BUTS DE l'individu ET DE LA SOCIÉTÉ
27. Systématique des buts humains. — Au lieu de chercher la solution de cette question dans notre propre cœur, nous devons, je pense, la poursuivre au milieu du monde réel. Quel est le rôle de ces deux mobiles dans le monde, quelle est leur participation au fonctionnement de la vie humaine? C'est ce qu'il faut examiner. En constatant leur importance dans ce domaine, nous saisirons leur essence.
La vie humaine se compose de l'ensemble des buts humains. Notre tâche consiste donc à établir la combinaison des buts humains. Je dis la combinaison, pour signifier que je n'entends pas seulement juxtaposer ces buts divers, mais que je m'attacherai à découvrir leur corrélation intime, à démontrer leur enchaînement réciproque, du plus élevé au plus humble, et mieux encore, leur filiation nécessaire.
Je fais une réserve, cependant. Je m'adresse au juriste; bien des détails de ce travail n'ont d'intérêt que pour lui. C'est encore pour lui seul que je poursuis cette étude des buts humains. Elle n'est nullement destinée aux psychologues. Je me ferai peut-être mieux comprendre en disant que je vais développer une théorie de la vie pratique, afin de pouvoir enfin répondre sûrement à cette question : en quoi consiste le but de la volonté humaine?
28. Buts de l'individu et de la société. — Deux grands groupes se partagent les buts de toute l'existence humaine : ceux de Vindividu, et ceux de la communauté (société). Cette distinction formera la base de notre examen. Je n'entends pas, comme le droit naturel, briser arbitrairement le rapport historique qui unit l'individu à la société, en l'isolant, et en opposant cette existence pour soi, purement imaginaire, à Y existence pour autrui, ou à la vie réelle dans la société. Je prends l'homme dans la position qu'il occupe de fait dans le monde réel. En scrutant sa vie, j'y relèverai les buts qui ont pour objet sa propre personne, à l'exclusion de la société, c'est-à-dire, de quelqu'autre personne, ou de quelqu'autre fin
'40 CHAP. IV. — LE PROBLÈME DE l' ABNÉGATION DE SOI.
supérieure. Ces buts, qui naissent de l'individu et retournent vers lui, sont désignés, on le sait, sous le nom de buts égoistes. Parmi ceux-ci, trois seulement méritent notre attention; je les range sous l'appellation générale d'affirmation individuelle ou égoïste de soi, en les distinguant d'après leurs trois diverses tendances d'affirmation : physique, économique, juridique.
Les buts qui composent le second groupe, sont les buts sociaux, ou ceux qui ont pour objet la vie en commun, et auxquels se rattache aussi la mission de l'État. Leur intérêt, pour nous, ne gît pas en eux-mêmes : ils nous importent pour la manière dont la société et l'État appellent l'individu àcoopérer à leur réalisation. L'activité déployée par l'individu en ce sens sera exactement qualiliée par l'expression sociale. Deux mobiles engendrent l'action sociale de l'individu. Nous connaissons déjà le premier, l'égoïsme. L'État et la société se l'asservissent au moyen de la récompense et •du châtiment. Le second mobile est celui qui donne la clef du problème de l'abnégation. C'est le sentiment de la destination morale de l'existence : l'individu n'existe pas seulement pour lui, il est solidaire de l'humanité toute entière. En obéissant à ce sentiment, et en réalisant ainsi le but suprême de son existence, l'homme s'affirme lui-même, et les actes de cette catégorie constitueront ce que j'appellerai : l'affirmation morale de l'individu.
29. Plan du travail. — Dans le chap. V suivant, nous examinerons l'affirmation égo'iste de soi. Gomme transition à l'action sociale, nous étudierons la société (chap. YT). Nous aborderons ensuite les deux mobiles égoïstes du mouvement social: le salaire (chap. VII), et la contrainte (chap. VIII). Le premier vise surtout les relations, le second VÉtat : ils prennent corps dans le droit.
Après cet exposé, vient V affirm,ation morale de soi. Elle suppose l'existence de la moralité, et voit dans celle-ci la oondition idéale de l'existence de l'individu, l'équilibre