II. Les Caravanes
Dans Tanliquité comme de nos jours, les caravanes ne pouvaient se passer des Bédouins ; elles leur louaient, elles leur louent encore, des chameaux et des conducteurs, au moins quelques guides (i). Jusqu'à une date très récente, les caravanes de pèlerins, qui, chaque année, vont à la Mecque, ont exactement conservé l'ancienne organisation des grandes caravanes d'autrefois. L'une de ces caravanes partait du Caire ; l'autre de Damas. Les chameaux nécessaires étaient réquisitionnés par le prince de la caravane, mais largement payés et en outre le prince devait distribuer, à titre de présents, des manteaux, des bonnets ou calottes de drap rouge, des chemises de colon, des cachemires, des pelisses, des armes (2).
Ces car^ivanes sacrées étaient et sont encore en même temps commerciales. Nombre de marchands s'y joignent, môme des contrées musulmanes les plus lointaines. Ceux du Maroc, par exemple, achètent et vendent, pendant toute la durée du voyage et souvent ils doublent ainsi, chemin faisant, le capital, qu'ils ont engagé (3). Les caravanes sacrées ou profanes, surtout celles qui étaient uniquement marchandes, couraient jadis de grands dangers. Celles du Caire étaient fréquemment pillées en passant l'isthme de Suez (4). Une fois, dans le désert, les Bédouins conducteurs tendaient parfois des embûches à ceux qu'ils conduisaient ; souvent ils avaient intérêt à faire mourir en route le plus possible des bêtes de somme ; car la coutume voulait que la charge des bêtes mortes appartînt aux Bédouins et la valeur des
(1) Mayeiix. Les Bédouins y t. II, 26-27.
(2) Ibid,, 38-:<9.
(3) Lempriére. Voy, dans V Empire du Maroc, 280-285.
(4) Ibid., 28:^.
342 LÊVOLLTION DU COMMERCÉ
charges excédait ordinairement celle des animaux ainsi perdus. Les conducteurs s'arrangeaient donc pour cacher les sources et laisser les caravanes souffrir et périr de soif, quand leur provision d'eau était épuisée (1).
IlL Le commerce islamique.
La Mecque, la ville sainte, est en même temps un grand entrepôt commercial ; sa population est très riche, très mélangée et très adonnée à la spéculation. Mais la ville n'est pas un centre industriel ; on y trouve à peine quelques ateliers de poterie et de teinturerie. La Mecque vît surtout de commerce et particulièrement au moment des pèlerinages. Elle reçoit du blé de l'Yémen et le revend aux Bédouins ; du café des habitants duNedjed, auxquels elle cède en retour des marchandises de Tlnde, des drogues, des effets d'habillements, etc. (2). Ce sont des courtiers ordinairement Indiens, qui servent d'intermédiaires entre les marchands (3). Ces commerçants ont imaginé, pour débattre leurs affaires en défiant toute curiosité indiscrète, de se servir souvent d'un langage tactile. Ainsi deux trafiquants, qui veulent traiter ensemble, joignent silencieusement leurs mains droites sous le coin de leur tunique ou sous la manche de l'un d'eux et ils indiquent les sommes offertes ou demandées en se touchant simplement et d'une manière convenue les articulations des doigts (4). Le procédé doit dater de loin ; car il est déjà décrit par Gemelli Carreri, qui le donne comme usité sur le rivage du Golfe Persique par les Arabes faisant le commerce des perles (3).
(1; Mayeux, Bédoiclns, t. II, 43.
(:2) Burckardt. Voy. en Arabie, t. I, 258-255.
(3) Ibid., 258.
(4) lOid,, t. I, 525.
(5) Gemelli Carreri. Vot/. autour du monde j t. II, 443 (Paris, 1727).
LE COMMEnCE CUEZ LES ARABES ET LES JUIFS 343
La Mecque était déjà une ville très commerciale avant Mahomet, qui lavait beaucoup fréquentée ainsi que les marchés syriens, avant de devenir prophète. Aussi le triomphe éclatant de Tlslamisme fut-il plutôt favorable que préjudiciable au commerce dans les contrées conquises. Le plus souvent les conquérants se bornèrent à exiger des vaincus le paiement d'une capitation et s'abstinrent de les troubler dans Texercicede leur religion ou de leur industrie. Dans l'Afrique du Nord même, l'agriculture et le commerce prospérèrent sous la domination arabe. D'ingénieux travaux d'irrigation furent exécutés ; on cultiva les oliviers, divers arbres fruitiers, la canne à sucre, le coton, Tindigo, les mûriers. Des manufactures d'étofles de lin, de laine, de colon, des fabriques de poterie se fondèrent ou se développèrent. On importa des bois précieux de l'Inde, de Tébène et de l'or du Soudan, même des marchandises d'Europe (1).
Le commerce des pays Musulmans avec l'Europe ne fut pas interrompu par les Croisades ; il diminua seulement d'activité. Après les croisades, des traités de commerce furent conclus entre les souverains d'Afrique et les négociants du pourtour méditerranéen. Des consuls européens furent accrédités en Afrique et eurent le droit d'assister, une fois par mois, à l'audience du Sultan pour y défendre les intérêts de leurs nationaux. Des fondoucks ou entrepôts furent créés par les chrétiens, administrés par eux et soustraits à la juridiction musulmane. La piraterie fut interdite contre les pavillons amis; on s'occupa même de protéger les naufragés. On institua des interprètes et des mesures d'ordre commercial. Le tout à la seule condition que les marchandises importées supporteraient une taxe dé dix pour cent et les marchandises exportées seulement la moitié (2).
(1) 0. Noël. Loc. cit., I, 137-138.
(2) rfJicl.,i\i'Uk2.
Il était presque fatal d'ailleurs que le large butin résultant des victorieuses campagnes des Arabes islamiques développât leur goût pour le commerce. Déjà, avant Mahomet» le partage après une razzia victorieuse suscitait des échanges, des marchés entre les capteurs, qui vendaient, troquaient ou complétaient leurs lots- Dans le poème d'Antar, nous voyons le héros se procurer Abjer, son coursier légendaire, en cédant en retour tout le butin d une razzia, les bêtes et les gens(l).
Quoique ancien marchand, Mahomet n'a guère parlé du commerce dans le Koran, si ce n'est presque indirectement pour recommander la bonne foi dans les conventions, la stricte exécution des traités conclus d'homme à homme et, si possible, devant témoins (2). Le prophète veut aussi que les dettes soient exactement payées à la date convenue, surtout que Ton pèse juste. « Quand vous mesurez, remplissez la mesure. Pesez avec une balance juste » (3) ; enfin il condamne l'usure, c'est-à-dire, dans notre langage, le prêt à intérêt : « 0 Croyants! Ne vous livrez pas à Tusure, en la portant au double et toujours au double » (4).« Ceux qui avalent le produit de Tusure se lèveront au jour de la résurrection, comme celui que Satan a souillé de son contact ». « Dieu exterminera Tusureet fera germer l'aumône » (5). Ces interdictions elles-mêmes indiquent assez, que, du temps même du Prophète, le goût de la spéculation, la soif du gain n'étaient pas inconnues en Arabie; puisqu'il les fallait réprimer. En dépit des prohibitions du Koran, ces penchants médiocrement nobles se développèrent beaucoup dans l'Islam triomphant. Pourtant la législation mahométane s'est, en ces matières, inspiré de l'esprit de son Livre sacré et elle
(1) Aventures d\intar {Loc. cit.), GO-Gl.
(2; Koran, II. Sourate, 172. 282.
(8) Koran. Sourate, XVII, 37. — Vr,',153.
(A) Koran. Sourate, IH, 25.
(5) Koran. II, 276-277.
a formulé des interdictions, dont certaines font défaut à des codes plus civilisés. Aussi dans nombre d'articles des codes laïques, plus ou moins dérivés du Koran, on trouve un vif souci de la bonne foi dans les transactions, et surtout la préoccupation de réfréner les écarts de la spéculation.