I. L'Arabie préislamique et les Bédouins
Dans les derniers chapitres, nous avons étudié le commerce chez les anciens Berbères, en donnant au mot « Berbère » la plus large acception possible, et aussi chez les Ethiopiens, dont la civilisation a été si fort mêlée à celle de TEgypte : en résumé, notre investigation a porté sur des peuples africains de race blanche et sur des noirs supérieurs, qui sont vraisemblablement des métis de Berbères et de nègres.
Actuellement nous avons à rechercher quelles ont été les mœurs commerciales des populations sémitiques. Que Sémites ou Berbères aient eu, dans le lointain d'un passé inaccessible, une résidence et une origine communes, la chose n'est pas impossible ; mais elle est pour nous de peu d'importance ; car, aussi loin que nous puissions remonter, nous trouvons les Sémites et les Berbères existant indépendamment les uns des autres ; les premiers en 4sje, les seconds en Afrique ; et la linguistique ne se serait pas battu les flancs pour démontrer la consanguinité antique de leurs idiomes, s'il n'avait fallu, coûte que coûte, trouver une origine asiatique à toutes les races humaines.
Sans plus nous inquiéter de ces questions d'origine, nous avons aujourd'hui à étudier le commerce chez les Sémites et nous commencerons par les Arabes d'abord, par les Juifs ensuite. Mais les Arabes n'ont pas toujours été sociologiquement semblables à eux-mêmes ; leur civilisation a évolué et nous devons nous attacher d'abord à sa terme la plus primitive, à celle des Arabes préislamiques et en môme temps à celle des Bédouins nomades, qui, en dépit de Tlsiamisme, n'ont pas beaucoup modifié leur genre de vie.
Dans le poème d'Antar, il n'est guère question de com-
merce, si ce n'est de celui des esclaves. Une tribu a-t-elle besoin ou envie des biens possédés par une autre tribu, savoir des chameau^, des chevaux, des troupeaux, des vivres, etc. etc., ce n'est pas aux échanges pacifiques qu'elle pense, mais bien au vol à main armée, à la razzia^ qui du même coup permet de réduire en esclavage les hommes et les femmes capturés. Le poème d'Antar nous raconte, que, les vivres étant rares chez les Béni-Cathan, trois cents de leurs guerriers razzièrent leur voisins, les Béni-Abs, pour l'aire des captifs et toucher des rançons (1). Dans ces razzias on enlevait surtout les femmes et on obligeait les esclaves de la tribu dépouillée à conduire chez les vainqueurs les chameaux, dont ils avaient la garde (2). Grâce à ces mœurs de brigands, les diverses tribus étaient constamment sur le qui-vive ; aucun Arabe n'était assuré de vivre 24 heures ou de ne pas tomber, d'un moment à Tautre, en esclavage, encore moins de garder la propriété de ses troupeaux et de ses biens ; mais les chefs possédaient de nombreux esclaves. Ainsi le roi Zohéir avait deux cents esclaves occupés à faire paître ses chevaux, chameaux, chamelles et brebis. Même, chacun de ses dix fils en possédait autant (3). On ne gardait pas toutes les femmes ou filles capturées; mais on allait au loin les vendre comme esclaves (4) . Des hommes, qui n'étaient pas tués sur le champ, on tirait des rançons. Les captifs s^efTorçaient bien de simuler la pauvreté ; mais on n'était pas dupe de leurs dires et on les amenait à résipiscence en les traitant avec une grande dureté : « Je sais fort bien, disait Ouakid, — et qui l'ignore? — que les cavaliers arabes, faits prisonniers, ont coutume de se dire pauvres et sans troupeaux. Oui, oui, le fer n'a pas encore mis
(1) aventures cVAntar (Trad. M.-I)ovic), 41.
(3) ma., 11.
votre chair en lambeaux et arrosé la terre de votre sang. Mais, par la foi des Arabes ! si vous ne me promettez une riche rançon ; si vous ne vous hâtez de me fournir de belles tètes de bétail, je jure que je vous arracherai la vie jusqu'au dernier » (i). De ce passage on peut conclure que le bétail était, chez les Arabes préislamiques, la grande richesse, celle qui tenait Heu de monnaie.
On se tromperait, en inférant du silence du poème d'Antar à propos du commerce, que les Arabes préislamiques y étaient restés étrangers. Tout d'abord les écrivains de l'antiquité nous apprennent le contraire. Diodore nous parle de caravanes composées d'Arabes Nabatéens (2). Strabon rapporte que des caravanes arabes allaient, en 70 jours, de l'Yémen à Pétra (3). C'étaient les Arabes nomades, qui apportaient aux Tyriens leurs denrées, dont ceux-ci ne pouvaient se passer (4). Dans l'antiquité, les Arabes vivant sous la tente, les \rahes dits scéni tes (qc/]v9|, tente) avaient la réputation d'être des gens paisibles, peu aguerris et préoccupés surtout du commerce, sans doute du commerce de convoyeurs pour caravanes (îJ). Pourtant le poème d'Antar suffit à nous prouver, que les Arabes préislamiques n'étaient guère pacifiques, du moins entre eux ; mais il est certain que rislamisme a singulièrement surexcité et développé leurs instincts belliqueux ; puisqu'en moins d'un demisiècle, les sectateurs du prophète soumirent les villes d'Arabie, la Syrie, la Perse, TAfrique septentrionale, la péninsule ibérique, etc., etc.
Les Bédouins modernes, ceux qui ont gardé les vieilles mœurs et n'ont pas voulu se fixer près des villes pour y vendre avantageusement leur bétail, leur lait et leur beurre,
(1) Avenltcres dWnlaVy 242.
(2) Diodore. II.
(.3) Strabon. Liv. XVI, ch. IV.. parag. 4.
(4) Kzéchiel, 27-21-1(3. — Moïse, 8-37-28, IV, 31-47-53.
(5) Slrabon. Loc. cil.
vivent aujourd'hui encore, comme les tribus dont nous parle le poème d'Antar. Ceux-là donnent leur lait, mais refusent de le vendre ; à leurs yeux même, cette vente serait un acte coupable (1). Entre eux, ils sont très secourables, souvent d'une extrême générosité ; dans leur opinion, il est beau de donner sans compter, de se dépouiller pour les membres de son clan ou de sa tribu. On s'honore en se ruinant pour ses hôtes ou pour aider les gens dans le besoin. Chez eux, la richesse accumulée ne donne ni crédit, ni pouvoir et, d'autre part, l'Arabe le plus riche vit exactement comme le plus pauvre (2). En outre, comme la razzia, le vol à main armée, est restée dans leurs habitudes et dans leur morale, non seulement une action licite mais même parfaitement honorable (3), la possession d'une richesse relative est des plus précaires. Chaque jour, une razzia peut enrichir ou ruiner un homme et, par suite, il est difficile de s'attacher beaucoup à des biens si périssables. Il est au reste malaisé de thésauriser, du moins dans les tribus indépendantes, sans aristocratie puissante. La richesse arabe consiste surtout en chameaux, chevaux, brebis, etc. Pour exister, une famille arabe a besoin d'un chameau au inoins ; avec dix chameaux, on est encore pauvre ; avec trente ou quarante, on atteint l'aisance ; qui en possède soixante est riche. Quelques opulents en ont cent, même trois cents (4). En somme, la plupart vivent difficilement ; avec le profit tiré de la vente de leur beurre ils se procurent du froment, de Torge, des vêtements neufs pour leurs femmes et leurs filles ; mais souvent, ils sont à court et alors il ne reste que la razzia où leur cheik a le devoir de les conduire (5). Après une expédition heureuse, le butin,
(1) Burckhardt. JTaf^ univ, voy,, vol. XXXII 64.
(2) Burckhardt. Notes sur les Bédoui7iSi III, 52
(3) Jomard. Arabie ^ 104.
(4) Burckhardt. Loc. cit., t. Ill, 51.
(5) Ibid., t. m, 50-52.
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y compris les femmes, se partage entre les capteurs, sauf prélèvement du cinquième, qui est, d'après le Koran, propriété religieuse et sociale : la part de Dieu, de Tapôtre et de ses parents, des pauvres et des voyageurs (1).
La vie et l'industrie des Arabes sont très simples. Ceux qui sont en territoire fertile font volontiers de l'agriculture, mais plutôt pour leur consommation que pour la spéculation et en réglant leurs travaux agricoles sur leurs besoins (2). A ces tribus fixées, il faut beaucoup plus d'objets mobiliers qu'aux nomades ; elles s'occupent souvent, pour la vente, de rélève des chevaux, des ânes, des moutons. Quelques tribus restées nomades possèdent aussi des troupeaux : mais les vrais Arabes du désert n'ont que des chevaux et des dromadaires rapides. Toutes les tribus élèvent avec grand soin des chevaux de race, dont on inscrit sur le registre de Yimàni le nom, la date de naissance, la liste des aïeux connus jusqu'à l'ancêtre commun de la famille chevaline. Certains de ces animaux ont une généalogie remontant à cinq ou six siècles. En accouplant ces bêtes aristocratiques, on a bien soin de ne pas les mésallier, sans cela elles retomberaient dans la roture. Leur prix est considérable ; il s'élève souvent à 10 ou 12,000 francs, parfois à 50000 . Les juments sont encore plus estimées que les chevaux ; car on leur reconnaît de très précieuses qualités, entre autres, celle de ne jamais hennir, ce qui est important dans les razzias et les embuscades (3). Les dromadaires coureurs, les méharis^ plus petits que les autres, mais plus résistants et surtout plus rapides, sont aussi des animaux de prix, souvent de 2,000 francs, l'un (4).
Les Bédouins sont des gens de fort petite dépense ; leur
(1) Koran, YIII, 4-2.
(2) Mayeux. Les Bédouins, II, 1G2-163.
(3) Mayeux. Les Bédouins, t. III, 73-79.
(4) Ibid., 82-8i.
frugalité est grande ; aussi leur commerce d'importation est-iltrès faible. Leur principale branche commerciale, c'est la vente ou le troc des dépouilles d^autrui, des caravanes pillées, des navires échoués. Parfois, dans ces aubaines, ils mettent la main sur des objets précieu^t, dont ils ignorent la valeur. L'histoire ou la légende de la Bédouine faisant cuire des perles, qu'elle prend pour du riz, est bien connue et peut être acceptée au moins comme symbolique.
Très peu d'Arabes vont acheter des marchandises dans un pays uniquement pour les revendre dans un autre ; le plus souvent ils se bornent à exporter Texcédent de leurs troupeaux, de leurs bêtes de somme, ou bien ils vont dans les villes vendre du beurre, du fromage, quelquefois des dattes sèches ou le surplus de leurs récoltes, quand ils sont agriculteurs (1). Les dattes et les dattiers tiennent une place importante dans le commerce et dans la propriété là ou les Arabes sont franchement agriculteurs. A Moscate, le prix d'un domaine s'évalue diaprés le nombre des dattiers. Le dattier est môme devenu une unité de valeur ; ainsi un arbre quelconque, équivalent comme rapport à un dattier, compte pour un dattier dans les évaluations (2).
Les Arabes agriculteurs commercent encore par troc direct. En échange de leurs grains, légumes secs, beurre, fromage, œufs, lait, ils reçoivent de la toile, du drap, des armes, de la soie, s'ils sont assez riches pour la payer, du savon, du tabac, du sucre, du café, s'ils en manquent, des ustensiles de ménage ou d'agriculture, en résumé, tout ce qu'il ne savent ni fabriquer, ni produire (3). Seuls, les Arabes vraiment négociants par métier se servent d'argent dans leurs marchés (4).
(1) Mayeux. Les Bédouins, t. lll, 02-63.
(2) Fraser. Hist univ. voy., vol. XXXV, p. 6.
(3) Majeux. Les Bédouins, t. 111, 64.
{^)Ibid., 111,61.
C'est pourtant le commerce, c'est-à-dire le métier de convoyeurs de marchandises, qui rend les Arabes laborieux el les détermine à sortir de chez eux. La plupart sont avant tout pâtres, paresseux et ils méprisent le travail (1) ; mais ils escortent volontiers les caravanes. C'est là une industrie, qui remonte à la plus haute antiquité chez les Arabes ; il y a même eu une époque où l'intérieur du désert arabique, incessamment parcouru par les caravanes, était aussi bien connu qu'il l'est mal aujourd'hui (2). Des parfums, des épices, de l'or, des pierreries étaient transportés à travers TArabie par de nombreuses caravanes. Diodore etStrabon croient que la cannelle est un produit de l'Arabie ; mais selon toute vraisemblance elle traversait seulement le pays en venant de l'Inde (3). Pourtant la myrrhe provenait du pays des Sabéens et même s'y achetait d'une manière qui rappelle fort le commerce par dépôts des primitifs. Ainsi chaque propriétaire portait dans le temple du Soleil la quantité de myrrhe et d'encens, qu'il désirait vendre, en y joignant une tablette, sur laquelle il avait inscrit la quantité et les prix. Puis les marchands venaient déposer à côté de chaque lot le prix marqué sur la tablette, pendant que des hommes armés gardaient la marchandise. Enfin un prêtre prélevait, pour le trésor du temple, le tiers du prix payé et le marché était conclu (4). L'or et les pierreries étaient aussi des produits de l'Arabie heureuse et rVémen avait des cours d'eau aurifères (5) .
(1) Mayeux. Loc, cit., II, 102-164.
(2) Heeren. Loc. cit., t. II, 125.
(3) Diodore. II, par XLIX. — Strabon, Liv. VI, ch. 14. 4.
(4) Théophraslc. Hlst. Plantarum, IX, 4. (.">) Diodore. Liv. II. par. 50.