I, — LA PLACE RÉELLE DE L'HOMME
Trop longtemps on a étudié les sociétés humaines, comme si l'homme était un être à part dans l'univers.
En comparant les bipèdes humains aux animaux, on aurait cru ravaler ces soi-disant demi-dieux. C'est à cet aveuglement de parti pris, qu'il faut attribuer la naissance si tardive de la sociologie anthropologique. L'ne connaissance plus approfondie des sciences biologiques et des races inférieures nous ont enlin guéris de cette puérile vanité. Nous nous sommes décidés à assigner à l'homme sa vraie place dans le monde organique de notre petit globe. Que le bipède hum lin soit le plus intelligent des animaux terrestres, cela est incontestable; mais par sa texture histologiquiî, par ses organes, par les fonctions de ces organes, il n'est évidemment qu'un animal, très facile à classer dans la série : c'est un vertébré mammifère bimane. Non pas que par ses plus glorieux représentants, par ceux que nous appelons des hommes de génie, l'homme ne s'élève prodigieusement au-dessus de ses parents éloignés de la classe des mammifères; mais, en revanche, par ses spécimens imparfaitement développés, il descend bien au-dessous de nombre d'espèces animales ; or, si l'idiot n'est qu'une exception, l'homme de génie l'est plus encore. Enfin, et surtout, les races humaines les plus inférieures, dont l'anatomie, la psychologie et la sociologie nous sont aujourd'hui familières, ne peuvent que nous inspirer des sentiments de modestie. Ce sont, en effet, les études d'ethnographie comparée, qui ont porté le coup mortel aux rêveries des inventeurs du règne humain.
Mais, une fois bien établi que l'homme est un mammifère comme un autre, ne se distinguant des animaux de sa
classe que par un plus grand développement cérébral, toute étude de sociologie humaine devra logiquement avoir pour préambule une étude correspondante de sociologie animale. Bien plus, comme, en définitive, la sociologie a pour support la biologie, il sera nécessaire de rechercher dans les conditions physiologiques elles-mêmes les origines des grandes manifestations sociologiques. Avant tout, les sociétés doivent durer et elles ne le peuvent qu'à la condition de donner satisfaction aux besoins primordiaux, qui sont la condition même de la vie et qui, fdwcément, dominent et règlent les grandes institutions sociales. Enfin, si l'homme est un animal sociable, il n'est pas le seul; bien d'autres espèces se sont groupées en sociétés où, si rudimentaires qu'elles soient, on trouve, à l'état d'ébauche embryonnaire, les principaux tmits des agglomérations humaines. Il est même des espèces, par exemple celles des abeilles, des fourmis, des termites, qui ont su créer de véritables républiques, à structure complexe, et où le problème social a été résolu d'une manière tout à fait originale. Nous y pouvons trouver plus d'un bon exemple et plus d'un éclaircissement précieux.
J'entreprends de faire l'histoire du mariage et de la famille. Or l'institution du mariage n'a eu d'autre objet que de réglementer les unions sexuelles; celles-ci ont pour but de donner satisfaction à l'un des besoins biologiques les plus impérieux, à l'appétit amoureux ; mais l'amour n'est qu'une incitation consciente, une « piperie i, comme dit Montaigne, qui pousse l'homme et l'animal à pourvoir, en ce qui les concerne, à la conservation de leur espèce, à f payer la dette de l'ancêtre », suivant la formule brahmanique. Avant d'étudier les rehitions sexuelles et leur forme plus ou moins bien réglementée dans les sociétés humaines, il ne sera donc pas hors de propos de dire quelques mots
de la génération en général, d'en esquisser brièvement la physiologie en ce qu'elle a de fondamental, de montrer combien sont tyranniques les instincts dont elle a déterminé la formation ot qui assouplissent les animaux les plus sauvages. C'est ce que j'essayerai de faire dans ce premier chapitre.