I. — LE PASSK
Comment les hommes de tous les pays et de toutes les races ont plus ou moins constitué et organise leur mariage et leur famille, j'ai, dans les chapitres précédents, essayé de.
le dire, en classant patiemment une multitude de faits recueillis isolément par une armée d'observateurs.
Bien plus, conformément à la méthode transformiste, el pour ne pas négliger les plus lointaines origines, j'ai fait précéder ma minutieuse enquête sur le mariage et la famille, chez les hommes, par une investigation du même genre portant sur les animaux. L'homme n'est ni un demi-dieu ni un ange; c'est un primate plus intelligent que les autres et sa parenté avec les espèces voisines du règne animal s'accuse aussi bien dans les traits psychiques que dans les traits anatomiques.
Plus d'une fois, je le crains, l'accumulation des observations de détail, qui forment la trame de ce livre, aura fatigué mes lecteurs; mais c'est à ce prix seulement qu'il sera possible de donner à la sociologie une base solide. En fait, il ne s'agit de rien moins que de créer une science nouvelle. A peine commençons-nous à connaître réellement le genre humain, à en avoir une vue d'ensemble dans le temps el dans l'espace. Or, cela serait tout à fait impossible sans le secours de l'ethnographie comparée. Considérer les races inférieures actuelles comme des survivances, comme des types préhistoriques ou protohistoriques, ayant persisté à travers les âges et s'étant arrêtés à des degrés divers de l'échelle du progrès, c'est là une vue féconde, en étroite corrélation avec la méthode évolutioniste, qui seule l'a mise en crédit.
Jusqu'à ce renouveau de l'esprit scientifique, les infiniment nombreuses dissertations sur l'histoire du mariage et de la famille ont été forcément dépourvues de justesse et surtout d'ampleur. Un épais rideau masquait les origines réelles; des légendes religieuses, devenues vénérables à force de vétusté, paralysaient l'investigation scientifique. L'opinion tolérait mal que, par d'indiscrètes recherches, on soumit à la grande loi d'évolution même les institutions sociales. En
effet, si le mariage, si la famille se sont incessamment modifiés dans le passé, il est inadmissible que ces institutions restent à jamais cristallisées dans leur état actuel. Tant que cette idée révolutionnaire n'a pas été suffisamment acclimatée et enracinée dans Topinion publique, la plupart des soi-disant études sociales n'ont guère été que de creuses élucubrations. De temps en temps sans doute de hardis novateurs, toujours bafoués, parfois martyrisés, osaient construire en théorie des sociétés nouvelles, mais, insuffisamment renseignés, ils ne pouvaient créer que des utopies dédaignées de la masse du grand public. C'est pierre à pierre que la sociologie scientifique bâtit son édifice; son devoir est de relier le présent au passé le plus lointain ; son honneur sera de fournir une solide base d'opération aux novateurs de l'avenir; mais cette nouvelle branche des connaissances humaines ne saurait grandir qu'en s'astreignant à la méthode des sciences naturelles. Avant toutes choses, il s'agit de recueillir et de classer les faits d'observation. Cette manière de faire s'impose. Elle est aride; elle se prête mal aux effusions oratoires; mais, seule, elle peut conduire à la vérité. Ma constante préoccupation a été de lui être fidèle, et, en ma qualité d'anthropologiste, j'ai surtout emprunté mes matériaux à l'ethnographie. Pas à pas et autant que possible en suivant Tordre hiérarchique des races humaines et des civilisations, j'ai décrit les modes divers de mariage et de famille adoptés par les multiples spécimens du type humain; je me suis efforcé de noter les phases de leur évolution, de montrer comment les formes supérieures sont sorties des formes inférieures. Me voici au bout de mon enquête et il ne sera pas inutile d'en résumer succinctement le résultat.
La raison première du mariage et de la famille est purement biologique; c'est le puissant instinct de la reproduction, condition même de la durée des espèces et dont l'ori-
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gine est nécessairement contemporaine de celle des organismes primaires, des monères protoplasmiques, se multipliant par scissiparité inconsciente. Par une lente spécialisation des organes et des fonctions, en obéissant aux lois de la sélection transformiste, les divers types animaux se sonl créés, et, quand ils ont été pourvus de sexes séparés et de centres nerveux conscients, la génération est devenue un besoin tyrannique, poussant les mâles et les femelles à s'unir pour vaquer à la très [importante fonction de la reproduction.
Sous ce rapport, l'homme est rigoureusement assimilable aux autres animaux et, chez lui comme chez eux,* toute l'ivresse du rut el de l'amour a pour principe initiaU'aflînité élective de deux cellules génératrices de sexe différent. Tout cela n'est encore que de la biologie, mais il en résulte, chez les animaux supérieurs, des phénomènes sociologiques, des appariations persistant après la satisfaction des besoins génésiqucs et reproduisant à l'état d'ébauche quelques-unes des formes du mariage humain ou plutôt de l'union sexuelle dans l'humanité, savoir : la promiscuité, la polygamie et même la monogamie. Nos plus primitifs ancêtres, nos précurseurs, encore mi-partie hommes et singes, ont eu sûrement des mœurs infiniment grossières, en grande partie conservées aujourd'hui encore chez les races les moins développées.
Pourtant l'étude des sociétés sauvages contemporaines nous prouve que la promiscuité absolument débridée, sans frein ni règle, est fort rare dans l'humanité même inférieure. Exceptionnellement des individus des deux sexes ont bien pu se réunir pour se livrer d'un commun accord à la promiscuité, comme le faisaient les aréois polynésiens; mais i. s'agit là d'actes de débauche et non d'un état social réglé, compatible avec le maintien d'un groupe ethnique. La
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conjugale la plus voisine de la promiscuité, c'est le ;e collectif de clan à clan, par exemple, c^luides Kamii^liez qui tous les hommes d'un clan sont censés frères ux et en même temps maris de toutes les femmes d'un )isin, réputées aussi sœurs entre elles. Plus communes liverses variétés d'association sexuelle, que l'on ne ranger sous les rubriques générales : promiscuité, mie, polyandrie, monogamie. J'entends parler des ; temporaires, des unions à terme, des mariages s, conclus à prix débattu pour certains jours de la le seulement, etc. Sous ce rapport tout ce qui ossible, compatible avec la durée des sociétés sau- 3U barbares a été expérimenté, ou se pratique encore iverses races, sans le moindre souci des idées morales, lement admises en Europe, et que nos métaphysiciens ment innées et nécessaires. Ayant longuement démontré s la relativité de la morale, je n'y reviendrai pas, mais *ai pourtant à ce propos quelques lignes de Montaigne: loix de la conscience, que nous disons naistre de la , naissent de la coustume ; chacun ayant en vénération 3 les opinions et mœurs approuvées, receues autour de ! s'en peult desprendre sans remors, n'y s'y appliquer pplaudissement... Les communes imaginations, que rouvons en crédit autour de nous et infuses en notre ar la semence de nos pères, il semble que ce soyent éraleset naturelles; paroù il ad vient que ce qui est hors ►nds de la coutume on le croit hors des gonds de la *. » — Les mariages partiels des Arabes Hassinyeh sont ent « hors des gonds > de notre coutume et il en est de de la polyandrie, confmant à ces mariages partiels, beaucoup plus répandue. Comme toute chose, le
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mariage polyandrique a évolué, depuis sa forme la plus complète, la polyandrie des Nairs, jusqu'à celle en usage dans le Thibet et qui déjà incline vers la monandrie et la famille paternelle. La polyandrie primitive est facilement sortie des mariages par classes usités dans beaucoup de clans sauvages; mais le plus souvent cependant c'est la polygamie qui en est issue. Fréquemment d'ailleurs cette dernière a dû s'établir directement dans les hordes primitives, simplement de par le droit du plus fort.
Au dernier degré de la sauvagerie et de l'inintelligence, l'homme peut être monogame; certains animaux le sont bien; mais le plus souvent, dans l'humanité, c'est l'instincl polygamique qui domine; aussi, quand au cours de l'évolution progressive des sociétés, la monogamie a fini par devenir morale et légale, on a eu soin d'en adoucir la rigueur en maintenant à côté d'elle le concubihat et la prostitution, en laissant d'ordinaire au mari le droit de répudiation, que, presque toujours, on refusaitàla femme. Cette injustice semblait tout à fait naturelle, car le plus souvent la femme, ayant été capturée ou achetée, était considérée comme la propriété de l'homme et maintenue dans une dure sujétion. Enfin, dans sa forme dernière, le mariage monogamique, qui avait d'abord été l'association d'un maître et d'une esclave, tendit de plus en plus à devenir l'union de deux personnes, vivant sur un pied d'égalité.
La famille a subi une évolution analogue. A part quelques cas exceptionnels de monogamie précoce (Veddahs, Hochimans, etc.), l'ethnographie nous montre la plupart des races sauvages vivant par petits groupes consanguins, où la parenté est encore confuse et la solidarité grande. Les degrés de consanguinité sont mal déterminés; on confond sans difficulté la parenté réelle avec la parenté fictive et l'on crée des classes de parents, langés sous les mômes étiquettes, quoique très
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(litTéremment unis par les liens du sang. Presque toujours alors, la femme enfante pour son groupe, pour son clan, et très souvent ce clan est exogamique; habituellement cette exogamie s'exerce de clan à clan et seulement dans le sein de la tribu. Aucune règle absolue d'ailleurs, et il n'est pas rare de voir l'endogamie coudoyer l'exogamie.
Dans la grande et confuse famille du clan, dont tous les membres étaient liés par une étroite solidarité d'intérêt et une parenté réelle ou factice, la famille restreinte s'établit peu à peu par une réaction des intérêts individuels. En raison de la confusion plus ou moins complète des unions sexuelles, ce qui se dégagea tout d'abord du clan consanguin, ce fut la famille maternelle basée sur la filiation utérine, la seule qu'il fût possible de constater sûrement; mais la grande association de tous les membres du clan subsistait encore; par le seul fait de sa naissance dans ce petit groupe ethnique, l'individu avait des droits sur le territoire du clan et sa part dans les lessources communes; on lui devait aide, assistance, au besoin vengeance. A mesure que la famille se dessina plus nettement dans le clan, elle tendit a s'en séparer et, presque toujours alors, elle se basa non plus sur la filiation maternelle mais sur la paternelle. Cela ne se fit pas en un jour; il fallut du temps pour que l'on en arrivât à attribuer à tel ou tel individu déterminé la propriété d'une ou plusieurs femmes et de leur progéniture. Le ridicule cérémonial de la couvade fut vraisemblablement imaginé durant cette période de transition où ce n'était pas une mince affaire pour un homme que de faite reconnaître par les autres hommes du clan son titre et ses droits paternels. Longtemps la famille maternelle se défendit contre l'intronisation de la famille paternelle et çà et là elle parvint à se maintenir et à servir de base à la transmission des héritages. Car, paternel le ou maternelle, l'institution de la famille, quand elle fut bien consolidée, eut pour résultat
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de morceler l'avoir des anciens clans et de créer la propriété familiale ou individuelle avec lesdébrisde Tanlique proprir'lé commune. En fin de compte, il ne subsista plus guère du clan, de Isiçens que le signe, \elotem, le nom, et une pai-enlé, nominale aussi, entre les diverses familles qui en étaient sorties.
Le système et le vocabulaire delà parenté sont alors renouvelés; au mode classificateur, groupant les parents pjir classes, sans trop se soucier de la consanguinité, a succédé le mode descriptif, qui spécifie soigneusement le degré de consanguinité de chaque personne, distingue une ligne directe et des lignes collatérales, dans lequel chaque individu est le centre d'un groupe de parents * .
Dans un remarquable ouvrage, qui n'a pas encore eu tout le succès qu'il mérite, Lewis Morgan a cru devoir reconnaître cinq stades dans l'évolution de la famille: 1 « la famille est consanguine, c'est-à-dire fondée sur le mariage des frères et sœurs d'un groupe; 2* plusieurs frères sont les maris communs de leurs femmes, qui ne sont point sœurs; 3"* un homme et une femme s'unissent, mais sans cohabitation exclusive, et avec divorce facultatif pour l'un et l'autre; 4"* puis vient la famille pastorale des Hébreux, le mariage d'un homme avec plusieurs femmes; mais cette forme patriarcale n'a pas été universelle ; 5* enfin apparaît la famille des sociétés civilisées, la plus moderne, caractérisée par la cohabitation exclusive d'un homme et d'une femme. En ne prenant pas trop à la lettre cetle classification, en y réservant une place pour les variétés, les exceptions, on a là cinq étapes, qui jalonnent assez bien l'évolution de la famille dans l'humanité.
La direction morale de cette lente transformation est évi-