SOCIÉTÉS ANONYMES
droit appartenant à autrui, obligation d'en user dans le seul intérêt du représenté.
109. Sociétés anon3nnes. — C'est ce dernier élément qui rend la situation précaire. Pas de trahison possible tant que l'intérêt propre dirige l'afîaire. Mais la garantie que donne cet intérêt disparaît si le pilote est un étranger, car alors il peut gouverner dans sonintérèt particulier, au lieu de n'avoir en vue que l'intérêt d'autrui. La situation de l'administrateur l'expose à bien des tentations. Tenant en mains le bien d'autrui, le désir et la facilité de se l'approprier sont toujours imminents. Le vol devient aisé, la tromperie trouve toutes voies ouvertes. Un aussi pressant péril réclamait une sûreté. Le droit y a pourvu pour les tuteurs et administrateurs de biens et d'intérêts publics, c'est-à dire pour les fonctionnaires. Cela n'a pas d'intérêt pour nous; mais il n'a pas réussi en ce qui concerne les administrateurs des sociétés anonymes; l'expérience des dernières années le prouve. L'obligation, pour la direction, de rendre compte à l'assemblée générale, n'a empêché ni une fraude ni un mensonge : cela dit la valeur de la mesure. Autant dire que le devoir imposé au tuteur de rendre compte à son pupille protège celui-ci. Il faudrait d'autres moyens, cela est hors de doute. Je suis convaincu que la loi de l'avenir édictera des pénalités publiques et privées, qui serviront de mesures de garantie contre les méfaits. Le droit moderne présente ici une lacune béante. Dans sa forme actuelle, la société anonyme est organisée de la façon la plus imparfaite et la plus dangereuse, et les cataclysmes qui ont bouleversé le monde des alEfaires, dans ces derniers temps, ont leur source dans cette imperfection de la loi, ou s'y rattachent étroitement. Je passe sur l'effet profondément démoralisant, qu'a amené le régime des actions, en empoisonnant les sources mêmes de l'honneur et de l'honnêteté; je n'ai en vue que le côté économique de la question. Quels que soient les avantages
sociaux qu'aient introduits les sociétés anonymes, les malédictions qu'elles ont soulevées dépassent leurs bienfaits. Les désastres qu'elles ont causés dans la fortune privée, sont plus graves que si le feu et l'eau, la disette, les tremblements de terre, la guerre et l'occupation ennemie, s'étaient conjurés pour ruiner la richesse nationale. Comparez les listes des cours depuis la dernière catastrophe (1873), avec ceux de la période de fondation ! Le résultat est écrasant; et rien ne peut dissimuler l'abîme. Il nous montre le tableau d'un champ de bataille ou d'un cimetière — mares de sang, cadavres, tombeaux — maraudeurs, fossoyeurs — ces derniers seuls sont à l'aise, car seuls ils ont gagné ! Si encore les intéressés immédiats avaient seuls eu à pâtir des effets désastreux des sociétés anonymes, on pourrait se consoler de leur ruine : ils n'avaient qu'à user de plus de prévoyance, bien que leur bêtise, après tout, n'excuse pas les tromperies commises à leur détriment. Mais le contre-coup s'en est fait sentir à la société toute entière. Les sociétés anonymes sont parvenues à compromettre l'équilibre économique sur lequel repose tout l'ordre et la sûreté de notre commerce juridique : elles ont détruit, dans les ventes et locations, l'équilibre entre le prix et la marchandise, dans la spéculation, celui entre le gain et la perte, et dans l'industrie, elles ont faussé la balance entre les besoins et la production. L'homme d'affaires ne paie pas les choses au delà de leur valeur; le plus puissant commerçant, dans l'unique désir de faire des affaires, n'achètera pas plus cher pour revendre à meilleur marché que ses concurrents; l'industriel ne forcera pas sa production au delà du nécessaire ; dans leurs spéculations les plus hardies, ils ne perdront pas de vue les rapports entre la mise, le bénéfice et la perte — le simple calcul de l'égoïsme leur en fait une loi. Comment se fait-il donc que les sociétés anonymes aient fait table rase de ces considérations? C'est que la