RETOUR SUR LE PASSE L^ÉVOLUTION CONDUIT A UNE ASSISE RELIGIEUSE
La séparation de l'Eglise et de l'Etat ouvre une ère nouvelle au protestantisme français. Leur tâche devient plus lourde. 11 leur suffira toutefois de prendre confiance, d'embrasser du regard un passé dont ils ont le droit d'être fiers. Non que l'orgueil doive jamais nous aveugler sur la faiblesse inhérente à l'humaine nature, mais ici Tinspiration part de plus haut. Devant cette poignée de croyants toujours prêts à mourir pour leur foi et qui souvent en meurent, c'est à l'Evangile librement interprété que nous reportons l'hommage. La grandeur de la lutte vient de ce qu'elle n'a eu pour objet aucun accroissement de pouvoirs ou de biens terrestres, mais la restitution d'un héritage sacré. Un des articles de la confession de foi ordonne une soumission entière au Prince dans l'ordre civil ; nul ne Ta jamais mis en ques-
tion. Au milieu des supplices, « les religionnaires » ne cessent de se proclamer, bons et loyaux sujets, ^t d*en appeler à « la justice du Roy, que certainement on trompe. » Aucun crime parmi eux ■accompli dans l'ombre, à l'abri des désordres du temps; aucun cri de haine ou de vengeance. Se remettant au Dieu puissant qui les éprouve, les aime et leur prépare des compensations immortelles, ils prient et attendent, serrés spirituellement les uns contre les autres, se consolent, s'entr'aident. Cette première phase est celle de Théroïsme.
Les années, les siècles passent. La persécution, fatiguée d'elle-même, se relâche peu à peu. Sous le poids de ses injustices et de ses désordres, la vieille société fléchit à son tour, la nation lui demande des •comptes ; c'est l'heure de la délivrance.
Les « religionnaires » tout en rendant grâce à la Révolution, en condamnent résolument les excès. Leur chef, Rabaut-Saint-Etienne, paye de sa tête cette réprobation généreuse. Le Directoire succède à la C4onvention, puis, au Directoire, le Consulat. Bonaparte, en rétablissant Tordre public, marque «on impartialité en faisant à l'Eglise réformée, à côté de l'Eglise catholique, une place officielle dans la nation et en appelant à la rétablir ses propres membres. Ceux-ci, dispersés sur toute la surface du royaume, se connaissant à peine, répondent difficilement à Tappel, puis, se rejoignant ^nfin, ils se mettent à l'œuvre, reconnaissants et
joyeux, sous la direction de leurs chefs. C'est l'heure de la réorganisation.
Dans le premier épanouissement de la délivrance, l'action de grâces suffit à la piété, les temples relevés retentissent de chants et de prières; la théologie reste muette et, quand elle réapparaît, la grande fraternité couvre ses subtilités et ses dissidences. Plus tard seulement, sous une inspiration étrangère, affectant un caractère absolu, elle provoquera des discordes. La raison analytique d'ailleurs ne pouvant rien démontrer dans Tordre intuitif de la foi, les luttes théologiques, stériles en soi, produiront au moins un résultat critique. Désespérant mutuellement de se convaincre, on s'agenouille, on prie, et, la religion étant une vie, on y croit, en la sentant palpiter. Ainsi, par le seul fait de révolution, la foi intérieure et vivante, se dégageant de ses représentations formelles et abstraites, nous conduit à l'unité spirituelle, dont la séparation de l'Eglise et de l'Etat facilitera Téclosion, en nous laissant entièrement à nous-mêmes.
Après la rupture du lien légal qui, la veille encore, maintenait officiellement dans un même corps les deux partis religieux en opposition doctrinale, on s'attendait à voir ces partis se reconstituer librement dans une mutuelle indépendance. Mais un faisceau de sentiments intimes et profonds, plus forts que tous les raisonnements logiques,
156 LE PROTESTANTISME FRANÇAIS AU XïX® SIECLE
les rivent l'un à l'autre : c'est l'esprit même de la Réforme, le contact permanent avec l'Ecriture librement interprétée, mais sous une inspiration commune; c'est surtout ce long passé de souffrances et de luttes, rattachant mystérieusement entre elles les générations. Voilà ce que rien d'extérieur ne saurait anéantir. La séparation à peine prévue, en effet, ces sentiments se lèvent.
Quand, après le synode de 1872, le parti orthodoxe organise ses synodes officieux, il espérait que « le jour se lèverait bientôt où les descendants des huguenots temporairement séparés se retrouveraient dans une organisation commune. »
Plus tard, en 1896, les représentants de cent quatre consistoires, réunis à Lyon, votaient à l'unanimité un ordre du jour du professeur Jalabert, demandant le rétablissement du régime presbytérien synodal et, en 1899, une proposition de M, le pasteur Lafon, tendant au rétablissement du synode général, conformément au projet arrêté par le synode de 1872, obtint l'adhésion presque unanime de la deuxième conférence de Lyon. Le projet toutefois échoua devant le refus de l'Etat, dont l'autorisation est nécessaire (1).
L'émotion s'accroît à mesure que l'heure approche. En 1905, un synode officieux réuni à Reims décide à une voix de majorité, malgré l'opposition persistante de la droite orthodoxe, la convoca-
(1) Discours de M. le pasteur Ducroire.
tion, au lendemain de la séparation, d'une assemblée générale des Eglises réformées. Quelques mois plus tard, à Montpellier comme à Reims, le même vœu est exprimé.
La loi: votée par les Chambres, M. Wilfred Monod, pasteur à Rouen, s'appuyant d'un groupe d'Eglises d'esprit modéré, intervient entre les orthodoxes intransigeants et les libéraux et propose une réunion générale à Jarnac, pour chercher une nouvelle base d'entente.
Cette réunion a lieu le 4 octobre 1906.
M. Wilfred Monod, président de la commission d'initiative, expose dans un rapport l'état troublé des esprits et l'aspiration générale vers une foi commune et vivante. « Groupés, dit-il, non plus sur le terrain ecclésiastique, mais sur le terrain des expériences et des ambitions chrétiennes, nous sommes d'accord pour affirmer que les croyants et les Eglises doivent chercher la véritable unité dans l'union des cœurs : volonté commune de repentance morale, de réveil spirituel, de rénovation théologique et de réformes sociales. » Il importe aux individus comme aux Eglises de manifester cet accord latent par « une déclaration religieuse, une discipline pastorale, un programme, un idéal d'évangélisation. »
La proposition acceptée, un projet de déclaration s'ensuit, lequel « écartant l'uniformité des dogmes, fonde l'unité sur la valeur religieuse unique
de la Bible, document des révélations progressives de Dieu, et sur la personne du Christ dont la Bible témoigne. Le Christ, fils du Dieu vivant, don suprême du Père à l'humanité souffrante et pécheresse, qui, par sa vie sainte, son enseignement, sa mort sur la croix, sa résurrection, son action permanente sur les âmes, sauve parfaitement tous ceux qui par lui s'unissent à Dieu, et leur impose le devoir de travailler à l'édification de la cité de justice et de fraternité. »
Ces termes, d'ailleurs, empruntés aux évangiles, sont laissés à la libre interprétation de la conscience du croyant, lequel s'attachera à les harmoniser avec les règles de la méthode scientifique, en vue d'une réconciliation de la pensée moderne et deTEvangile. « Le caractère progressif de la révélation divine laisse libre champ aux découvertes de l'exégèse, mises en lumière par l'histoire des religions comparées. »
La discussion qui précède le vote de cette déclaration est des plus orageuses, l'orthodoxie se sentant entamée. On craignait même un échec, quand Ch. "Wagner se lève et, obéissant à son inspiration ou plutôt « à l'inspiration de l'esprit, » fait la déclaration suivante :
« Unissant dès longtemps dans ma personne et mon expérience religieuse ce qui se combat et s'exclut dans le protestantisme, j'ai réalisé cette unité dans la communion de celui qui disait : « Je suis le
cep etifous êtes les sarments. » Elevé dans l'orthodoxie, je ne frapperai pas le sein de ma vieille nourrice. Si, depuis lors, j'ai passé par d'autres chemins de l'expérience intérieure et de la vie, c'est pour arriver à reconnaître le même Evangile et la même inspiration, sous des formes différentes. Rencontrant des hommes également chrétiens, qui se combattaient parce qu'ils ne se comprenaient pas, j'arrivais à les concilier, en filtrant leurs pensées à travers mon âme.
« Dans l'esprit de celui qui a dit « Je suis la vérité^ » il y a un merveilleux pouvoir de réduire au même dénominateur les fractions les plus diverses de l'humanité. Là où les calculs humains échouent et perdent leur pouvoir, si le grand Maître des âmes vient à passer, il réalise la promesse : un seul berger et un seul troupeau. Nous sommes venus ici, disciples du même Sauveur, en qui Dieu habite dans sa plénitude. Fils du même crucifié,nous avons tous la même passion pour l'éternel Vivant et Contemporain, et la même foi en lui. L'heure, qui unit nos mains en un pacte cordial, n'est pas une heure qui sonne au cadran d'une petite ville de province, c'est une heure éternelle.
« Nous l'avons lu et médité, votre émouvant message, il a réveillé en nous les plus vivantes, les plus mystérieuses expériences de la foi.
A travers toutes les profondeurs de mon humanité, à travers l'héritage conquis au Golgotha, et
les liens qui nous rattachent à Calvin et à Luther, je sens en cet instant circuler un courant généreux. Je sens remuer en moi les cendres des pères redevenues vivaces. Venus de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi, des horizons les plus opposés de la pensée, nous sommes réunis dans cette assemblée, comme le sont en une fournaise des minerais divers et, par la puissance du feu qui nous éprouve et mêle nos diverses terres, nous aboutissons à la synthèse. Du creuset où nous réunit l'amour et la douleur, coulera brillant un seul métal : l'or pur de la doctrine chrétienne, fondement de la vie en laquelle nous communions... L'Invisible qui est au milieu de nous, plus puissant que tout ce qui est contre nous, préside lui-même à l'union, en garantit la sérénité et la durée. Ecoutons le Christ nous dire : «Mesenfants,je suis là ! ne craignez rien, croyez seulement! »
A ces dernières paroles, l'assemblée debout, frémissante, applaudit longuement. Des docteurs, des pasteurs, des magistrats sanglotent comme de petits enfants; on se rapproche, les mains se joignent; on se serre les uns contre les autres. (( 11 y a des larmes sur bien des visages, is'écrie le président, Dieu besognait dans nos âmes, quand son esprit a parlé par la bouche de M. Wagner. » Le passage à la discussion des articles est repoussé. Surmontant son émotion, le président lit la décla-
ration de principes et spontanément, sans qu'on puisse dire d'où est parti le mouvement, l'assemblée tout entière se lève pour Fécouter debout.
Minute solennelle ! La déclaration est votée à l'unanimité. En une prière ardente, M. le pasteur Schultz remercie Dieu des joies supra- terrestres éprouvées par tous, à l'heure où se scelle l'union dans l'amour commun pour le Christ. Après le chant du choral de Luther, et pendant une suspension de séance, les mains se serrent à nouveau, des paroles d'affection réciproque s'échangent. Plus de préventions, plus de pensées d'amertume, illuminations d'en haut, ravissement de l'amour fraternel. Rappelant le cantique de Siméon, un vieillard s'écrie : « Maintenant je puis mourir! »
A la suite de cette réunion émouvante, on tire de la déclaration qui vient d'être votée des statuts, qui là reproduisent article par article, et on décide qu'un synode des Eglises réformées sera tenu à Mazamet, le mardi 9 avril, en vue de former une union fédérative des Eglises réformées, sur une base exclusivement spirituelle de foi et de vie.
Ce synode se tient au lieu et au jour dits, on y propose plusieurs projets d'organisation pratique, visant l'union libre des Eglises et non une identification, contraire au principe de la Réforme. Plusieurs projets sont présentés. Celui qui semble correspondre le plus exactement à cette conception
est une délégation des sociétés cultuelles, laquelle, tout en s'unissant sur la base spirituelle déterminée par le vote de Jarnac, réserve à chaque Eglise « la pleine liberté de son organisation intérieure. » L'association générale se réclamant de la parole : « La lettre tue et l'esprit vivifie, » se fonde conformément aux lois du !•' juillet 1901 et du 9 décembre 1905, sous le titre d'« Union des Eglises réformées de France. » Puis^ elle fait un appel dans le protestantisme français à tous les croyants et à toutes les Eglises. On y répond lentement; mais le principe est posé. L'avenir lui appartient et c'est vers l'avenir que nos regards se lèvent.