‹ L'évolution du règne végétalChapitre 66 sur 132 · CONSÉQUENCES DU REFROIDISSEUENT POLAIRE · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DU REFROIDISSEUENT POLAIRE

d'après des documents recueillis dans Textrême nord par d'intrépides explorateurs. Ils rendent compte si clairement et des épaves de Tancienne flore arctique, encore disséminées çà et là, et de la distribution géographique des plantes de notre zone à travers les deux continents, et du phénomène si connu des genres à espèces disjointes, séparées par de larges espaces intermédiaires dans le sens des longitudes, qu'il n'est aucunement besoin d'invoquer d'autres preuves à l'appui de cette théorie des migrations polaires envoyant des colonies qui s'avançaient, au sud, vers des terres plus hospitalières, à mesure que le froid, gagnant au nord en intensité, étendait graduellement son domaine.

Une seule condition était nécessaire pour que le phénomène se réalisât, condition matérielle tenant à la distribution géographique des terres et qui semble avoir été l'apanage exclusif du pôle arctique. A défaut d'une calotte continue, excluant les mers du périmètre des pôles, de manière à souder entre elles les extrémités boréales des trois continents, il fallait au moins que, tout autour d'un bassin central, les contrées polaires fussent disposées circulairement, soit en archipels discontinus, soit en une ceinture annulaire; que ces contrées fussent peuplées de végétaux uniformes et qu'en arrière elles se trouvassent en connexion directe avec les continents qui, malgré bien des variations, se sont toujours partagé la zone tempérée boréale. C'est à dessein que nous mentionnons ici l'hémisphère boréal à l'exclusion de l'autre. Effectivement, ces conditions, essentiellement favorables à l'émigration des plantes, ne se retrouvent pas au pôle antarctique et n'y ont probablement jamais existé.

On sait que les extrémités australes des trois principales masses continentales s'atténuent en pointe et se terminent au sein de l'océan sans limite qui occupe la plus grande partie de l'hémisphère austral. La plus avancée de ces pointes est celle qui, par la Patagonie et la Terre de Feu, atteint à peine le 55® degré; le cap africain s'arrête avant le 35* degré et les îles de l'Australie un peu après le 45* degré de latitude. Dans tout l'espace qui s'étend au delà, il n'existe aucune région assez importante pour avoir servi de lieu de refuge à des plantes émigrées des abords immédiats du pôle antarctique. Si le continent polaire austral a possédé originairement une flore spé-

ciale, celle-ci, selon toute prévision, a dû périr tout entière, au lieu d*aller, comme dans le nord, combler les vides, à mesure qu'il s'en manifestait dans le large périmètre des continents qui de tout temps ont existé au delà du tropique du Cancer.

Vainement objecterait-on qu'il a pu en être autrement dans des temps antérieurs au nôtre. La géologie, selon un de ses interprètes les plus autorisés, M. A. de Lapparent ^ nous a appris effectivement que c le plan des masses continentales était partout de très ancienne date et que, généralement, la terre ferme s'était constituée par des adjonctions successives de couches sédimentaires autour de noyaux cristallins primitivement émergés » ; et le même auteur ajoute que c très rarement la régularité de cet accroissement a été interrompue par de grands changements survenus dans le domaine réciproque de la terre et des eaux ». Nous savons à n'en pas douter, à l'aide des fossiles et par l'étude même des terrains explorés sur une foule de points, qu*il en a été ainsi au pôle arctique, et qu'à partir des âges les plus reculés jusqu'au milieu du tertiaire, la mer, plus ou moins restreinte ou étendue, n'a cessé d'occuper les alentours immédiats de ce pôle ; nous savons aussi que cette mer a toujours compris des régions insulaires ou continentales, couvertes de végétation, plus ou moins vastes selon les temps, mais dont l'importance relative est le plus souvent attestée par la puissance des dépôts d'eau douce, aussi bien que par la richesse des essences forestières, qui dénotent la présence de grandes contrées, sillonnées par des cours d'eau, parsemées de lacs et dominées par des massifs montagneux dont il n'est pas impossible de reconstituer les bois.

Bien plus, cette disposition des terres arctiques autour d'une mer intérieure, ce groupement de trois masses continentales dans les limites de la zone tempérée boréale, de même que leur terminaison en pointe vers le sud et l'opposition présentée par le pôle antarctique dont l'ordonnance géodésique est l'inverse de celle de l'autre pôle, tous ces traits et ceux qui en découlent naturellement, comme l'importance à peu près exclusive de l'hémisphère boréal à propos de l'origine et de la marche évo-

1. Voy. Traité de géologie, par A. de Lapparent. Paris, F. Savy, 1883, p. 1248.

Page 1