'Egypte, de Souakim et du Kordofan(4). Au dire de Burkhardt, les habitants de Berber et de Chaudi avaient encore de son temps et à un haut degré la passion du commerce ; les esclaves, le dhourrah, l'or, l'ivoire^, le bois d'ébène, les singes, les plumes d'autruche étaient leur^ principaux objets d'échange (5). Avec le Soudan, le commerce n'a jamais été bien actif à Chaudi. Peut-être que, dans l'antiquité comme de nos jours, ce commerce se faisait par l'intermédiaire de caravanes gagnant, à travers le Sahara, tel ou tel point du littoral méditerranéen, et pourtant cette terrible traversée du désert est difficile à accomplir sans le secours du chameau, tardivement introduit dans l'Afrique du nord.
Les Éthiopiens de nos jours, ceux du moins que nous
1) Strabon. L. XVll, ch. I, par. io.
(2) Bruce. Travels, etc., I.
(3) Heeren. Polit, et Comm, des peuples antiq.T. V, 218. ('i) Bruce. Loc, cit., IV.
(5) Heeren. V. 197-198-199.
LE COMMERCE Erî ETHIOPIE ET EN EGYPTE 311
connaissons le mieux, sont les Abyssins. Leur type est extrêmement mélangé, à ce point qu'un excellent observateur, d'Abbadie, retrouvait en Abyssinie, l'ancien Égyptien, le Copte, le nègre d'Afrique, le noir de Tlnde, le Juif et même des Mongols. La couleur de la peau varie chez les Abyssins du teint bronzé au noir ; mais, par les traits et l'ossature de la face, {a, plupart des Abyssins se rapprochent beaucoup des races blanches (1 ).
Par bien des côtés, l'industrie de ces Éthiopiens modernes est restée primitive. Leurs femmes sont encore chargées de moudre le grain, ou plutôt de Técraser entre deux pierres, rinférieure, immobile et terminé en auget ; l'autre, le broyeur, déforme ovale (2). Au Fezzan, dont la population est analogue à celle de TAbyssinie, les femmes fabriquent de grossières éloflFes de laine avec des métiers tout à fait archaïques, sans navette et en passant brin à brin et à la main chaque fil de la trame entre ceux de la chaîne (3). En Abyssinie, le métier à lisser est plus savant ; il se compose de quatre montants hauls de trois pieds et réunis par autant de traverses. La chaîne de Tétoffe s'enroule sur un cylindre en bois placé à l'une des extrémités du cadre ; et le tisserand se sert d'une navette. Le fil employé est filé par les femmes avec des fuseaux identiques aux nôtres, mais sans quenouille (4). Pour les tissus, la ville d'Adoua est un centre de production. On y confectionne des toiles de qualité diverse en coton et même des tissus de soie. Ces cotonnades sont toujours blanches ; on y ajoute seulement surle bord une bande rouge ou bleue. En Abyssinie, les tissus les plus usités sont en coton ; pourtant on fabrique aussi avec de la laine de mouton une sorte de drap noir
(1) D'Abbadie Douze ans dans la Haute-Ethiopie, 5*2.
(2) Soleillet. Explor, commer. en Ethiopie, 122.
(3) Hornemann. Hist. icniv. voy. Vol. XXV, 433.
(4) Combes et Tamisier. Voyage en Abyssinie, t. IV, 64-65.
grossier (1). Les fileuses abyssiniennes ont une façon à elles de manier le fuseau. On en voit, qui, après avoir relevé leur chemise jusqu'à la hanche, appuient leur fuseau sur leur cuisse droite et lui impriment ensuite un mouvement de rotation, en le poussant rapidement, du haut de la cuisse vers le genou ; et elles exécutent cette manœuvre simplement, en babillant et sans y prendre garde (2).
En Abyssinie, les métiers spécialisés sont encore peu nombreux. Chacun est et doit être son propre boulanger, tisserand, tailleur, armurier (3). La curieuse réputation^ qui en Abyssinie s'attache aux forgerons, suffirait seule à montrer combien l'industrie du fer est peu avancée ; ces artisans passent pour sorciers, tout en étant des ouvriers très malhabiles ; puisqu'ils sont incapables de fabriquer une arme à feu. Pourtant ils savent confectionner de grands fourneaux en fer à l'usage des armées, des instruments tranchants, de mauvaises limes et de très grossières aiguilles (4 .
En Abyssinie, le minerai de fer est commun, comme il Test à peu près partout en Afrique, et il existe aussi des mines d'argent ; mais on ne sait pas les exploiter et, pour fabriquer les ornements de leurs harnais, de leurs parasols, etc., les Abyssins en sont réduits à fondre dans un creuset leur monnaie d'argent, leurs talaris^ qui d'ailleurs sont aussi d'origine étrangère. L'usage du cuivre n'est pas plus répandu que celui de l'argent; il Test même moins (5). Les Abyssins sont plus avancés comme tourneurs et comme potiers; puisqu'ils savent tourner l'ivoire, et fabriquer des vases de terre peu variés de forme, mais d'un admirable fini ; ils réussissent même à modeler et à cuire d'énormes
(1) Combes el Tamisier. Loc, cit., t. II, p. 85.
(2) Ibid., II, 8.
(3) Ibid,. t. IV, 64.
(4) Ibid., I, IV, 67-72.
(5) Ibid., 79-80.
cruches à deux anses, très analogues à celles dont se servaient les anciens Egyptiens (1).
Beaucoup d'Abyssins s'occupent aussi de tannerie, mais de tannerie sans tan, et ils savent préparer les peaux à l'aide d'une substance composée, dont il font mystère. Avec les peaux préparées ils fabriquent des outres et, spécialementavec les peaux de chèvre et de mouton, ils font d'excelle.nt parchemin (2). L'art du meunier est encore inconnu chez les Ethiopiens d'Afrique ; ce sont les femmes, qui, exactement comme dans l'Afrique centrale, broient le grain entre deux pierres et elles en font autant pour le sel, le poivre, ^la cannelle, etc. (3). Le sel est extrait des mines de sel gemjne situées sur les frontières du Dankali et du Tigré. Beaucoup d'ouvriers y sont occupés et il sont constamment exposés à être attaqués, pillés et même tués, c'est-àdire mènent une existence périlleuse, exactement pareille à celle des mineurs de l'antique Egypte (4). . De cet ensemble de renseignements ressort l'image d'une industrie encore dans l'enfance, mais inégale pourtant et ayant conservé cà et là quelques procédés ingénieux, sans doute originaires de l'Egypte ancienne.
Certains potentats abyssins comprennent très bien l'importance de l'industrie et tâchent d'en favoriser les progrès* Un grand seigneur féodal, roitelet en sous ordre d'Angolada, avait rempli son palais de tisserands, de menuisiers, de maçons, d'ouvriers occupés à faire de la poudre, à réparer les fusils, à tourner ou travailler l'or, l'argent, l'ivoire. De ces ateliers princiers sortaient de belles toiles, des bracelets, des sabres, des boucliers, des brassards. Les principaux personnages de la suite du prince, ceux à qui il témoignait
(i) Combes et Tamisier. Loc. cit,, t. IV, 82.
(2) Ibid.,U IV, 77-78.
(3) ma , t. IV, 83.
(4) Ibld,, t. IV, 81.
le plus de considération, étaient des artisans (1). Mais ce fait même atteste le peu de développement de l'industrie abyssinienne : là où les arts industriels sont très avancés, les princes sont d'ordinaire beaucoup moins prodigues d*attentions pour les ouvriers.
Avec une industrie si peu développée encore, si peu spécialisée, le commerce doit être assez primitif et ne pas trop s'éloigner du troc. Nous verrons tout à l'heure, en nous occupant des monnaies abyssiniennes, qu'il en est bien ainsi. Un vieux topographe, Cosmos, parle, dans sa Topor/raphia christiana, d'un ancien commerce par dépôts, que les Abyssins faisaient encore, au vi« siècle de iv>tre ère, avec des peuplades habitant le littoral de l'Océan indien, des Somalis ou quelque chose d'approchant. Tous les deux ans, d'après Cosmos, le roi d'Axoum envoyait une carîivane commercer avec ces sauvages. Les caravaniers emportaient du sel, du fer et emmenaient des bœufs sans doute porteurs. Arrivés à la frontière, ils tuaient leurs bœufs et en exposaient les quartiers sur les routes, en même temps que le fer et le sel ; puis ils se retiraient. Les indigènes venaient ensuite et m^'ttaient sur les marchandises des pièces d'or. (Il faut entendre sans doute des lingots) ; après quoi ils s'éloignaient. Les marchands revenaient, prenaient l'or, si la quantité leur en semblait convenable; sinon ils attendaient que les sauvages eussent grossi leur mise (2).
Les Ethiopiens de nos jours n'en sont plus à ce mode si archaïque des échanges ; mais leur commerce porte encore principalement sur des matières premières plutôt que sur les produits industriels.
Ce sont principalement les troupeaux, le miel, le bois de construction, la corne de mulet, qui alimentent les échanges intérieurs. Cependant il faut ajouter des armes, surtout des
(UvCombcset Tainisier, Loc, cit., t. IJ,3'i9. ii) Heeren. Loc, cit. y i. V, 47.
boucliers en peau d'hipopotame (1) ; néanmoins il existe en Abyssinie de nombreux marchés ; chaque village presque a le sien (2). Dans les centres un peu importants, les marchés sont hebdomadaires et à jour fixe. On y envoie des céréales, des toiles, des chevaux (3), parfois du café, de l'eau-de-vie, du vin, etc. (4): Sur les marchés principaux, où se réunissent plusieurs milliers de personnes, on trouve des animaux domestiques, des céréales, du café, des tissus, des produits étrangers : verroteries de Venise, soies de Lyon et de Brousse, bimbeloteries anglaises et allemandes, cotonnades et mousselines d'Angleterre ou de Tlnde (5).
En Abyssinie, comme il arrive dans tous les pays où la sécurité individuelle est médiocre, le commerce extérieur se fait par des caravanes, qui vont surtout au Sennaar et à Massaouah, d'où les marchands se rendent au Caire, sur la côte arabique, etc. L'ivoire et les esclaves sont les deux principaux produits d'exportation ; mais souvent ils ne font que traverser le pays, ce qui ne va pas sans péril. Les routes sont fort peu sûres et, à la faveur de Tanarchie féodale, qui règne en Abyssinie, les pillards ont souvent beau jeu (6). Sur les routes, on rencontre des caravanes de captifs, surtout de captives. CeHes-ci ont les cheveux tressés et pour vêtements des camisoles et des jupes en peaux préparées, beurrées et souples. Au départ des caravanes, on rive aux hommes des menotes en fer ; puis on les charge de fardeaux et des enfants, qui ne peuvent pas marcher. Le reste des femmes et des enfants est poussé en avant, comme un troupeau (7). Sur les marchés, un employé prélève la
(1) Combes et Tamisler. Loc. cit,, t. IV, 104.
(S)Ibid., 288.
(4) ma., t. I, 45.
(5) Soleillet. Explor, commerce en Ethiopie, 113.
(6) Ibid., t. I, 53-56.
(7) Soleillet. Exploration commerciale en Ethiopie, 203-208.
taxe au nom d'un haut fonctionnaire, appelé « la tête des marchands », qui est aussi chargé de rendre la justice commerciale (1).
Le droit de passage des pays sauvages est devenu en Abyssinie une vraie douane ; ce qui est évidemment en tout lieu sa forme atténuée. Les taxes sont d'ailleurs très capricieusement établies et pèsent sur les seuls commerçants, que des péagers guettent sans cesse aux limites de chaque fief, petit ou grand (2).
Les menues monnaies d'Abyssinie sont tout à fait primitives : ce sont du poivre noir, du tabac à priser, des grains de verroterie, des bouteilles de Venise, des paquets de grosses aiguilles à coudre, des étoffes, surtout des toiles à bandes noires, appelées charnma (3). La seule monnaie métallique ayant cours est fabriquée en Europe ; c'est le thaler de Marie-Thérèse, au millésime de 1780, le talari. Il vaut environ 3600 perles ; mais il faut qu'il soit bien frappé, que les sept points du diadème de la reine et ceux, de son agrafe soient bien accusés, que les deux lettres S F, placées au-dessous du buste, se détachent nettement (4). Dans leur voyage exécuté durant les années 1833-1837, Combes et ïamisier, eurent besoin d'emprunter dix de cestalaris, de ces pièces de luxe dont chacune équivalait alors à 3600 perles (5). Un riche marchand Abyssin consentit sans difficulté à prêter la somme requise, mais moyennant rintérôt excessif, que comportaient les mœurs et l'état social: dix pour cent par mois, soitl20 0/0 pour uneannée{6).
(1) Soleillet. Loc, cit., 114.
(2) D'Abbadie. Lnc. cit., 21.
(3) Combes et Tamisier. Loc cit., t. TV, 66. — Bruce Jbid nnd. voy. t. XXXIII, 227-245.
(4) Combes etTnmisier. Loc, c?7.,IV, 1(»8. (5] Ibid., I, 105.
(6) Ibid,, t. III, 347.
LE COMMERCE EN ETHIOPIE ET EN EGYPTE 3i7
En même temps que monnaie, le talari est aussi un étalon pondéral. Dans toute l'Ethiopie , tous les poids sont des multiples du poids du talari (1). Ces talaris viennent de rAutriche, qui, dans un congrès monétaire, s'en est réservé la frappe (2). Le /rt/aW, monnaie de luxe, s'est superposé aux monnaies plus primitives. La monnaie divisionnaire est VamouU, c'est-à-dire une pierre de sel gemme, provenant des mines du Tigré et ayant la forme et les dimensions d'une pierre à aiguiser les faulx (3). Un talari vaut de 8 à 13 amoulés^ suivant les variations de l'agio f4). Les subdivisions de Vamoulé sont des grains de verroterie de couleur variée, la monnaie de l'Afrique centrale (o). Mais Vamoulé lui-même se coupe en quatre parties égales, que Ton pèse avec une romaine en bois (6). Ce système ou plutôt cette absence de système monétaire rend les achats difficiles. Au fond, les Abyssins s'en tiennent encore au troc primitif; ils n'acceptent pas toujours les a^noulés ou même les talaris ; chacun d'eux veut, en échange de ce qu'il cède, exactement ce dont il a besoin. Ainsi désire-t-on acheter de Torge ? il faut d'abord trouver un paysan qui en veuille vendre ; mais ce paysan demande du blé ; un autre paysan, détenteur d'orge à vendre veut du teffe. Enfin un troisième consent à vendre du teffe pour de la monnaie. Alors, pour se procurer de Forge, il faut d'abord changer des talaris ou des amoidés pour du teffe ; puis le teffe pour du blé ; enfin le blé pour l'orge (7;. Rien ne démontre mieux que cette expérience l'utilité d'une monnaie acceptée de tous, comme valeur commune .
(1) Combes et Tamisier. Loc. cit,.i, III, 347.
(2) Soleillet. Loc. cit., 300.
iS)Ibid., III.
(4) Ibid., 112.
(5) Ibid., 300.
(6)/&id.,113.
O) Ibid., ii2.
3i8 l'évolution du commerce
L'ensemble des faits, que je viens de résumer, donne l'idée d'un pays barbare, où l'industrie et le commerce ont encore conservé un caractère très archaïque, qui a dû exister aussi dans la très ancienne Egypte, quand on n'y voyait pas encore de professionnels du commerce.
Les marchés éthiopiens ressemblent fort à ce que nous pouvons savoir des marchés de la vieille Egypte. Le fonctionnaire, qui en a la surveillance, parait Hre l'épanouissement monarchique du « Grand du marché », que nous avons trouvé en Kabylie. En Ethiopie, les mœurs républicaines sont depuis bien longtemps oubliées. En principe, le roi est le maître tout puissanU II est aussi lacheteur privilégié. En pénétrant dans le royaume, les étrangers doivent remettre tous leurs bagages à des fonctionnaires royaux, qui les font transporter par des paysans corvéables. Le roi a le droit de tout visiter et de tout acheter. Il paie d'ailleurs ce qu'il prend (1).