‹ L'évolution du règne végétalChapitre 65 sur 132 · PAUVRETÉ ET UNIFORMITÉ DE LA FLORE JURASSIQUE · texte numérisé non relu

PAUVRETÉ ET UNIFORMITÉ DE LA FLORE JURASSIQUE

végétal des temps jurassiques. Cette flore persiste toujours la même, avec des variations et des oscillations secondaires, jusqu'au moment de l'invasion des types angiospermiques. La mer change de place à plusieurs reprises; les terres de Tarchipel européen primitif se soudent entre elles ; l'espace continental s'agrandit, mais la végétation se maintient dans son uniformité jusqu'au delà de la période et l'on n'aperçoit de progrès bien sensible vers un nouvel état de choses, ni dans le néocomien ou l'urgonien, ni même dans le gault. Il faut s'avancer au delà et toucher au cénomanien avant de le voir se prononcer. Dans cette suite de myi*iades d'années, partant du rhétien pour aboutir à l'infracrétacé , aucune circonstance géographique ni climatérique ne s'était évidemment produite, qui fût de nature à provoquer un renouvellement de la flore; mais aussi l'énergie et la portée du mouvement novateur, coïncidant avec le cénomanien, se trouvent en raison directe et inverse de la longue durée du temps de repos. — Remarquons-le d'ailleurs d'une façon générale, si l'extension du sol continental favorise la marche et provoque l'émigration des types jeunes et plastiques, les types âgés, en possession du sol d'une région et que rien ne sollicite à sortir du périmètre de leur habitation, opposent leur masse à l'invasion venue du dehors. La forêt abandonnée à elle-même se défend; elle peut rester longtemps impénétrable aux nouveaux arrivants, surtout lorsqu'aucun agent perturbateur, comme l'homme, ne vient précipiter la perte des types vieillis, en détruisant des végétaux qui, une fois abattus, ne sauraient reprendre possesion des points d'où ils ont été chassés. A défaut de l'homme, des révolutions phytiques très accentuées, émersions ou immersions, terres séparées mises en communication, abaissements climatériques très marqués, peuvent seuls ouvrir à des végétaux envahisseurs la barrière et leur frayer le chemin. Le déclin rapide des types antérieurs devient alors la raison d'être de la substitution qui s'accomplit et qui peut, une fois inaugurée, aboutir à de rapides changements.

Il faut croire que, durant le cours de la période jurassique, il ne se produisit rien de pareil ; que le climat, l'espace continental et l'orographie ne subirent pas de révolutions bien significatives, enfin que le refroidissement polaire ne s'était pas manifesté ou

n'avait pas fait des progrès assez sensibles pour motiver une rénovation des formes du règne végétal. Les occasions manquèrent ou ne furent pas assez décisives; de là Timmobilité du règne et sa persistance à comprendre toujours les mêmes éléments. Il n'en fut pas ainsi dans la période suivante et nous croyons que, d'une façon plausible, bien que conjecturale, les causes prochaines de la révolution qui s'opéra peuvent être déterminées.

Celte révolution, nous voulons parler de celle qui entraîna l'extension et la diffusion des Angiospermes, plus spécialement des Dicotylées, se réalisa simultanément dans les deux hémisphères, au centre de l'Amérique nord, comme au cœur même de l'Europe et aussi dans le Groenland. C'est là une première donnée indiquant que le phénomène eut lieu sous l'influence et par l'intermédiaire de la région arctique et qu'il coïncida, soit avec un abaissement climatérique, soit avec des connexions continentales en rapport avec la marche que suivirent alors les Angiospermes en pénétrant partout [et s'étendant plus loin vers le sud qu'elles ne l'avaient encore fait, au sortir de la région mère d'où elles provenaient pour en rayonner dans plusieurs directions.

L'absence même de ces Angiospermes, soit dans la Sibérie orientale, soit dans le Spitzberg et le Groenland, dans les âges immédiatement antérieurs au cénomanien, tend à prouver également que ces plantes n'ont pas eu leur premier berceau dans l'extrême nord, mais qu'elles s'y sont répandues à peu près en même temps qu'en Europe et en Amérique. Il semblerait donc qu'à ce moment, les Dicotylées fussent venues d'une région intermédiaire à ces trois points et ayant des connexions avec ceux-ci, de manière à communiquer par eux avec tous les autres. Il est remarquable d'avoir à constater que la date de cette diffusion concorde justement avec celle à laquelle se rapportent les premiers indices assurés du refroidissement des régions polaires et de la différenciation des climats dans le sens des latitudes. Ainsi, connexions continentales avec une terre située de manière à favoriser l'immigration en Europe, au Groenland et en Amérique des Angiospermes primitives, peut-être propagées au sud de leur pays natal à la faveur de chaînes de montagnes facilitant leur extension, et abaissement de la température dans le sens des latitudes, manifesté pour la première fois d'une manière

PARTICULARITÉS RELATIVES A l'EXTENSION DES DICOTYLÉES. 189

sensible aux environs du pôle, tels seraient en résumé les caractères principaux qui expliquent pour nous les débuts et constituent la raison d'être de cette évolution, la plus considérable dont le règne végétal ait jamais donné Texemple. Si nos présomptions sont vraies, à Textension continentale qui inaugura la période infracrétacée, extension à laquelle rien de ce qui avait eu lieu jusque-là ne saurait être comparé, seraient venues se joindre la présence et Tinfluence de puissantes régions montagneuses dont le r61e important ne saurait être contesté, que Ton considère l'Amérique lors du Dakota-group, ou que Ton se transporte en Europe sur le pourtour du golfe néocomien de Paris, en Saxe ou en Bohème. L'abaissement de température, accusé pour la première fois dans la zone circumpolaire et se propageant de là vers le Sud, ajouterait un trait de plus à cette accumulation de circonstances, et la cause impulsive du phénomène égalerait en énergie les effets qu'elle aurait produits.

A lui seul, le refroidissement polaire devenu définitif et ne cessant dès lors de faire des progrès, à dater de cette ère inaugurale, constitue un fait capital d'où relèvent tous les changements généraux éprouvés par la végétation de la zone tempérée actuelle dans les âges qui suivirent. L'apparition des Dicotylées, de même que leur extension subite^ ont été dues à un concours de circonstances combinées avec les premiers effets sensibles de ce même abaissement.

Le refroidissement polaire ne doit pas être considéré seulement en lui-même, mais dans les conséquences qu'il a nécessairement entraînées. Ses effets n'ont pas été restreints à la partie du globe qui en fut le théâtre immédiat; ils se sont étendus de proche en proche ; bien plus, ils se sont fait sentir au loin; enfin, ils se sont combinés avec ceux qui résultent naturellement de la répartition géographique du sol et de son relief, pour en accentuer la portée.

Sous l'infiuence du refroidissement polaire et des progrès de ce refroidissement, il s'est créé des courants atmosphériques et marins, auparavant inconnus ou trop faibles pour avoir une action bien marquée, mais qui sont devenus plus tard les agents les plus actifs des particularités de climat propres à chaque région du globe. Les différences entre les îles et les continents, entre les plateaux et les plaines inférieures, entre

les pays soumis à des vents secs ou chargés d'humidité, entre les massifs alpins et les vallées abritées ou les plages océaniques, sont edlées ainsi en s*accentuant toujours davantage et cette considération suffit à elle seule, si Ton observe à combien de reprises la disposition relative des terres et des mers a changé à la surface du globe et spécialement en Europe. Les modifications de la flore sont en raison directe de ces changements géodésiques et orogrsphiques; elles en sont la conséquence forcée, de même que rabaissement de la température, les variations du climat et les mouvements oscillatoires du sol expliquent Télimination et Tintroduction corrélatives d*une foule d'espèces destinées à périr ou à s'étendre, dès que les conditions régulatrices de leur existence cessent de se maintenir.

Il nous serait impossible d'insister à la fois sur tous ces phénomènes, de les définir un à un et de donner des exemples de nature à les faire ressortir. Ce serait se perdre dans un labyrinthe de détails sans fin, presque toujours étroitement enchaînés, puisque les faits dont nous parlerions sortiraient d'un enchevêtrement de causes principales ou secondaires, réagissant l'une sur l'autre et dont la flore de chaque temps et de chaque pays n'est, en résumé, qu'une dernière résultante.

Mais, avant de terminer le chapitre et l'ouvrage lui-même, nous voulons insister en quelques mots sur le phénomène des émigrations d'espèces et de types venus des alentours du pôle et se déplaçant du nord au sud pour pénétrer sur divers points de la zone tempérée boréale. Ces immigrations, réalisées à plusieurs reprises et le plus souvent dans plusieurs directions simultanées et rayonnantes, dépendent en principe du refroidissement des régions circumpolaires, graduellement accentué à travers les siècles et les périodes. Ce refroidissement, on le conçoit sans peine, ouvrait à une foule de plantes, préalablement adaptées au climat de leur berceau d'origine, l'accès des régions attenantes plus méridionales, atteintes, elles aussi, par les suites de l'abaissement calorique et présentant dès lors des conditions de climat sensiblement pareilles à celles dont la zone arctique se trouvait de jour en jour destituée.

Les faits qui se rapportent à ce rayonnement des espèces polaires sont aussi évidents que multipliés. Ils ressortent surtout des travaux importants de M. Heer sur la flore arctique, décrite

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