ACTES DÉSINTÉRESSÉS
là de rabnégation, car ce n'est plus agir en vue cV autrui. Le sentiment d'avoir soulagé autrui, de lui avoir procuré une joie, est le seul qui sollicite l'auteur de l'acte d'abnégation. Il reçoit dans sa propre âme le reflet du bonheur, de la joie, qu'il a donnés. C'est la seule part à laquelle il prétende ; et c'est ce peu, précisément, qui imprime à l'abnégation sa beauté et sa grandeur. L'homme généreux ne se complaît pas dans son propre bienfait — il n'y aurait là que le froid sentiment du devoir, qu'aucun rayon de l'âme ne réchauffe, — il éprouve une satisfaction dégagée de toute préoccupation personnelle; c'est le résultat, le bonheur d'autrui, qui le réjouit.
Donc, dira l'égoïste, encore une récompense ! c'est donc de l'égoïsme toujours! Mais qu'il examine donc s'il y trouve son compte ! Pour lui, certes, la gloire du héros qui, pour ne pas les laisser tomber aux mains de l'ennemi, fait sauter le navire ou le fort qu'il défend, et se fait sauter avec eux, n'aurait guère d'attrait; sacrifier ainsi toute une vie, c'est payer bien cher quelques instants de satisfaction intime. Le prix et le gain se trouvent là dans le même rapport que si, pour se chauffer, on allumait son poêle avec ses billets de banque. L'égoïste calcule autrement bien : l'abnégation est un luxe qu'il ne se permet pas ; au fond de son cœur, il le taxe de folie chez les autres, ou bien il tâche de le réduire à son niveau, en le mêlant de quelque vulgaire préoccupation personnelle. Il est incontestable que la vanité, l'espérance de la gratitude, de la reconnaissance, ou d'autres considérations de ce genre, peuvent s'y mêler, mais il est hors de doute aussi qu'elles ne doivent pas y avoir part.
26. Actes désintéressés. — A côté de Vahnégation, le langage connaît le désintéressement. Peu importe que ces expressions soient synonymes, ou qu'une nuance les sépare : en fait, la nuance existe, et il conviendra de s'en souvenir à l'occasion. On peut distinguer deux façons d'agir sans intérêt'
38 CHAP. IV. — LE PROBLÈME DE l'aBNÉGATION DE SOI.
personnel: celle qui laisse régoïsme indifférent, qui ne lui nuit ni ne lui profite, et celle qui impose un sacrifice à l'auteur, qui le force à faire abnégation de soi. Le droit consacre la distinction. Parmi les actes qu'on accomplit sans y avoir un intérêt propre (actes libéraux), le droit romain place dans la catégorie des actes désintéressés : les contrats de complaisance (abandon gratuit do l'usage d'une chose, commodatiim, precarium, conservation gratuite de la chose d'autrui, depositum, gestion gratuite des affaires d'autrui, mandatum, negotiorum gestio) ; il range dans la catégorie de l'abnégation : la donation (donatio) et ses espèces : poUicitatio et votum. La donation est la forme juridique de l'abnégation patrimoniale, du sacrifice patrimonial (9).
En résumé, dans tout acte pour autrui, l'auteur poursuit en même temps un but qui lui est propre. Dans l'acte égoïste, ce qu'il donne est compensé, dans la mesure des évaluations humaines, par ce qu'il s'attend à recueillir. Dans l'acte désintéressé, l'équilibre est romj)u, et souvent à un degré tel, qu'au point de vue de l'égoïsme, l'acte devient incompréhensible. Il en résulte que l'égoïsme n'est pas le seul mobile de la volonté humaine, et qu'il en existe un autre. Que nous l'appelions abnégation, désintéressement, esprit de sacrifice, amour, dévouement, compassion, bienveillance, etc., il n'en est pas mieux défini. Aussi longtemps que manque cette définition, l'importance du but dans la volonté humaine nous échappera.
(9) Dans les dispositious de dernière volonté, il n'y a, psychologiquement, pas d'abnégation; juridiquement, elles se distinguent de la donation en ce que toutes deux contiennent bien une augmentation du patrimoine du gratifié, mais que la seconde seule contient une diminution du patrimoine du donateur. On peut y appliquer ce que le juriste romain dit de l'une d'elles, de la mortis causa donatio : (magin) se habere vult, quam eum, cui donat, L. 1 pr. de don. m. c. (39, 6). Dans la donation entre vifs, c'est le contraire: magis eum quam se habere vull. Psychologiquement, c'est là la ditïérence la plus exacte entre les deux espèces de donation.