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CHAPITRE XIX

L'évolution du protestantisme français, au milieu de ses diversités ecclésiastiques et dogmatiques, le mène donc à chercher Tunion dans la pure vie spirituelle, la vie intérieure avec Dieu par le Christ. Si une telle union semble plus accessible entre les Eglises de libre examen qu'avec les Eglises d'autorité, ne pourrait-elle cependant s'étendre à toutes les formes du christianisme?

Le point essentiel, en effet, qui sépare les Eglises d'autorité des Eglises de libre examen, tient à ce que les premières, concentrant le spirituel et le temporel, ramènent l'unité religieuse à un ensemble d'institutions sacrées et de chefs hiérarchiques, qui constituent entre Dieu et l'homme un intermédiaire obligatoire, tandis que les Eglises de libre examen, substituant l'expérience religieuse individuelle à toutes les formes tangibles de la foi, placent rhomme directement en face de Dieu.

La concentration donne, il est vrai, aux Eglises d'autorité une grande force, mais une force de gouvernement qui accroît l'action, et une force verbale qui couvre, sous Tuniformité de la formule, les dissidences de pensées et de sentiments. L'organisation extérieure de ces Eglises, savamment combinée en vue de la direction des âmes, tend nécessairement à absorber les rapports individuels du croyant avec Dieu. Elles en reconnaissent cependant la grandeur et ne laissent pas de leur faire place.

Si nous étudions^ en effet, la première de ces Eglises, celle qui a servi de type à toutes les autres, par son ancienneté, sa science, ses vastes proportions, le catholicisme, si nous Fétudions non dans les développements généraux de son histoire, mais dans Tâme de ses saints, nous découvrons, en remontant de saint Augustin à saint Paul, un courant de doctrines qui, sous le nom de grâce, relie l'homme à Dieu, indépendamment de tous les intermédiaires. C'est de cette source que sont sortis les grands mystiques du moyen âge, puis Gerson, les réformés, les jansénistes.

Si on a attribué la prédestination à cette doctrine, c'est par un retour confus à la dialectique rationnelle. La vie intuitive religieuse implique la liberté en l'homme comme en Dieu.

Le catholicisme a pris quelquefois ombrage de cette doctrine, il ne l'a jamais formellement

condamnée. Tout en attachant, en efifet, aux rites et aux sacrements, certain pouvoir de sanctification, le catholicisme a toujours affirmé que ces pouvoirs ne deviendraient efficaces que par l'adhésion volontaire, la foi personnelle de celui qui en est l'objet : le signe sensible représente le canal de la vie spirituelle, il ne s'y substitue pas (1).

(1) Après avoir écrit ces lignes, craignant de me méprendre dans mon interprétation de la doctrine catholique, je demandai à M. René Doumic ce qu'il en pensait. Il me répondit que, n'étant pas lui-môme théologien, il trouverait plus sûr de communiquer cette page du manuscrit à un théologien de ses amis d'une orthodoxie incontestée.

Voici la réponse arrivée quelques jours après.

Le 4 juiUet 1907.

Madame,

L'ecclésiastique de mes amis auquel je vous avais promis de faire lire votre conclusion était en voyage, et c'est d*Italie qu'il me renvoie votre précieux manuscrit. Cela vous explique que la réponse ne vous soit pas plus tôt parvenue.

Mon ami, dont l'orthodoxie est indiscutable, me répond qu'il n'y a pas une ligne à changer.

Il ajoute : « J*ai lu ce manuscrit avec autant de respect que « de sympathie.

« C'est que cette conclusion toute de conciliation sera parfaite- « ment comprise des catholiques, en dépit de certaines nuances « de pensée. En effet, les catholiques qui liront le livre de « Mme Goignet ne seront pas des illettrés. Ils se rappelleront « notre doctrine de Vdme de l'Eglise^ à laquelle l'auteur fait allu- « sion et c'est dans cette grande idée, d'otl part de son côté « Mme Goignet, qu'ils se rencontreront avec elle.» Après ce témoignage, le mien serait bien humble et surtout bien superflu. Je ne puis donc que m'associer à votre belle et généreuse pensée. Et il me semble qu'après cette consultation d'un prêtre éclairé et expérimenté, vous pourrez être assurée de la sympathie de la partie éclairée du public catholique.

Je vous prie, etc.

René Doumig.

La séparation, entre catholiques et réformés, ne réside donc point dans la nature de la foi, mais dans les moyens qui y conduisent; elle réside dans la notion de TEglise, considérée par les premiers comme une prolongation de la révélation divine, tandis que les seconds retournent directement par l'Ecriture à cette révélation elle-même. Ainsi la source de la foi demeure entre eux commune. C'est si vrai que tel protestant peut se sentir religieusement plus proche de tel catholique et tel catholique de tel protestant, que d'un grand nombre de leurs coreligionnaires. J'ai entendu deux prêtres catholiques, d'une orthodoxie incontestée^ dire à un protestant à la suite d'un entretien spirituel : « Vous n'êtes pas dans le corps, mais vous êtes dans l'âme de l'Eglise et nous nous retrouverons là-haut. »

Pourquoi, dès lors, ne nous rapprocherions-nous pas dès cette vie, en respectant dans la diversité de nos symboles la diversité de nos besoins religieux ?

Certaines âmes, ouvertes et épanouies, trouvent dans l'alliance du culte et de l'art, dans le vaisseau mystérieux d'une cathédrale gothique, le déploiement des grandes cérémonies, les chants, les peintures sacrées, une source d'émotions qui suscitent en elles la piété. D'autres, plus renfermées, plus discrètes, ne se sentent jamais si proches de Dieu que dans la solitude et le silence où le prophète conversait avec l'Eternel. Celles-ci encore, naturellement incertaines et troublées,

aspirent à une direction ecclésiastique qui les fortifie et les guide, tandis que celles-là Fécartent comme une violation de la liberté intérieure. Cette diversité de nos besoins individuels ne représente-t-elle pas la part légitime de l'humanité dans l'union divine? Quand le Christ nous renvoie au Père céleste, il nous laisse tout le choix du chemin.

Ce n'est donc pas l'union des Eglises que nous cherchotis ici, mais l'union des âmes. L'union des Eglises, se heurtant à la conscience comme à la tradition, ne satisferait personne, tandis que l'union des âmes, réservant à chacun la liberté du symbole, grandira chez tous la clarté de l'esprit et la sympathie des sentiments. Nous aurions tant à apprendre les uns des autres, à nous connaître d'abord, à nous comprendre, avant de nous critiquer.

Que d'équivoques, de malentendus pourraient ainsi s'évanouir et de faux jugements se réformer ! Les protestants, par exemple, reprochent volontiers aux catholiques Tasservissement de leur soumission à l'Eglise ; les catholiques, aux protestants, l'orgueil de leur indépendance. Soyons plus justes des deux côtés. Le catholique agenouillé devant le prêtre, ne voyant en lui que le ministre de Dieu^ c'est à Dieu même que la soumission s'adresse. D'autre part, si le protestant, étranger à la consécration de l'Eglise, se place directement sous le regard de Dieu, c'est que ce regard, perçant les réplis cachés de la conscience^ comme il perce a la

moelle des os, » arrive à des profondeurs que nul œil humain ne saurait atteindre. Dans l'humanité, d'ailleurs, les grandes amitiés et les nobles amours ne rejettent-elles pas tout intermédiaire ? Si le chrétien protestant porte dans ses rapports avec Dieu une sainte jalousie, est-ce orgueil ou réserve des sentiments puissants ? Qu'on se rappelle l'anxiété du puritain dans l'interrogation de sa conscience, sa rigueur souvent excessive dans le jugement sur soi. En dépit de la transformation de nos mœurs, le fond de son âme subsiste encore aujourd'hui dans le vrai chrétien protestant. Il n*est pas élan d'humilité plus absolu et plus sincère que celui par lequel il se découvre et se remet au Dieu, qui seul sait, compatit et pardonne ; et sa supplication est entendue, car un accroissement de lumière, de force et de bonne volonté lui répond toujours.

Ce lien spirituel entre les âmes chrétiennes puisant à la même source sacrée, ne pourrait-il s'étendre même, dans une certaine mesure, à toutes les grandes religions de l'esprit ? Celles de l'Orient, par exemple, qui semblent déjà un pressentiment de la révélation chrétienne, et particulièrement celle des Prophètes où nous trouvons nos racines ? Ici, sans doute, l'union ne pourrait impliquer la plénitude de la vie intérieure, à laquelle l'Evangile donne un caractère si particulier; mais, en établis-

sant un fond de communauté morale, elle créerait au moins des rapports de bienveillance et souvent de sympathie entre les croyants.

Tout ce qui représente, dans le monde, la spiritualité divine comme un élément supérieur et directeur de la vie humaine et comme une promesse d'immortalité se rattache par quelque point au christianisme.

La conception religieuse, à cette hauteur, impliquant la liberté dans l'union, non seulement forme entre les hommes le lien suprême, mais elle réconcilie l'homme avec lui-même en réconciliant l'homme avec la science. Le grand ferment de luttes et de haines, entre la religion et la science, tient à la confusion de leurs origines et de leurs méthodes, à une époque où la critique de Tesprit n'avait point été faite. Nos dernières lignes ont brièvement rappelé comment la philosophie kantienne, distinguant profondément, dans nos facultés de connaître, l'intuition subjective, révélatrice de la religion, de l'observation et de l'analyse objective qui constituent la science, les réconcilient dans l'indépendance de leurs origines et de leurs méthodes.

Si cette séparation initiale, dans le même être humain, laisse voilée devant notre raison impatiente le mystère de la vie, du moins avec l'intérêt insatiable et inlassable de la recherche, elle nous ouvre dans l'immortalité toutes les espérances.

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