GRANULES PIGMENTAIRES } EN TANT QUE PRODUCTEURS DE PIGMENTS
P. Carnot, dans un travail remarquable, a bien mis en lumière l’individualité du granule pigmentaire ; il en a indiqué la forme, les dimensions, la teinte et la composition chimique.
Forme des granules pigmentaires. — La forme, dit Carnot, est presque toujours celle d’une sphère. Ainsi, des pigments aussi divers que les lipochromes, le pigment des écailles et des poils de l’aile des papillons, la mélanine, la mélaïne de la poche du noir des céphalopodes, le pigment hématique du foie des paludéens, et même le pigment ocre (hydrate ferrique) des cirrhoses pigmentaires, la présentent. D'autre part pour des pigments voisins et le même animal, elle peut varier : chez le cobaye (mais non chez le lapin) et chez l’homme, le pigment choroïdien se présente en granules ronds et le pigment rétinien en bâtonnets allongés et effilés à leur extrémité.
Dimensions. — [es dimensions sont assez variables; c’est là, d’après Carnot, un caractère de faible importance : on peut trouver dans les tumeurs mélaniques des granulations voisines de taille fort différente.
Teinte. — La teinte est variable. Voici ce que dit Carnot à ce sujet : « Dans un même organe et souvent dans une même cellule, certaines granulations paraissent claires, d’autres plus foncées, d’autres enfin complètement noires... Cette différence de teinte est souventtrès frappante. Nous l'avons bien souvent constatée pour des granulations de mêmes dimensions, sur des préparations de pigment mélanique : bien souvent sur des membranes tendues de grenouille, certaines cellules pigmen-
taires présentent un grand nombre de granulations pâles, à côté d’autres beaucoup plus noires; souvent aussi une cellule entière contient des granulations pâles; une cellule voisine, dans un même état d'extension, des granulations foncées ».
Nature des granules et leur composition chimique d'après Carnot. — Les caractères tirés de la forme et de la teinte conduisent Carnot à l'interprétation suivante.
Chaque granule serait composé :
« 1° D'une matière fondamentale, de nature inconnue et probablement complexe; »
« 2° D'une matière colorante dissoute dans l’autre ou combinée, et surajoutée en proportions variables. »
Les caractères tirés de la composition chimique fournissent unargument à l'appui de cette opinion. Souvent, parmi des granulés voisins, l’un est impressionné par un réactif, l’autre ne l’est pas. Cela n'implique pas une différence de nature du pigment, car le pigment d’Auscher et Lapicque, qui, comme omsait, est un hydrate ferrique, met un temps parfois très long: à manifester la réaction du fer par le ferrocyanure ; cela peut s'expliquer si l’on admet que « l’hydrate ferrique est le colorant d’une masse protoplasmique, constituant le granulé et qui en masque les réactions ». Carnot a apprécié cette masse de matière organique à 4,5 0/0 de la masse totale, celà paraît peu, mais c’est assez considérable au point de vue du nombre relatif des molécules si l’on songe que l’hydrate ferrique est très lourd par rapport à la matière organique.
Ainsi pour Carnot le granule coloré n’est pas une masse cristalline. au sein des liquides organiques, puisque, parmi les deux substances chimiques qui le constituent d’après lui, il y a une matière organique; mais 1l est étonnant qu'il se soit arrêté là et qu'il ait refusé la vie au granule pigmentaire ; cela tient probablement à ce qu'il n’a point senti la différence qui existe entre-lärwvie des plastides et la vie plus simple des plastidules.
Geux-ci sont doués de mouvements particuliers ne ressemblant en rien à ceux des plastides, et réagissent d'une façon particulière sous l'action des agents chimiques et sous celle des agents:physiques.
Mouvements des granules pigmentaires. — Giard avait signalé les curieux mouvements présentés par les granules
| pigmentaires des ascidies, et s'était demandé bien des fois si ce n'étaient pas HE iobvéments vitaux. Son élève, P. Carnot, les a retrouvés en étudiant les pigments mélaniques de dre sieurs espèces de vertébrés; Girod avait déjà décrit ceux des granules en suspension dans le liquide de la poche du noir de la seiche. Récemment, Pizon (1) a revu les mouvements des granulations colorées chez les tuniciers : « Chez les Botryllidés, dit-il, des granulations, de 1 & environ, ayant parfois l’aspect de microcoques, et colorées diversement, sont animées, sur le vivant, de mouvements très rapides dans l’intérieur des globules qui les renferment {ces globules circulent dans l’organisme ou bien s'accumulent en certains points du corps.) Beaucoup de granules pigmentaires ne sont pas inclus dans des globules et se trouvent absolument libres au sein du liquide, sanguin, dans lequel ils se meuvent très rapidement et où ils forment quelquefois de longues traiînées ». Pizon a constaté que cette mobilité appartient aussi au pigmeñt visuel des vertébrés et des invertébrés. D'autre part il a remarqué que les petits bâtonnets brillants de 10 à 20 y qui donnent les bandes argentées du maquereau, et qui sont considérés comme des cristaux de guanine associée à du calcaire, quoique feutrés, sont animés de mouvements oscillatoires permanents, -et que ces mêmes éléments, animés des mêmes mouvements, se retrouvent dans la membrane argentine de l'œil, qui en -est tout entière constituée.
Cet auteur ne conclut pas sur la nature de ces mouvements : « S'agit-il là de simples mouvements browniens? » Pour répondre à cette question, 1l faudrait d'abord définir ce que l’on entend par cette expression. On peut se rendre compte facilement que celle-ci ne signifie rien, car il n'y a pas de différence essentielle entre les mouvements du potassium à la surface de l’eau et ceux des plastidules de chromatine. En effet, en projetant des particules de potassium sur l’eau, on les voit tourbillonner; les échanges chimiques qui se font entre la masse du métal et celle de l’eau, avec une grande intensité, mais inégalement suivant les diverses directions, provoquent ces mouvements. Or, les premiers êtres vivants (plastidules ancestraux) devaient présenter des mouvements identiques,
(1) C. R. Ac. Se., 14 août 1899.
mouvements oscillatoires rapides et continus, car leurs échanges incessants avec le milieu extérieur étaient facilités par leur petite taille. Le mouvement présumé des plastidules ancestraux se trouve chez les plastidules nucléaires : les cytologistes décrivent dans la cellule des mouvements vibratoires dont le noyau est le point de départ. Il n’est donc pas étonnant que les granules pigmentaires, qui sont pour nous des plastidules, présentent de pareils mouvements.
Réactions dues à des agents chimiques. — On a peu étudié l'influence des agents chimiques sur les granules pigmentaires; Carnot a remarqué seulement que l’addition d'une goutte de chloroforme fait cesser les mouvements (1); le sublimé produit, d’après lui, le même effet, mais il s’agit sans doute d'une précipitation des sels mercuriques.
Réactiwns dues à des agents physiques. — Un fait a frappé Carnot, et l’a confirmé dans son opinion de la nonvitalité des granules pigmentaires : c’est la résistance de ceux-ci à de hautes températures. Ayant mis à l’autoclave à 120 degrés, pendant un quart d'heure, une solution contenant des granules en suspension, il a constaté que les mouvements ont persisté. À cela, je répondrai que les bactéries, qui sont indiscutablement des êtres vivants, résistent pourtant à des températures peu inférieures à celles-ci; en outre, les granules pigmentaires seraient plus proches de l’origine ancestrale et par conséquent pourraient avoir plus complètement conservé la propriété de résister à la chaleur.
Il nous semble que nous sommes autorisés à admettre une opinion contraire de celle de Carnot, en considérant les réactions du granule pigmentaire comme étant les manifestations essentielles de la vie plastidulaire ancestrale : mouvements oscillatoires continus dus à des échanges incessants avec le milieu environnant, extrême sensibilité aux variations chi-
(1) « Nous avons examiné, dit Carnot, des liquides tenant en liberté ces granulations, par le procédé de la goutte pendante dont se servent les bactériologistes : tout courant étant supprimé, les mouvements spontanés semblaient persister; l'addition d’une goutte de chloroforme faisait cesser les mouvements. » Thèse., p. 12.
miques de ce milieu, résistance à de très hautes températures, etc.
Le granule pigmentaire serait pour nous formé d'une substance fondamentale, voisine de la matière vivante ancestrale (chromatine) et imprégnée de substances résultant de sa destruction et conservant encore, elles aussi, quelque peu les caractères de la vie : je veux parler des pigments, ces substances si actives au sein des organismes vivants actuels (1), et dont l’hémoglobine, la chlorophylle et leurs dérivés, qui s’oxydent, s’hydratent, s'unissent aux albuminoïdes, etc., sont des exemples frappants.
(1) Les pigments produits par les granules pigmentaires, et peutêtre aussi par les plastidules nucléaires, peuvent naturellement quitter ces granules et se dissoudre ou se précipiter au sein du protoplasma et des liquides de l'organisme.
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