II. — DE LA GÊNÉHATION
Stendhal a dit quelque part que le beau est simplement la saillie de l'utile ; on peut, en modifiant un pou la définition, dire que la génération est la saillie de la nutrition. Si l'on examine les procédés de la génération dans les organismes très simples, cette grande fonction semble bien répondre à une surabondance de matériaux nutritifs, qui, après avoir porté les éléments anatomiques à leur volume maximum, déborde enfin et provoque la formation d'«'Iéments nouveaux. Tant que les éléments nouveau -nés peuvent rester agrégés à ceux qui constituent déjà l'individu, tiuit que celui-ci n'a pas acquis tout le d(»veloppement compatible avec le plan de son être, il y a simplement accroissement. Une fois atteinte la limite que l'espèce ne saurait dépasser, l'organisme, j'entends l'organisme liés rudimentaire, se reproduit d'ordinaire par simple division en deux moitiés. Il périt en se dédoublant et en engendrant deux êtres semblables à lui et n'ayant jjIus qu'à grossir. C'est par cette bipartition, que se multiplient les hydres, les vorticelles, les acalôphes, les algues et les champignons les plus humbles.
Chez les organismes un peu plus compliqués, la fonction de reproduction tend à se spécialiser. L'individu ne se segmente plus en totalité ; il produit un bourgeon, qui
peu à peu grossit et se détache de l'organisme-souche pour courir à son tour les aventures très bornées de sa pauvre existence.
Par un degré plus avancé de spécialisation, la fonction de reproduction se localise dans une cellule spéciale, un ovule, et celui-ci, par une série de segmentations, de bipartitions, engendre un nouvel individu; mais, d'ordinaire, il est nécessaire alors que la cellule, destinée à se multiplier par segmentation, se fonde d'abord par conjugaison avec une autre cellule. Au moyen de procédés organiques variés, les deux cellules génératrices arrivent en contact ; puis, l'élément qui doit se segmenter, l'élément dit femell<% absorbe l'élément simplement impulsif; l'élément dit mille s'en imprègne et, à partir de ce moment, il est fêcondéj c'est-à-dire apte à poursuivre le cours de son travail formateur.
Ce phénomène, si simi)le, de la conjugaison de deux celluhjs est le fond et le tréfonds de la génération dans les deux règnes organiques, dès que les sexes sont séparés. Que ceux-ci soient représentés par des individus distincts ou réunis, (jue les appareils organiques accessoires soient plus ou moins compliqués, il n'importe; le fait essentiel se ramène toujours et partout à la conjugaison de deux eellulesr, avec absorption, chez les animaux supérieurs, de la cellule' mâle par la cellule femelle.
Le procédé, le processus y suivant l'expression à la mode, s'observe sous sa forme la plus élémenl^iire chez les algues dites conjuguées, chez les diatomées. Pour former une cellule reproductive, une spore, deux cellules voisines émettent, chacune, l'une vers l'autre un prolongement ; ces saillies se rencontrent, leurs parois se résorbent au point de contact ; puis les protoplasmes des deux éléments se mélangent et, en fin de compte, les deux cellules se fon-
6 LlVOLUTION DU MARIAGE ET DE LA FAMILLE
dent en une seule cellule reproductive (Spirogyra longata).
Entre ce mariage de deux cellules végétales inférieures, qui, réalisant au pied de la lettre la célèbre parole biblique, « ne font plus qu'une chair » ou plutôt qu'un protoplasme, et le phénomène primordial de la fécondation chez les animaux supérieurs, y compris Thomnie, point de dissemblance essentielle; l'ovule de la femelle, le spcrmatozoaire du màlc se fusionnent de la môme manière, avec cette seule diflérence que la cellule féminine, l'ovule, conserve son individualité et absorbe la cellule masculine, &'en imprègne.
Mais, si peu complexe qu'il soit, ce phénomène delà fécondation est la raison môme de la durée des espèces bisexuées; c'est grâce à lui que les individus organiques, tous plus ou moins éphémères.
Se passent en courant le flambeau de la vie.
(Lucrèce. Trad. A. Lefèvre.)
Pour nombre d'êtres organisés, la reproduction semble en eflel être le but suprême de rexi:>lence. Quantit<'i de végétaux et d'animaux, même d'animaux élevés dans la série, comme les insectes, succombent, dès qu'ils ont accompli ce grand devoir; parfois le mâle <îxj)ire avant de s'être détaché de la femelle, et cette dernière elle-iiiême survit juste assez longtemps pour elfectuer la ponte. Au lieu de pondre, la cochenille femelle se remplit d'œufs à tel point qu'elle en meurt et (jue le tégument de son corps se transforme en une enveloppe protectrice pour les œufs, etc., etc.
Au temps, si voisin de nous, où l'animisme régnait en maître, on attribuait ces faits à des calculs de lînalité ; la Nature, croyait-on, se préoccupait avant tout de perpétuer les espèces organisées; quant aux individus, elle dédaignait
3 s'en soucier. Aujourd'hui, nous savons que la Nature, en ni que personne anthropomorphique, n'existe pas; que S grandes forces dites naturelles sont inconscientes, que e leur aveugle action résulte pourtant, dans le monde vant, un triage, une sélection, une évolution progressive, 1 résumé, la survivance des individus les mieux adaptés ix conditions de leur existence. Sans aucufie intention de ime Nature, la conservation de l'espèce a dû nécessairelent ùtro, avant toute chose, objet de sélection et, dans le )urs des périodes géologiques, la bipartition primitive est 3vcnue peu à peu, par différenciation progressive, la généition bisexuée, exigeant, pour s'effectuer, le concours d'appails spéciaux et compliqués. Mais, en même temps que la mération, d'autres fonctions se différenciaient aussi par la rmation d'organes spéciaux ; le système nerveux végétait auurdola chordaprimitiva et finalement la vie de conscience éveillait dans les centres nerveux. Dès lors l'accomplisseent de la grande fonction génératrice revêtit une physio- Dmie tout autre. Aux plus infimes degrés de la hiérarchie ani lale la reproduction s'effectue mécaniquement, inconsciemlent. Une paramécie, observée par M. Balbiani, produisit en ' iiaranle-deux jours, par une série de dédoublements, de (partitions simples, 1 38i H6 individus qui, très sûrement, avaient pas la moindre notion des phénomènes par lesiiels ils se transmettaient l'existence. Mais, chez les anilaux supérieurs, il en va tout autrement : là l'acte de la .»nération est une vraie floraison non seulement physique, lais psychique. Il ne sera pas sans utilité, pour l'étude je j'entreprends, de rappeler les traits principaux de cet )anouissement amoureux, puisqu'il est, en fin de compte, cause première du mariage et de la famille. Mais, afin de î pas perdre pied, il importe de se rappeler toujours qu'au •nd toute cette dépense de force physique et psychique a
pour mobile et pour résultat, chez Thommc aussi bien que chez ranimai, la conjugaison de deux cellules génératrices. A ce propos llœckel a écrit, dans son Anthropogénie ^ un vrai dithyrambe, si juste au fond, que je me donnerai le plaisir de le citer : ^ Partout, dans la nature vivante, de petites causes produisent de grands effets... Songez à combien de phénomènes curieux la sélection sexuelle donne lieu dans la vie animale; songez aux résultats de l'amour dans la vie humaine; or, tout cela a pour raison d'ôtre l'union de doux cellules... Point d'acte organique, qui, môme de loin, puisse rivaliser avec celui-ci en puissance et en force de différenciation. Le mythe sémitique d'Eve qui séduisit Adam pour l'amoui' du savoir, la vieille légende grecque de Paris et d'iléléne, tant d'autres poèmes magnifiques n'expriment-ils pas simpl(»m(;nt l'énorme influence que l'amour et la sélection sexuclli^ ont exercée depuis la séparation des sexes? L'influence, de toutes les autres passions qui agitent le cœur humain ne saurait entrer en balance avec celle de l'amour, qui enflamme les sens et fascine la raison. D'un côté, nous célébrons dans l'amour la source des œuvres d'art les plus sublimes, des créations poétiques les plus nobles, de la musique; nous le vénérons comme le plus puissant fadeur de la civilisation, la cause première de la vie dr» famiHe et, par suite, de la vie sociale. D'autre part, nous redoutons l'amour comme une flamme destructive : c'est lui qui pousse tant de malheureux à leur perle; c'est lui qui a enfanté plus de misères, plus de vices et de crimes que toutes les calamités ensemble. L'amour est si prodigieux, son influence est si énorme sur la vie psychique et les fonctions les plus diveVses du système nerveux, qu'à son sujet, sur- , tout, on serait tenté de douter de l'effet surnaturel de notre explication naturelle. Néanmoins la biologie comparée et rhistoire du développement nous conduisent sûrement.
indubitablement, à la source la plus ancienne et la plus simple de l'amour, c'est-à-dire à l'affinitc élective de deux cellules différentes : la cellule spermatique et la cellule ovulaîre*. »