L'égoïsme, moteur exclusif du commerce juridique
Quelle que soit cette origine, il n'en est pas moins vrai que le rôle de la compensation, dans les relations de la vie, est exclusivement inspiré par l'égoïsme. Tout le fonctionnement du commerce juridique ou social, n'est qu'un système parfaitement agencé de l'égoïsme. Cette appréciation, loin d'être la critique de l'organisation sociale, ne fait qu'en signaler le mérite, et vanter l'élément qui fait sa grandeur et sa force. Plus celui-ci sera parfait, plus les relations de la vie se développeront. Plus la société saura, dans tous les rapports de ses membres entre eux, fonder sur l'égoïsme, exclusivement, la garantie de la satisfaction de leurs besoins, substituer l'intérêt personnel et l'amour du gain à la bienveillance et au désintéressement, et mieux elle remplira sa mission.
Je le sais : ce panégyrique de l'égoïsme va beurter le sentiment de ceux qui n'ont pas fixé leur attention sur cet objet.
62. Avantages du titre onéreux. — On m'objectera, que si l'égoïsme, dans le commerce de la vie, est un mal nécessaire, il ne faut pas l'introduire là où il n'existe pas encore, et qu'on peut se réjouir de son absence! Prenons un cas particulier et que le lecteur juge lui-même.
Qu'il se figure qu'il ait le choix d'un voyage dans un pays bien pourvu dhôtels, ou dans une contrée où il n'y en ait pas, mais où l'hospitalité soit générale et bien observée. Lequel choisira-t-il, bien entendu sans qu'aucune circonstance particulière dicte sa préférence? Il choisira certainement le premier pays.
L'hospitalité qui oiivre la porte au voyageur fatigué est certainement une belle chose : il s'y attache un charme poétique, comme aux chevaliers pillards, aux brigands, aux lions; mais, pour la vie pratique, les routes sûres valent mieux que celles où l'on court des dangers, et il est plus agréable de rencontrer des bœufs et des agents de police,
que des lions et des chevaliers pillards. L'hôtellerie l'emporte sur l'hospitalité. Car l'hôtellerie, mieux que l'hospitalité, me garantit la certitude de l'accueil; mon argent m'épargne l'humiliation de la prière, du bienfait reçu, de la reconnaissance. J'emporte, dans ma bourse, ma liberté et mon indépendance. Aussi est-ce un progrès inappréciable de voir s'implanter des hôtelleries dans une région où l'étranger était jusque là obligé de mendier de quoi subsister. C'est alors seulement que pareil pays est vraiment ouvert au voyageur. Au point de vue du voyage, l'hôtelier n'a pas moins d'importance que le marchand pour les échanges. Tous deux offrent la garantie de la satisfaction assurée, obtenue sans peine, d'un certain besoin humain; ils réalisent l'organisation de cette satisfaction comme affaire, c'est-à-dire édifiée sur le principe de la compensation.
63. Transition de la gratuité à, la rémunération. - Ce passage de la gratuité à la rémunération s'est accompli en bien d'autres matières, et se renouvelle chaque jour. Quiconque le facilite mérite bien de la société, alors même que la grande masse lui décerne la critique plutôt que l'éloge. La plupart des gens ne considèrent que les inconvénients de l'innovation; désormais ils devront payer ce que jusque là ils obtenaient gratis. Ils ne voient pas les avantages énormes qu'ils recueillent par le changement. Montrons-les.
64. Toute puissance de l'argent. — Donc supériorité de l'argent sur la gratuité ! Seul l'argent atteint réellement le but^poursuivi dans les relations de la vie; il assure d'une façon certaine la satisfaction des besoins humains. L'argent satisfait à tous les besoins, aux plus nobles comme aux plus infimes, et dans la mesure la plus large comme la plus étroite possible. Il fait que les conditions de la satisfaction de tous les besoins imaginables sont réduites à une chose unique, infiniment simple, toujours égale et appréciable. Certaines remarques paraissent si niaises, qu'on a presque i