I. Leur agriculture et leur industrie
On a beaucoup écrit et discuté à propos de l'origine des Juifs. Leplus probable est qu'ils descendent de tribus purement arabes venues du nord de la péninsule arabique. La Bible nous apprend comment ils s'établirent en Palestine et s'approprièrent, moyennant une conquête d'extermination, la terre de Chanaan, dont Jahveh avait bien voulu leur faire don. Les premiers habitants de Chanaan, ces Cananéens, si cruellement dépossédés par le Peuple de Dieu, n'étaient pas, eux, sortis de l'Arabie septentrionale ; on les croit originaires des bords du golfe Persique et apparentés aux Phéniciens (2). Eux-mêmes semblent avoir été précédés en Judée par une population de Troglodytes (3), dont la race nous est inconnue, mais qui eurent en commun avec les primitifs Berbères l'habitude de vivre dans des cavernes.
(1) Niebuhr. Loc. cit., 139.
(2) Munck. Palestine, 77.
(3) Ibid., 76.
Ces Cananéens étaient déjà fort civilisés, plus sans doute que leurs vainqueurs. Ils avaient bâti de belles villes, défriché et ensemencé la campagne ;ils portaienl de riches vêtements,des bijoux ; se servaient de couteaux, d'épées, d'arcs; ils savaient fabriquer de la poterie, des outils et ustensiles variés ; ils avaient des ports et des navires ; leurs caravanes allaient commercer jusqu'en Egypte ; leur langue était parente de celle des Phéniciens et par conséquent de THébreu(I).
Il est probable que les Hébreux, qui reprirent si aisément la vie nomade après leur sortie de TEgypte, n'étaient guère alors plus civilisés que les Bédouins de nos jours ; mais après avoir supplanté les malheureux Cananéens, ils se trouvaient, comme le dit la Bible, propriétaires de villes, qu'ils n'avaient pas eu la peine de construire, de champs défrichés, de vignes plantées par d'autres (2) et n'eurent plus qu'à continuer une civilisation toute faite, par suite ils passèrent de la vie pastorale à la vie agricole ; mais longtemps la première garda leurs préférences. Dans la Bible, on évalue volontiers la fortune d'un homme non pas en vignes ou en champs de blé, mais en troupeaux : « Nabal était extrêmement riche . Il avait trois mille brebis et ^mille chèvres. »
Dans le livre de Job, on parle dévastes pâturages possédés par une famille (3) et où même on avait construit des tours d'observation. Les grands propriétaires hébreux disposaient d'un nombreux personnel commandé par un chef des troupeaux (4); leurs exploitations pastorales étaientconsidérables. Ces troupeaux se composaient surtout de menu bétail et le personnel se payait souvent avec une partie du
(1) Munck. Loc. cit., 86.
(± Samuel, ch. XXV, v. 2.
(3) Job. iO-16.
(4) Genèse. 47-6.
croît (1). Pourtant, à s'en rapporter à la Bible, les Juifs^ même ceux qui étaient pasteurs et nomades, semaient du blé, quand il leur arrivait de séjourner quelque temps dans le même lieu. Ainsi Isaac, s'étant réfugié pour éviter une famine chez le Philistin Abimelek sema du blé et même récolta 120 pour un, parce que lahvé le bénissait (2).
A en juger par Timporlance que le Décalogue leur accorde, le bœuf et l'àne durent être d'abord assez rares en Judée et primer de beaucoup les moutons et les chèvres. L'âne était à la fois, chez les Hébreux, bête de somme et monture. Le cheval lui fit tardivement concurrence et même il ne devint commun que sous Salomon, qui, en sa qualité de grand roi, ne pouvait se passer de cavalerie et de chars. Quand les Hébreux se furent sérieusement mis à l'agriculture, on tira du bœuf des utilités multiples ; il servit pour le labour, pour le battage des grains, pour traîner des chariots et enfin pour porter des fardeaux (3). Le Deut(^ronome ne veut pas qu'on attelle ensemble à la même charrue un bœuf et un âne (4j ; donc Tâne servait aussi d'animal de labour. Cette charrue hébraïque était simple encore et dépourvue de roues (5). L'usage des bœufs de labour finit par devenir habituel en Judée et môme la surface cultivable en un jour par une couple de bœufs représenta Tunité de mesure agraire, le j-uginn des Romains. L'agriculture hébraïque n'avait d'ailleurs rien de primitif ; on y trouve à côté du mode de semailles à la volée, un procédé plus savant, quoique plus primitif, l'ensemencement grain à grain, à égales distances, en ligne (6), à la manière chinoise, ce qui peut être une pratique em-
(1) Geyiése. XXXI. 1-13,
(2) Genèse, XXVI, 12 (Traduction Ledrain).
(3) Munck. Palestine. 29.
(4) Deutëronome , XXII, 10 (Trad. Ledrain).
(5) Munck. 359.
(6) IbkL, 3G0.
pruntée aux Egyptiens. Une autre coutume, l'ensilage, usitée concurrement avec l'usage des granges ou des greniers, est une survivance de la vie arabe (1). Le moulin employé pour convertir le blé ou Forge en farine était de construction rudimentaire, à deux meules ou pierres superposées, rinférieure dormante, la supérieure courante (2). il suffit d'avoir feuilleté une Bible pour savoir, que les Hébreux cultivaient, outre les céréales, nombre de plantes utiles : la vigne, Tolivier, le palmier, etc. Le Cantique de Moïse appelle le vin, le sang du raisin, « Tu as bu du vin, sang du raisin » (3) ; nous pouvons donc en inférer, que le raisin de la Palestine était de couleur rouge. Mais toute l'agriculture hébraïque parait bien avoir été empruntée soit à l'Egypte, soit à l'Assyrie.
L'industrie des Hébreux n'était pas plus originale et devait avoir été aussi en grande partie empruntée. Nous savons qu'elle est à peu près nulle chez les Arabes nomades ; or, nous la trouvons assez développée en Judée. En Judée, les métaux précieux ou usuels venaient de l'étranger : c'étaient l'or, l'argent, le cuivre ou l'airain ; « un javelot d'airain sonnait sur ses épaules ; mais le fer de sa lance pesait 600 sicles de fer » (4). Le fer servait aussi pour les chariots de guerre, les haches, les scies. QuandDavid s'empare de la ville de Rabba, il en jette les habitants dans des fours à briques après les avoir préalablement mis en pièces avec des scies, des herses et des faux en fer (5).
L'art du tissage était encore tout à fait familial chez les Hébreux. Filer lalaine, fabriquer les étoffes, façonner les habits ; c'était l'œuvre des femmes. Les vêtements furent d'abord
l) Jérémie. XLI, 8 (Trad. Ledrain).
(2) Ibid., 37^2.
(3) DeiUéronome, XXII, 14 (Trad. Ledrain). l4) I. Sainuel. XVII, 5 (Trad. Ledrain).
(5) II. Samuel, XII, 36 (Trad. Ledrain).
de laine et de lin, puis de coton (1). La poterie se fabriquait au tour (2); mais le verre était tenu pour chose rare et précieuse (i). — Tout cet ensemble de faits nous donne ridée d'une industrie peu avancée et dont les procédés ont été pour le plupart empruntés à droite et à gauche. En effet nous voyons David demander des ouvriers au Phénicien Hiram, quand il veut se faire construire un palais (4), et Hiram envoyer complaisamment à son collègue des bois de cèdre, des charpentiers et des tailleurs de pierre, c'està-dire des artisans dans les métiers les plus usuels. Plus tard Salomon dépêche encore un message au roi de Tyr, quand il a besoin de faire couper les cèdres du Liban ;5).
L'état social et industriel des Juifs ne les excitait donc point particulièrement au commerce. Sans doute ils y étaient aptes, comme semblent l'avoir été tous les peuples de race sémitique ; mais chez les Hébreux ces aptitudes ne se sont sérieusement développées que très tard, quand Israël a été dispersé et surtout opprimé d'abord par les Chrétiens, puis par les Musulmans.