‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 97 sur 145 · VII. Le Commerce · texte numérisé non relu

VII. Le Commerce

Écoutons à ce sujet Josèphe (Flavius-Joseph) : « Comme le pays que nous habitons est éloigné de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce et n'avons pas de communications avec les autres nations. Nous nous contentons de cultiver nos terres, qui sont très stériles, et travaillons principalement à bien élever nos enfants, etc. » (6). De leur côté, les Prophètes hébreux tiennent le commerce et les

(1) Munck. Palestine. 366.

(i) Proverbes. XXVI, 23.

(3) Job. XVIII. 17.

(4) II, Samuel, V, 11 (Trad. Ledrain).

(5) III, Rois, ch. V.

(6) Josèphe. Réponse à Âpion, ch. IV.

commerçaats en très mince estime. Écoutons Osée : « Kenaan (le marchand) dans la main a des balances fausses ; il aime à frauder » (1). En fait, la Judée ne devint commerçante, du moins avec l'extérieur, que sous le règne de Salomon, à qui il fallait beaucoup d'argent ; car il était dépensier, comme tous les grands rois. Aussi ne dédaigna-t-il pas de se faire négociant lui-même. Nous le voyons s'associer au commerce d'Ophir, vendre, chaque année, à Hiram, roi de Tyr, du froment et de l'huile d olives, en échange des bois de cèdre débités sur le Liban par les charpentiers phéniciens (2), envoyer en Egypte une caravane de marchands chargés de lui acheter des chevaux (3) et en même temps soumettre le commerce à une taxe (4). Mais jusqu'à cette époque, il ne dut y avoir en Judée qu'un petit mouvement d'échange à l'intérieur, ce qu'on peut appeler un commerce casanier.

La Bible veut, que ce commerce se pratique avec la \ lus exacte probité : « Aie des balances justes, des pierres à peser justes, un épha juste, un hin juste » (5).

Ces balances et leurs poids en pierre sont sans doute des emprunts faits à l'Egypte. Ce verset nous apprend aussi qu'il s'agissait de faibles poids ; puisque le marchand les portait avec lui dans un sachet. Comme les poids, toutes les mesures employées en Judée devaient être des mesures égyptiennes. Leurs noms sont très primitifs. C'était le doigt y équivalent à la largeur de sept grains d'orge, la couclée mesurant vingt-six doigts, etc. (6); mais ce grain d'orge, unité de mesure, nous le retrouverons en Perse.

(1) Osée, XII. 8. (Trad. Ledrain).

(2) I, Rois. V. 25.

(3) ï, Rois, X. 28.

(4) I, Rois, X, 15.

(5) Lévitique. XIX, 37. {Uépha et le hin sont des mesures de capacité (Trad. Ledrain;.

(6; Munck. La Palestine /^l ,

La monnaie, la monnaie métallique» frappée et d'un poids déterminé, ne fut guère employée par les Hébreux qu'à Tépoque des Macchabées et il est à remarquer que ces pièces macchabéennes portent aussi des signes cruciformes (1), comme certaines monnaies arabes très anciennes. Le sicle^ le demi-sicle, le quart de sicle mentionnés dans la Bible (2) sont simplement des poids. C'était en les pesant, qu'on appréciait la valeur monétaire des lingots, aussi disait-on couramment « peser » pour « payer » (3). Mais, en cela, Israël était simplement au niveau de toutes les grandes monarchies antiques et même de la Chine contemporaine.

En ce qui touche les voies de communication, la Judée n'était pas mal pourvue. Isaïe nous parle de routes frayées en abaissant les hauteurs et comblant les vallées (4). Les rois juifs prirent même les routes principales sous leur spéciale protection ; elles devinrent des routes royales (o) ; mais sur ces roules les ponts étaient sans doute inconnus (6). On peut interpréter ce souci d'avoir de bonnes routes, comme l'indice d'assez vives préoccupations commerciales. Mais, pris dans leur ensemble, tous ces faits s'accordent à nous représenter la Judée comme un pays peu et tardivement adonné au commerce. *

Du reste un certain nombre de prescriptions bibliques, relatives au travail et aux prêts, ne seraient guère compatibles avec la fièvre industrielle et commerciale.

L'injonction de né se livrer à aucun travail le jour du Sabbat est trop connue pour que je ne me borne pas à la signaler et elle s'applique même à l'esclave, même au bœuf et à

(1) Munck. Palestine, planche,

(2) Genèse, XXIII, 16. — Exode, XXX, iS. — I. Samuel, IX, 8.

(3) Munck. Palestine^ kQÙ.

(4) Isaïe, XL, 4.

(5) Nombres, XX, 17-27.

<6) Munck. Palestine, 402.

l'âne (1). La Bible interdit aussi d'accepter en gage d'an prêt le manteau du préteur, même de prêter à intérêt, etc. « Si tu prêtes de l'argent à mon peuple, à un indigent qui vit près de toi, tu ne feras pas avec lui l'usurier et n'exigeras point de lai d'intérêt. Prends-tu en gage le manteau de ton prochain ? avant le coucher du soleil tu le lui rendras. Il n'a point en effet d'autre couverture, d'autre manteau pour sa nudité. Avec quoi se coucherait-il ? il crierait vers moi et je Tècouterais ; car je suis miséricordieux » (2), etc., etc. On ne saurait non plus passer sous silence le verset suivant : « On ne prendra point en gage les deux pierres meulières, ni le char, (la pierre supérieure, roulante) ; car ce serait prendre en gage la vie même » (3). Ces préceptes humanitaires honorent beaucoup Israël. 11 importe cependant de remarquer que l'usure n'est interdite qu'entre Hébreux et plus particulièrement alors qu'il s'agit d'un indigent ; même le législateur a eu soin de déclarer expressément que la prohibition ne visait point l'étranger : « Point de prêt à intérêt à ton frère, qu'il s'agisse d'argent ou de vivres ou de tout ce qui est matière à prêt de ce genre. C'est envers l'étranger et non envers ton frère que tu peux exercer l'usure » (4). Pour apprécier, au point de vue moral, cette réglementation hébraïque de l'usure, il faut se souvenir que non seulement la Bible, mais, comme elle, toutes les législations antiques n'ont jamais fait de distinction entre l'intérêt ordinaire et l'usure, c'est-à-dire l'intérêt abusif. Par conséquent en autorisant l'usure vis-à-vis de l'étranger, \e Deutéronome enienà seulement dire qu'il est licite de lui prêter à intérêt. Enfin il est juste aussi de songer à l'étroite manière, dont le patriotisme était conçu dans Tan-

(1) Exode, XXIII, 12.

(2) Exode, XXII; 22-24. — Deutéronome, XXIV, 12-13.

(3) Deutéronome, XXIV, 7.

(4) Deutéronome, XXIII, 19.

LE commerce: chez les arabes et les juifs 357

tiquité. A peine avait-on des devoirs vis-à-vis de Tétranger et nous savons que les Romains commencèrent par n'avoir qu^un seul et même mot pour désigner l'étranger et Tennemi.

G. De Tesprit mercantile chez les Arabes et les Juifs.

Les origines et l'évolution du commerce en Arabie et en Judée ont pour la sociologie un intérêt particulier ; car, dans l'histoire, la race sémitique a été la première en date des races mercantiles. Jly a là un certain penchant inné, dont, à première vue, la cause nous échappe. D'une manière générale, on peut dire que la vie nomade doit prédisposer au commerce, parce qu'elle engendre le besoin de se déplacer incessamment, finit même par faire de tout voyage un plaisir et surtout met en rapport avec des peuples divers. Le métier de convoyeur de caravanes constitue certainement une incessante instigation à désirer le bien d'autrui et à se le procurer par d'avantageux échanges.

Autant qu'il nous est possible de pénétrer dans le passé des Arabes, nous les voyons désirer vivement ce bien d'autrui et se l'approprier, quand l'occasion s'en présente, non par des trocs pacifiques, mais par des razzias^ par le vol à main armée, qui est même leur grande ressource dans les moments critiques. Sur ce point, les Hébreux ont débuté comme les Arabes ; car, chez les uns et les autres, le partage du butin se règle de la même manière. Mais ce partage et l'idée fort simple de tirer de son lot dans le butin le meilleur parti possible ont certainement compté parmi les causes premières du commerce chez les Sémites nomades. Or, cette manière, si rapide et si chanceuse, de s'enrichir n'est pas sans avoir moralement certains avantages ; elle est incompatible avec la stabilité des fortunes particulières et ne pousse guère non seulement à l'avarice, mais même à l'épargne. Nul n'étant sûr de garder son bien un seul jour,

on n'en est pas ménager ; faire largesse est chose glorieuse ; souvent même on razzie surtout pour donner.

On a très justement remarqué que l'habitude de la razzia coexiste toujours avec des mœurs extrêmement hospitalières et c'est surtout chez les Sémites nomades que l'observation est exacte.

Mais une fois ce penchant aux coups de main bien enregistré dans le cerveau par une très longue pratique, il y persiste même alors que le genre de vie a totalement changé, alors que le désert a été abandonné pour les champs et la tente pour la maison. A ce dernier stade de révolution sociologique les heureux coup de main ne sont plus possibles, du moins en temps de paix ; on los remplace par de bonnes affaires, par des spéculations commerciales et financières, et par suite, le caractère devient de plus en plus mercantile. En Judée, nous voyons cette transformation en voie de s'accomplir. Très probablement, dans les déserts de l'Arabie, on prêtait volontiers à un compagnon et sans prétendre à loucher des intérêts. En Judée, il n'en est déjà plus ainsi. Sans doute, les vieilles mœurs protestent encore ; entre Hébreux, la plupart des prêts doivent se faire à la mode des ancêtres, sans intérêt ; mais déjà des novateurs ont imaginé le prêt usuraire; puisque le Livre saint se croit obligé de leur donner de vertueux conseils. En revanche, le législateur permet à tout le monde « d'usurer » avec Tétranger-Celui-là, l'étranger, on le considère toujours un peu comme une proie ; aussi dans tous les pays et dans tous les temps, c'est le commerce extérieur, qui s'est, le premier, dégagé de tout scrupule et s'est le plus aisément prêté à la réalisation de beaux bénéfices par des agissements souvent forts laids.

Quand la Judée eut perdu son existence nationale, quand les Juifs furent dispersés à travers le monde et presque partout traités en parias, ils étaient donc déjà doués de penchants, qui les portaient à s'occuper d'usure et d'agiotage. La sauvage oppression, que pendant des siècles on fit

peser sur eux, en fermant à peu près toute autre issue à leur activité, ne pouvait que porter à l'extrême ces fâcheuses tendances. Nous savons qu'il en a généralement été ainsi ; mais il me semble que des considérations du genre de celle que je viens de formuler sont propres à inspirer au moins des sentiments de tolérance : On récolte habituellement ce qu'on a semé.

En terminant ce chapitre, je dois faire une petite rectification. Il y a quelques années, en traitant de V Évolution de la propriété^ j'ai rappelé deux faits ; savoir, que le Temple de Jérusalem avait fini par devenir une banque de dépôt, où s'entassaient les métaux précieux ; puis que les Hébreux faisaient alors usage de lettres de change. Les deux faits semblent exacts et même peuvent être connexes ; mais où je me suis trompé, c'est quand j'en ai attribué l'invention aux Juifs. En cela, comme en mainte autre chose, il n'ont été qu'imitateurs. Nous retrouverons les temples mammoniques et aussi la lettre de change dans les très antiques monarchies de la Mésopotamie, avec lesquelles la Judée eut, malheureusement pour elle, trop de rapports.

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