BIENFAIT DE LA PROFESSION
qui se sont mis en règle, et ont fourni toute la course (37).
L'importance sociale de la profession soulève un deuxième point qui mérite examen : la garantie du talent que l'organisation de la profession assure à la société.
82. Bienfait de la profession : assurer au talent son utilisation économique. — Aussi longtemps, qu'à Rome, le travail intellectuel ne put se faire rétribuer qu'au prix d'une déchéance sociale, les favorisés de la fortune conservèrent le monopole des services publics et de la science. L'accès en restait fermé au talent qui n'était pas soutenu par la fortune. Ce fut un progrès pour l'individu comme pour la société, quand ces deux branches de l'activité humaine devinrent des professions civiles. On a tôt fait de proclamer que le génie dompte tous les obstacles; mais lui aussi a besoin de pain pour vivre, et lorsque sa profession ne le lui assure pas, parce qu'elle n'est pas encore devenue une profession civile, il doit en choisir une autre qui lui assure ce nécessaire. Au 19" siècle, la pratique de l'art musical garantit à l'artiste de génie son existence assurée ; au 14" siècle, il devait la mendier dans les châteaux des grands et dans leurs palais. Mais tout le monde n'est pas fait pour tendre la main, et plus d'un artiste, à cette époque, a dû préférer être un honorable artisan, qu'un musicien courant les grands chemins. De nos jours, le génie est moins aisément perdu pour le monde; s'il se révèle, on a bientôt fait de le remarquer, de le mettre à sa vraie place, où il peut se faire valoir, et se créer toutes les ressources
(37) Un cas d'application nous est offert par la question agitée naguère en Autriche, de savoir si le fonctionnaire judiciaire pensionné devait être admis à pratiquer comme avocat. Absolument pas, à mon avis. Sauf des circonstances exceptionnelles, je ne puis voir là qu'une désorganisation du barreau. Si la pension du fonctionnaire judiciaire retraité est trop faible, le gouvernement doit l'augmrnter, mais de ses propres ressources, et non pas lui permettre de se l'assurer au détriment des avocats.
108 GHAP. YII. MÉCANIQUE SOCIALE.
nécessaires. Une Gatalani, aujourd'hui, un Paganini, un Beethoven, ne peuvent être autre chose que ce qu'ils sont devenus. Au moyen âge, ils eussent dû se résigner à exercer quelque honnête métier, s'ils ne voulaient être des chanteurs vagabonds, ou des racleurs de taverne. Malheur au génie qui vit à une époque qui n'est pas organisée pour lui ! C'est un aigle encagé, qui se brise la tête aux barreaux, quand sa fierté lui fait déployer ses ailes. Mais le temps présent lui a ouvert les voies dans tous les domaines de l'art et de la science, et s'il ne se crée pas son bonheur à lui-même, s'il ne devient pas une source de bénédictions pour le monde, c'est qu'il n'a pas su comprendre sa mission, et c'est à lui-même qu'il doit s'en prendre.
C'est la sûreté du salaire, réalisée par l'exercice régulier de la profession, qui a produit cette évolution. Tout homme à la hauteur de sa mission, trouve dans sa profession une existence assurée. Hans Sachs, de nos jours, écrirait ses vers sans être réduit à exercer le métier de cordonnier, Spinoza ne polirait plus de lunettes pour pouvoir se livrer à ses contemplations philosophiques. L'art et la science donnent du pain à quiconque est bien doué; le traitement et les honoraires ont remplacé l'aumône du riche.