NÉCESSITÉ DE LA CONTRAINTE
il ne peut se passer, il l'abandonne aux autres, et ne poursuit que les siens propres. Si on le mettait dans l'alternative de choisir entre son moi et la Société, son choix serait bientôt fait.
Mais la Société actuelle ne lui laisse pas ce choix, et s'il méprise les bienfaits de l'ordre juridique, elle ne l'en comble pas moins. Il n'en est autrement qu'au plus bas échelon du développement du droit, pour les cas de crimes graves (l'expulsion du groupe social : la société romaine, — la mise hors la loi du droit germanique — un reste des institutions primitives conservé dans le droit de Rome : l'exil volontaire pour éviter une condamnation imminente). Dans la science, la théorie individualiste du droit naturel a pris texte de cette alternative pour y asseoir le droit de punir de la Société (1*53). Voici le raisonnement : si tu te sépares de nous, nous nous séparons de toi — tu as méprisé la protection du droit, le droit ne te protège plus; tu restes sans droit, et dès lors toute peine que nous t'infligeons est légitime. La conséquence serait que la moindre contravention de police, voire l'injustice civile, pourrait faire encourir la mort ou la confiscation de tous les biens — si la Société ne va pas jusque là, c'est pure bienveillance.
(163) Par exemple .J. G. Fighte dans ses Grundlage des Naturrechts nach Principien der Wisxeni^chaftsleltre, Jena et Leipzig, 1796: La plus minime lésion de la propriété abolit tout le contrat de propriété, et autorise le lésé à prendre au coupable tout ce qu'il peut (T. 2, p. 7). Celui qui lèse le conirat civique on un point, volontairement ou par inadvfTtance, là où dans le conirat on a compté sur sou exactitude, perd à la rigueur tout droit comme citoyen et comme homme, et devient complètement sans droit (p. 95) A la mise hors du droit, succède le contrat de pénitence (p. 98), le voleur doit indemniser (s'il est pauvre en travaillant); jusqu'à ce qu'il l'ait fait, il cesse d'être citoyen, comme cela a lieu dans toutes les peines fp. 112); à l'expulsion est au reste reliée la confiscation de tout le patrimoine (p. 130). .Je ne connais pas de livre, dans toute la litléra ture juridique, où la folif^ de la logique, dans la poursiiite d'une idée fondamentale erronée se soit élevée à une hauteur aussi vertigineuse.
L'exposé qui précède se résume dans la nécessité sociale, indispensable, delà contrainte.
228. Insuffisance de la contrainte. Transition. — Mais si indispensable qu'elle soit, elle est encore insuffisante. Pour qu'elle atteignît complètement son but, il faudrait quelle parvînt à faire disparaître les délits. Ceci nous amène à une transition.
Gomment l'homme est-il retenu devant une injustice, qu'il sait assurée de l'impunité, et qui par conséquent le laisse à l'abri de tout danger de contrainte ? Cette question fait l'objet d'un autre volume qui sera intitulé : VÉvolution de la moralité. Les deux mobiles égoïstes (salaire et contrainte) que la Société met en œuvre pour amener les individus à concourir à ses buts, ne sont pas ses seuls stimulants. Il en est un autre plus noble. Il s'appelle : la Moralité.