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LA QUESTION DES LIMITES DU POUVOIR DE L'ÉTAT

sa liberté? Tout sauveur pénétré du respect de la liberté devrait commencer par s'enquérir de sa véritable intention avant de l'arracher au danger. « Si, par oisiveté ou par « quelque autre cause facile à éviter, un homme manque à « un de ses devoirs légaux envers autrui, comme d'entretenir « ses enfants (et j'ajoute : de payer ses dettes, ou d'acquitter « ses contributions), il n'y a pas de tyrannie à le forcer de c remplir ce devoir par un travail obligatoire, s'il n'existe « pas d'autre moyen » (p. 288). Des ateliers de travaux forcés pour les paresse'ix ! sur le sol de la liberté ! « L'ivro « gnerie, dans les cas ordinaires, dit Mill (p. 287), n'est pas « un sujet convenable d'intervention législative; mais je € trouverais parfaitement légitime qu'un homme convaincu t d'avoir commis quelque violence envers autrui sous « l'influence de l'ivresse, fût placé sous le coup de disposit tiens spéciales; que si, plus tard, on le trouvait ivre, il fût « sujet à une pénalité ; et que si, dans cet état, il commettait € une autre offense, la punition de cette nouvelle offense fût t plus sévère. » Pris de boisson, un jeune homme brise un carreau de vitre. Aussitôt, d'après la théorie de Mill, une loi d'exception est suspendue sur sa tête, le menace sa vie entière, et comme le spectre de Banco, lui apparaît dans chaque réunion joyeuse.

Et puis, quelle étrange susceptibilité est celle de la liberté quand il s'agit de libre échange : « Il y a des questions « relatives à l'intervention publique dans le commerce, qui t sont essentiellement des questions de liberté; telles sont : « la prohibition de l'exportation de l'opium en Chine, la « restriction apportée à la vente des poisons, et en somme « tous les cas où l'objet de l'intervention est de rendre le «t commerce de certaines denrées difficile ou impossible. * Ces interventions sont repréhensibles, comme étant des « empiétements, non pas sur la liberté du producteur ou du « vendeur, mais sur celle de l'acheteur » (p. 288). Donc le

gouvernement chinois n'a pas le droit de prohiber le commerce de l'opium? Il doit se croiser les bras, assister impassible à la ruine physique et morale du peuple, et cela en vertu d'un respect doctrinaire pour la liberté, afin de ne pas porter atteinte au droit primordial de tout chinois d'acheter ce qu'il désire? Mill étendra-t-il sa censure au gouvernement anglais, lorsque, pour empêcher la contamination du bétail national, il interdit l'importation du bétail provenant d'une région où sévit l'épizootie? Et l'Empereur de la Chine ne pourrait faire dans l'intérêt de son peuple ce que l'Angleterre fait dans l'intérêt de ses bœufs et de ses génisses?

Sur cette question, les deux grands penseurs, Humboldt et Stuart Mill, ont fait une banqueroute éclatante. 11 ne faut pas leur en faire un reproche : le problème était insoluble. Celui qui pousse son navire sur l'écueil dans l'intention de passer au travers, n'a pas à s'étonner s'il fait naufrage. Quant à nous, nous carguons nos voiles, car nous désespérons de franchir l'écueil. Viendra-t-il, le pilote qui découvre la passe? Je ne le crois pas — dans l'avenir comme dans le passé, pour imposer ses restrictions à la liberté personnelle, la législation s'inspirera, non d'une doctrine abstraite, mais des besoins révélés par la pratique.

Nous venons de voir comment, au moyen du droit, la société restreint la liberté de Tindividu; examinons maintenant comment elle le dédommage.

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