NÉCESSITÉ DE LA CONTRAINTE
monde pour ne songer qu'à se sauvegarder lui-même : ne consultant que l'heure présente, il attend que le danger s'abatte sur lui, quand tout pouvait le lui faire prévoir.
La loi peut se définir : la coalition des gens intelligents et prévoyants, contre ceux qui ne savent rien prévoir(i'5i). Les premiers doivent contraindre ceux-ci à agir selon leur propre intérêt. Et cela, non pas par esprit de bienveillance, pour faire leur bonheur malgré eux, mais dans l'intérêt de la généralité. La loi est l'arme indispensable dont se sert l'intelligence dans sa lutte contre la bêtise.
Mais en admettant que tout individu ait l'intuition exacte de la solidarité qui existe entre l'intérêt général et l'intérêt particulier; en supposant que les exigences du premier fussent si bien hors de conteste qu'un doute même sur leur légitimité ne fût pas permis, encore la loi resterait-elle indispensable. Nous touchons ici à la seconde raison qui justifie la contrainte — car l'ignorance des vrais intérêts n'est pas seule à faire de la loi une nécessité — l'autre raison réside dans la volonté méchante, ou assez dépourvue d'énergie, pour sacrifier l'intérêt général éloigné à l'intérêt particulier immédiat. Et ici, je reviens sur un point que j'ai déjà touché plusieurs fois (p. 148, 198, 305) : la différence établie par la nature même du rapport social, entre l'intérêt particulier et l'intérêt général. Cette différence se reproduit dans la société civile(i62); elle fait à la fois la
(161) Papinien dans sa définition de la loi, L. 1 de leg. (1.3). Lex est commune prœceptum, virorum prudentidm consultum.
(162) Rousseau, dans son Contrat social, I, c. 7, insiste aussi sur ce contraste. En effet, dit-il, chaque individu peut, comme homme, avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen ; son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l'intérêt commun; son existence absolue et naturellement indépendante, peut lui faire envisager ce qu'il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins
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faiblesse et la foi'ce du droit. Elle est une cause de faiblesse — en tant que l'intérêt particulier (et j'entends par là. tout motif qui fait que celui qui agit n'a en vue que lui seul, ainsi non pas seulement un motif d'intérêt dans le sens ordinaire : l'amour du gain, mais aussi celui de la haine, de la vengeance, etc.), en tant que l'intérêt particulier, dis-je, excite l'individu à faire valoir son propre moi aux dépens de la Société. Elle fait la force du droit — en ce que l'intérêt général, en coalisant tous les citoyens pour se défendre, oppose à l'intérêt d'un seul voulant une injustice, l'intérêt de tous à faire prévaloir le droit, et balance la force dont un seul dispose pour l'attaque, par celles dont tous les autres disposent pour la défense de leurs droits (p. 198).
Quand nous disions que celui qui viole la loi la viole pour lui-même, aux dépens de la Société, nous n'entendons pas dire : qu'il ne Teut que son seul intérêt; comme nous l'avons fait observer (p. 304), il veut en même temps pour lui et pour la Société, et c'est en cela précisément que réside le caractère immoral et condamnable de la violation de la loi. Nous ne nous trouvons plus en présence de l'égoïsme pur qui ne veut exister que pour lui et non pour les autres, mais d'un égoïsme superlatif, qui rédame pour luiles avantages et les bienfaits de la Société, tout en refusant le prix minime qu'elle en exige. Si tous agissaient ainsi, il n'y trouverait son compte, et se convaincrait bientôt que son propre intérêt réclame impérieusement qu'il coopère au but commun. L'égoïsme ne parle donc pas comme si les buts généraux lui étaient indifférents, mais leur réalisation, dont
nuisible aux autres, que le paiement n'en sera onéreux pour lui; et regardant la personne morale qui constitue l'État comme un être de raison, parce que ce n'est pas un homme, il jouirait des droits du citoyen sans vouloir r^-mplir les devoirs du sujet; injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique.