III. L'Egypte
Dans un chapitre de mon Évolution politique^ écrit à la fin de 1887 et publié ensuite (2), je me permis de rejeter, comme invraisemblable, l'origine asiatique traditionnellement attribué aux Égyptiens. Depuis lors des savants étrangers, M. Brintonen Amérique, M. Sergi en Italie., etc., ont soutenu la même thèse, que vient enfin d'adopter un de nos égyptologues, M. Maspéro, dans son grand ouvrage illustré, intitulé Histoire des anciens peuples de l'Orient classique. Tout proteste en effet contre l'origine sémitique des fondateurs de l'Egypte. D'abord l'Egypte est, dans
(1) Soleillet. Loc.cit., 94.
(2j Voir mon Evolution politique.
la mesure de nos connaissances, le plus ancien Etat civilisé qui ait existé sur la terre ; elle a donc pu prêter aux autres ; mais il lui a été difficile de leur emprunter, du moins au début de son existence. La race égyptienne, celle, que nous représente d'une façon très réaliste non la peinture mais la sculpture égyptienne, n'a pas le moindre trait physique qui lui soit commun avec la race sémitique. La première langue égyptienne n a guère avec les idiomes sémitiques que de ces très lointaines analogies attestant plutôt une phase commune d'évolution qu'une parenté. Dans son ensemble, elle en diffère profondément, et, si Ton veut à tout prix les rapprocher, il faut supposer à l'Egyptien et aux langues sémitiques une souche perdue dans le passé le plus lointain, quelque chose, comme TAryaque, ancêtre hypothétique de toutes les langues aryennes. « Au milieu des langues de TAsie et de l'Afrique, dit Champollion-Figeac, la langue égyptienne est seule et comme isolée, sans origine et sans descendance » (1). Le même auteur déclare nettement que la population de l'Egypte ancienne se rattachait aux races blanches et particulièrement à ce qu'on appelait de son temps les Maures » (2), c'est-k-dire à la race berbère, qui a joué un rôle si prédominant dans les premières civilisations péri-méditerranéennes.
Quelle date peut-on assigner approximativement à la fondatioQ de l'Egypte ? Géologiquement parlant, TEgypte, du moins la Basse-Egypte, est un pays récent, puisqu'elle n'a pu se former avant l'époque où le Nil s'est frayé vers le nord un passage à Syène, en perçant le mur granitique qui le refoulait, à travers le désert lybien (3). La Haute Egypte, a donc dû être la première habitable et les barbares lybiens ont pu y renconter d'assez bonne heure
(1) Cliampoll ion Figeac . L'Egypte ancienne, 212 . {2)Ibid,, 27.
(3) Ibid., 28-29.
les Ethiopiens. A quelle date approximative peut bien remonter Porigine du peuple égyptien ? Si Ton s'en rapporte aux monuments, les plus anciens d'entre eux nous mènent à six mille ans environ ; mais ces monuments sont déjà parfaits, d'un art achevé, en somme, l'œuvre d'un peuple civilisé depuis bien des siècles. M. Maspéro, suivant en cela l'égyptologue Chabas (1), assigne à ce passé antérieur à toute date 40 ou 50 siècles, soit, comme durée totale de l'Egypte depuis l'origine jusqu'à nos jours, dix à onze mille *ins (2). Par un autre procédé on est arrivé à une évalua- Xion notablement plus forte. Tout auprès de la statue de Rhamsès II, à Memphis, on a extrait une poterie rouge, trouvée à une profondeur de 39 pieds. Or, on connaît Tâge de la rstatue de Rhamsès : 1361 av. J. -Christ. Depuis l'érection de ^ette statue le dépôt limoneux s'est exhaussé de neuf pieds, quatre pouces ; par conséquent la poterie exhumée, si du moins le dépôt s'est formé avec une constante régularité .a été cuite en 1164G avant l'ère chrétienne, donc il y a 13S47 ans (3). Mais l'ethnographie moderne nous apprend que Tart de la poterie est un de ceux, que les primitifs acquièrent assez tardivement et qu'ils perfectionnent assez lentement. On peut donc admettre qu'il existait des hommes près du lieu où Memphis a été bâtie, il y a au moins 15 à 16000 ans, peut-être bien davantage. Nous savons d'autre part, que cette race primitive a eu son âge de la pierre et des cavernes. En Egypte, dit Heeren, tout était construit en forme de grottes et de cavernes ^(4); en outre, l'Egypte historique elle-même étail encore entourée de troglodytes. Enfin de nombreux outils, armes ou instruments en pierre polie ou taillée, se rencontrent en Egypte. L'usage de
(1) Chabas. Etudes sur ^antiquité historique. Deuxième édition, p. 6-10.
('2) Maspéro. Histoire des peuples de l'Orient classique^ 44.
(3) Peschel. liaces cf man, 43.
(4) Heeren. Polit, et Gommer, peuples aniiq.^ t. I, 316.
ces ustensiles en pierre s'est même très longtemps continué à travers les âges, sans doute parmi les prolétaires, et on en a pu former déjà diverses collections. En 1820-1825, certains Fellahs se rasaient encore avec un outil de pierre (1). Rappelons aussi que les embaumeurs égyptiens incisaient le flanc des cadavres avec des couteaux faits d'une piei^e tV Ethiopie (2); que, parmi les bijoux primitifs de l'Egypte, on trouve des bracelets, des colliers, des parures en coquillages (3) ; que, d'après les fresques égyptiennes ellesmêmes, les Egyptiens gardèrent longtemps, pour la chasse, l'usage d'un boumerang analogue à celui des Australiens actuels et concluons, qu'il est urgent d'étudier l'Egypte très ancienne avec les méthodes et les expériences spéciales des anthropologistes.
Comment TEgypte, sans modèle, sans aide, sans initiateurs, est-elle sortie de sa sauvagerie initiale? Nous l'ignorons. Aussi loin que nous puissions remonter dans son histoire, nous la trouvons déjà civilisée, organisée en grand royaume barbare, gouvernée par un monarque révéré comme un dieu et par une caste théocratique. Le pays est constitué en féodalité despotique, où, àpeine d'être dédaigné, abandonné, presque mis dans fimpossibililé de vivre, il faut dépendre de quelqu'un (4) ; l'homme « sans maître » était en Egypte l'homme sans aveu de noire moyen âge, ce qu'il est encore en Abyssinie (3), et il menait une existence de paria. Au reste tout le gros labeur social était exécuté par une classe asservie, méprisée, réquisitionnée et battue au gré des dirigeants. Ce populaire égyptien, ne pouvant posséder que sous le bon plaisir de ses maîtres était d'une extrême imprévoyance, et il en avait presque le droit ; puis-
(1) Maspéro. Loc. cit., 50.
(2) Hérodote. Livre IL 86.
(3) Maspéro. Loc, cit.,^1.
(4) Maspéro. Zoc. Ci7., 308-309.
(5) D'Abbadie. Douze ans dans dans la Haute-Ethiopie,
LKTOURNEAL' 21
322 l'évolution ou commerce
que sa condiUon ne changeait jamais ; en effet, dès la naissance, chacun était parqué dans sa classe et obligé d'exercer la profession de son père, si m<'me celui-ci n^était qu'artisan ou laboureur (1). Cependant ragriculture, telle que nous la montre les monuments, était fort développée en Egypte. Les fresques, illustrant le Livre des Morts, nous représentent les doubles des paysans des deux sexes, occupés k semer, à moissonner, à faire fouler les épis par des vaches, à labourer avec une charrue, fort simple et légère, traînée ordinairement par des vaches (2), quelquefois par des hommes. Dans la plaine périodiquement inondée par le Nil, on cultivait surtout le blé, le sorgho, etc., et en outre le raisin, le dattier, tous nos légumes, enfin le figuier, le bananier, elc, etc. (3). Comme au Pérou, les impôts se payaient en nature, en blé, en dhourah, en fèves, etc., qu'on entassait dans les entrepôts du district (4j. Semblable au Fellah de nos jours, celui de lantiquité, rusait le plus possible pour payer le moins possible et tenait à honneur de ne solder ses impôts qu'après avoir été bâtonné. Des produits spontanés et économiques, par exemple, la graine du mj)èiphœa lotus, entraient aussi pour un fort contingent dans Talimenlation populaire (5).
Le cheval et le chameau furent tardivement introduits en Egypte, seulement à Tépoque où le pays entra en relations, plutôt guerrières que pacifiques, avec l'Asie sémitique. L'âne, au contraire, paraît être originaire de l'Afrique ou s'y ♦Hre acclimaté de très bonne heure. Il y précéda le cheval qui n'était pas employé aux travaux utiles, que Ton ne mon-
(l) Maspéro. Loc. cit., 348-344.
(tî) Champollion-Figeac. Egypte ancienne, 191.
(8) Ibid., Vto.
(4) Maspéro. Loc. r*i^.,330.
\~)) Cliampollion-Figeac. Loc, cit., 193.
LE GOMMCaCE EN ETHIOPIE ET EN EGYPTE 323
lait même pas, qui était simplement un animal de luxe réservé pour être attelé aux chars de guerre ou d apparat (l).
Tous les arts, tous les métiers principaux ont été inventés en Egypte avant de Tétre ailleurs. Sous ce rapport, l'Egypte a été un grand foyer civilisateur, où la plupart des anciens peuples de race blanche ont fait leur éducation. De TEgypte les pratiques et traditions industrielles se s.ont ensuite communiquées au monde sémitique, pour une part, à la Grèce et à Rome, pour une autre. Les fresques et les nombreux spécimens industriels trouvés dans les tombeaux montrent, que TEgypte savait fabriquer des tissus de coton, de lin, de laine, tantôt grossiers, tantôt d'une extrême finesse ; que ces étoffes étaient brochées ou brodées, « peintes à Taiguille », blanches ou teintes, même peintes (2). Ce fut TEgypte, qui transforma le primitif métier à tisser, d'abord vertical, en métier horizontal permettant à l'ouvrier, ou plus souvent à louvrière, de travailler assis (3).
Les poteries émaillées, le verre et les pâtes de verre colorées ou non se trouvent très fréquemment dans les tombeaux (4).
Pour la teinture, TEgypte rivalisait avec Tyr, Babylone, rinde (o) ; on savait y teindre les étoffes en toute sorte de <!ouleur (6).
Les métaux prc^cieux ou industriels étaient connus et travaillés ; pourtant Tairain était surtout employé pour les ustensiles et les armes (7 j.
Des meubles artistiques, imitant souvent la forme de certains animaux, taureau, lion, chacal,etc., ornaient l'intérieur
(Dlleeren. Loc. cit. y VI, 395.
(2) Ghampollion-Figeac. Loc. cit., 497.
{3) Goguet.O riginedes lois, t. I, 145, sixième édition.
(4) Chainpillion-Figeac. Loc. cit., 200.
<5> Ibid., 198.
(6) Heeren. Loc. cit., t. VI, 402.
<7) ChaiTipollion-Figeac, Loc. cit., 201.
des maisons (1). Je termine ici mon énuméralîoa ; car tous ces faits sont trop connus pour qu'il soit besoin d'y insister.
Pour la condition des artisans, nous savons qu'elle était servile ; que souvent, ils travaillaient, sous la menace du bâton, dans des ateliers administratifs ou seigneuriaux ; que leur salaire était insuffisant ; que leurs plaintes étaient amères et leurs simulacres de grève assez fréquents (2). Plusieurs fois déjà, j'ai eu occasion de citer les curieux papyrus où le misérable état du travailleur égyptien est dépeint sous les plus sombres couleurs (3).
Mais la faiblesse et la souffrance générales poussent toujours les petits à se grouper pour s'entr'aider. Aussi en Egypte^ les malheureux artisans étaient associés en corps de métiers, reconnaissant, chacun, un ou plusieurs chefs (4)» Des artisans les plus misérables étaient ceux qui travaillaient aux raines, soit sur les confins de l'Ethiopie,' soit dans le*^ montagnes du Sinaï. Ces mineurs étaient ordinairement des prisonniers de guerre tombés en esclavage ou bien des condamnés, souvent victimes du bon plaisir, ou plus simplement encore des parents de gens condamnés (3). Tous travaillaient sous la surveillance de soldats, qui les traitaient avec une sauvage dureté. Enchaînés nuit et jour, surveillés sans cesse, nus, sales, portant un flambeau attaché au front, ils peinaient sous le fouet : « On ne fait grâce, ditDiodore, ni à rinfirme, ni à l'estropié, ni au vieillard débile, ni à la femme malade. On les force tous à travailler, à coups redoublés, jusqu'à ce qu'ils expirent à la peine (6) ». Parfois, au Sinaï par exemple, les mineurs avaient en outre à souffrir
(1) Champollion-Figeac. Loc. cit., 177.
('2y Maspéro. Loc, cit., 343.
(3) Voir mon évolution litté retire , 233.
(4) Maspéro. Loc. cit., 308-309.
(5j Diodore. III, p. 11.
(G; Diodore. m, 11.
des irruptions des indigènes, des Bédouins féroces d'alors et on leur avait même aménagé à cet effet des réduits fortifiés (1). Ces mines égyptiennes, qui étaient tantôt de pierres précieuses, tantôt d or ou d'autre métaux, étaient exploitées parfois avec des instruments de bronze, plus souvent avec des outils de pierre, dont on trouve encore des spécimens dans les galeries de mine (2). Le mode d'exploitation était relativement savant, plus que celui de Tancien Pérou, par exemple. On creusait des galeries larges et basses, étayées çà et là, par des piliers ménagés à dessein dans le roc même (3). Ces Sfaleries suivaient les filons, en s'enfonçant parfois à des profondeurs de 50 ou 60 mètres (4). Des enfants se glissaient dans les anfractuosités les plus étroites pour ramasser péniblement les fragments du minerai; puis ils les portaient au dehors, à l'entrée de la galerie, à peu près comme cela se passe aujourd'hui encore dans les mines de soufre de la Sicile. Le minerai, le quartz aurifère des gisements d'or, était broyé en poudre fine dans des mortiers (5). Puis, après un triage, on séparait les paillettes d'or par un lavage pratiqué dans des sébiles ordinairement en bois de sycomore (6). Le travail de ces mineurs misérables était sans doute affermé à des spéculateurs; car Diodore nous affirme, que leurs maîtres retiraient de cette exploitation d'énormes bénéfices (7).
Les Egyptiens ne manquaient donc pas de marchandises d'échange, du moins à l'époque où leur civilisation atteignit son plein développement. A l'intérieur, par le Nil, par les routes de terre, tout affluait dans les villes et le commerce
(1) Maspéro. Loc. cit., 355.
(2) Maspéro. Loc, cit., 357. — Heeren, VI, 370. (3)/6id.,357.
(4) Ibid.,Am.
(5) Diodore. III, p. 12.
(6) Maspéro, Loc, cit., 480.
(7) Diodore. Liv. V, par. 38.
était des plus actifs ; même les grandes fêtes religieuses se terminaient en foires, où se rendaient de vraies caravanes chargées de marchandises. Sur les places s'installaient les paysans avec leurs denrées et leurs animaux ; le long des maisons se rangeaient les chasseurs d'oiseaux, les pêcheurs, les potiers, les petits artisans ; les denrées comestibles et les menus objets étaient entassés dans des couffes de jonc. Gomme il arrive encore dans l'Afrique centrale, la moindre vente ne se concluait qu'après un marchandage sans fin (1).
C'était là le commerce intérieur ; longtemps le commerce extérieur fut très limité. Des milliers d'années durant, rÉgypte resta un pays fermé aux étrangers ou du moins h peine ouvert. Avant Psammétique même, l'Egypte était inaccessible du dehors et les nationaux n'en devaien pas sortir. Les marins des autres nations, qui, par malheur y abordaient, étaient ou mis à mort ou réduits en esclavage (2) Mais une fois l'Egypte ouverte, les étrangers peu à peu y affluèrent et même y fondèrent des espèces de colonies (3) Ainsi Amasis assigna la ville de Naucrate, comme résidence, aux Grecs (4). En fin de compte il se développa un grand commerce avec l'extérieur ; diverses routes commerciales furent adoptées et fréquentées par les caravanes. Ainsi on put indiquer à Hérodote les roules commerciales, qui, à travers la Lybie, se dirigeaient vers Méroé (3). Par le Nil, on franchissait les cataractes, en portant au-delà des chutes des barques légères amenées avec les marchandises (6). Le même Hérodote parle encore d une route commerciale allant
(1) Maspéro. Loc. cit., i22.
(2) Diodore. I, par. 67.
(8; Champollion-Figeac. Loc. cit., 207.
(4) Heeren. VI, 422.
(5) Hérodote. H. 29.
(0; Heeren. Loc, cit., V, 205.
LE COMMERCE E?l ETHIOPIE ET E.'H EGYPTE 327
de Thèbes àCarlhage (l). D'aulres routes se dirigeaient vers l'Arménie, le Caucase, Babylone, Palmyre, la Phénicie, etc. (2).
Au nord, chez les noirs encore sauvages, les Egyptiens procédaient par razzias guerrières ramenant du butin et des esclaves (3). Plus tard, durant la période grecque, Ptolémée Pbiladelphe fonda la ville de Bérénice, qui fut un entrepôt situé aux confins de TEgypte et de la Nubie (4). Il ne faut pas oublier que TEgypte a précédé toutes les autres nations de l'antiquité ; par conséquent, les Egyptiens, quand ils se vantaient d'avoir jadis fondé des colonies en Grèce, en Colchide, à Babylone, même dans l'Inde, ne disaient peut-être que la vérité (3) ; car l'Egypte, durant sa longue existence, a très bien pu passer par des périodes diverses, tantôt d'expansion, tantôt de concentration sur elle-même.
Autant qu'on en peut juger d'après les peintures, les navires égyptiens étaient assez mal construits pour tenir la mer; pourtant l'Egypte a fini par avoir un important commerce maritime. Peut-être aussi des navires étrangers, phéniciens par exemple, se chargeaient-ils, au moins en partie, de son transit. Les vaisseaux égyptiens étaient construits sur le modèle des bateaux du Nil. Ils n'avaient pas de cale et les marchandises s'empilaient sur le pont (6). Ces embarcations, si mal conçues, ne se hasardaient guère au large ; elles cabotaient simplement dans la Méditerranée et la mer Rouge (7).
De quelque manière que ce fut, par terre ou par mer, par eux-mêmes ou par d'autres, les Égyptiens tiraient de l'Asie-
(1) Champollion-Figeac. 2Gt).
(2) 0. Nocl. Hist. Commerce du monde, I, 17.
(3) Maspéro. Lac. cit., 49'3-494.
(4) 0. Noël. Loc, cit., 22.
(5i Diodore (Heeren. VI, 12C).
(6) Maspéro. Lac. cit., 391-3î>;>.
(7) Ibid., 397.
828 l/ ÉVOLUTION DU COMMKHCE
Mineure le bois, qui leur faisait presque entièrement défaut dans leur pays, et ils y exportaient du blé. La Genèse nous dit même, qu'une année stérile en Egypte eut pour conséquence une disette en Syrie (1). Par la mer Rouge TEgypte recevait de la nacre, des améthystes, des émeraudes, du lapis-lazuli, de Tor, des gommes, des résines odorantes (2). Au contraire, elle exportait, dans diverses directions, des tissus de coton, de lin, de laine, des verreries, des poteries. On y élevait des chevaux; puisque Salomon en ût acheter, (Rois. III. ch. X. V. 28. 22) et, dans ses Economiques ^ Aristote nous apprend que le gouvernement égyptien ayant interdit d'exporter les grains, cette mesure eut pourrésultat d'arrêter net le payement des impôts (3). Durant la période romaine, le commerce maritime de l'Egypte prit une grande extension. Pline dit avoir vu une flotte de 120 vaisseaux, une vraie caravane nautique, faisant par la mer Rouge le voyage entre l'Egypte et Tlnde. Ce voyage, aller et retour, durait six à sept mois et pour le faire on devait évidemment profiter des moussons. On y risquait des périls divers et les navires embarquaient des archers pour se défendre au besoin contre les pirates ( i) ; car les rautes de mer n'étaient pas plus sûres que celles de terre.
Tout ce mouvement commercial, maritime ou terrestre, à l'intérieur ouà Textérieur, suppose nécessairement l'existence de mesures déterminées, de monnaies ou de substances capables d'en tenir lieu, enfin de dispositions légales relatives aux emprunts, aux dettes, à l'intérêt do l'argent prêté.
Pour les poids et mesares, peu de renseignements nous sont parvenus. Nous savons pourtant que l'unité de me-
rl) Genèse. XLII. îi.
(•2) Masporo. Loc. cit., VJG.
(.3) Economiques. Liv. II.
(4) U. Noël. Loc. cil., I, 23.
sure était la primitive coudée, divisée en 24 ou 28 doigts munis de trois bandes indiquant les subdivisions du doigt, quelque chose comme les lignes de notre ancien pouce métrique (1).
Le système pondéral de l'Egypte nous est inconnu dans son ensemble. Pourtant on a trouvé un poids en basalte vert, régulièrement taillé et pesant exactement 62 gr. \\2, Ce poids était marqué du chiffre 5 et représentait par conséquent cinq unités (2) de 12 grammes et demi chacune ; mais les multiples et sous-multiples de ce poids nous sont encore inconnus. Ce pouvait être un oicte7i ou ten^ subdivisé en kite. On en possède divers étalons et aussi des multiples : 1/2, 1/3, i/6, 1/10. Mais le poids de Voiiten égyptien a varié suivant les époques; il oscille le plus ordinairement entre 94 et 96 grammes (3).
Tant qu'elle garda son indépendance, TEgypte n'eût pas de véritable système monétaire. Comme tous les autres pays, elle a dû débuter par le troc direct, puis par l'adoption d'une marchandise-étalon; mais cette phase primitive n'a pas laissé de traces dans l'Egypte historique, la seule que nous connaissions. Celle-là semble avoir usé, pour le petit commerce, de scarabées en pierre, sur lesquels on lit les noms des Pharaons (4). Pour les ventes importantes, la monnaie ordinaire consistait, soit en petits lingots d'or ou d'argent, pesés à chaque transaction, soit en anneaux, également en métaux précieux et de poids divers, mais déterminés d'après l'unité aioptée pour chaque métal (5) . Des peintures d'hypogées montrent de grands achats de blé payés avec des anneaux d'or, que l'on pèse dans les
(1) Champollion-Figcac. Egypte ancienne, 2H1.
(2) Ibid,, -232.
(3) Lenormant. Loc. cit., 94.
(4) Gharapollion-Figcac. Loc. cit., 232.
{5) Lenormant. La monnaie dans l'antiquité. 102.
plateaux d'une balance (i). Et il en était de même pour l'argent, métal fort estimé en Egypte, à ce point qu'il valait les trois cinquièmes de l'or (2) . A vrai dire, il ne s'agissait pas, dans ces pesages, de v<^rilables anneaux, mais de lames de métal simplement repliées en zig-zag ou en sigma (3). L'unité monétaire, le toônow avait un poids déterminé et se subdivisait en multiples : ce qui obligeait, comme en Chine, à recourir continuellement à la balance (4). Mais le véritable métal monétaire des Egyptiens a été le cuivre, que, dès la quatrième dynastie, l'Egypte tirait en abondance des mines du Sinaï (3). L'unité pondérale et monétaire du cuivre était Vouten, Ainsi, dans un papyrus, une mesure de blé de qualité supérieure est évaluée à sept oiiteM ; des ouvriers à la solde des temples touchent un salaire de cinq outen par mois, plus des rations de grain en nature (6). En général, les paiements, achats ou évaluations d'objets se font en outen de cuivre (7) ; c'est-àdire en lingots, en barres de forme carrée et plate, pesant chacun un certain nombre à'outen (8) . A ce propos, il est bon de se souvenir, que certaines peuplades nègres de l'Afrique centrale font encore aujourd'hui du cuivre un usage monétaire, analogue à celui de l'ancienne Egypte. Le pays des Pharaons a donc vécu des milliers d'années sans monnaie réelle, du type des nôtres ; puisque ces outen de monnaie métallique n'étaient en réalité que des lingots, de la monnaie-marchandise ; mais en revanche il s'est servi de monnaies fiduciaires, c'est-à-dire d'assignats de verre
(1) Lenormant. Loc. cit,, 105.
(2) ma., 98.
(3) Ibid., 10'a.
(4) Maspéro. Loc. cit., 324.
(5) Lenormant. Loc. cit. f 01.
(6) Ibid., 96.
(7) Ibid., 9i.
(8) Ibid., 99.
portant indication d'une valeur monétaire. Cet usage, introduit dès le temps du Haut-Empire, se continua sous les Byzantins, puis sous les Arabes (1). Au ii® et m* siècle de notre ère, les empereurs romains avaient eu également recours aux monnaies fiduciaires ; mais ils préférèrent les assignats en plomb à ceux en verre et firent des émissions de monnaies en plomb à l'effigie du dieu Nil (2). Il faut dire qu'à cette date, les Egyptiens étaient depuis longtemps familiarisés avecles vraies monnaies métalliques ; puisque Darius y avait introduit ses dariques^ en leur donnant une valeur légale (3) ; mais les dariques étaient surtout destinées au commerce avec les étrangers grecs et phéniciens (i).
La législation relative aux dettes, au taux de l'intérêt, etc. a certainement varié bien des fois durant l'énorme durée du royaume des Pharaons ; mais nous en savons peu de chose, du moins pour l'Egypte ancienne. Pourtant Diodore nous parle de quelques lois humaines et sensées. Il nous dit qu'à moins de contrat écrit, un débiteur était exonéré^ s'il affirmait par serment ne rien devoir ; que, dans les pr^ts sur contrat, les intérêts ne pouvaient s'accumuler que jusqu'au doublement du capital ; que le créancier impayé ne pouvait saisir que les biens de son débiteur, jamais sa personne (5). Toutes ces prescriptions sont empreintes d'un esprit de bonté, qui honorent l'Egypte et contrastent fort avec le régime adopté dans d'autres antiques monarchies, par exemple, dans celles de la Mésopotamie.
(1) Lenormant. Loi;, cit., 214.
(2) Ibid., 208.
(3) Champollion-Figeac. Loc. cit., 39.
(4) Lenormant. Loc. cit., l^JS.
(5) Diodore. L. I, par, 79.
332 lV'volution nu commeuce