AUX ENVIRONS DE H
Ce titre surprendra quelques personnes, même parmi celles qui ont entendu parler de nos vieux romans et qui se souviennent de Don Quichotte. Leur curiosité, en cela peu ambitieuse, a été satisfaite d'apprendre qu'au XII®- XIIP siècle, sinon plus tard, des poètes français avaient donné la vie à des figures de héros, accomplissant d'étranges exploits et engagés dans d'interminables aventures. Que l'amour se logeât parfois sous la cuirasse de ces héros, c'est ce que des noms comme ceux de Tristan et de Lancelot leur ont appris. Au XVII® siècle, Chapelain disserte encore sur l'amant de la reine Guenièvre, et au XVIII% le comte de Tressan et le marquis de Paulmy tirent de la poussière, en les habillant à la mode galante
(1) Lecture faite dans la séance publique de la Classe des lettres de l'Académie royale de Belgique, le 6 mai 490S,
du temps, quelques-uns des preux, chers à Tiinagination du moyen âge. Le romantisme prétendra nous les restituer tels qu'ils ont hanté celte imagination; mais le plus souvent il substituera simplement un maquillage k un autre, et c'est l'érudition philologique qui, dans la seconde moitié du XIX® siècle, aura surtout l'initiative d'une véritable résurrection. 11 reste à intéresser un public plusétendu aux résultats dont s'enorgueillit à bon droit la science littéraire en Allemagne, en France et en Italie. C'est ce que des éditions classiques, comme celle de la Chanson de Roland (1) par M. Léon Gautier, et des modernisations intelligentes, comme celles de M. VV. Hertz (2) ou de M. Joseph Bédier (3), contribuent discrètement à faire. Mais cela ne veut pas dire qu'on ne puisse, dans des études critiques, inspirées de la méthode comparative, donner l'animation de la vie à l'analyse et à la confrontation des chefs-d'œuvre romanesques de notre très ancienne littérature. M. Gaston Paris, pour citer un grand nom (4), MM. Alfred Jeanroy, Joseph Bédier et d'autres (5) n'ont pas craint de tenter cet élargissement de perspectives longtemps trop restreintes. Je voudrais, dans une série de contributions, dont celle-ci est la première, m'associer
(1) Alfred Marne, à Tours.
(2) Voyez notamment de ce savant : Tristan und Isolde, 2f édit. Stuttgard, Colta, 1894.
(3) Le roman de Tristan et Yseut, traduit et restauré, préface de Gaston Paris, Paris, Sevin et Rey, s. d.
(4) Voyez du regretté académicien les deux séries de La poésie au moyen âge, Paris, Hachette, in- 12, et Poèmes et légendes du moyen âge, Paris, Société d'édition artistique, s. d., ïn-S^.
(5) Je signalerai particulièrement les beaux articles de M. Joseph Bédier dans la Revue des Deux Mondes.
modestement à la même œuvre, sans m'abstraire pour cela, d'ailleurs, de la rigueur qui s'impose à des recherches spéciales ayant le passé pour objet.
On admet de façon générale que les romans dits de chevalerie se classent chronologiquement, dans la litté- ^ture française, après les gestes, c'est-à-dire après les fragments conservés de l'épopée nationale, ayant pour sujet les conquêtes de Charlemagne et de ses pairs. Logiquement, il y a eu, en effet, succession. Historiquement, il y a eu souvent simultanéité. Beaucoup de chansons de | geste sont même postérieures à nos meilleurs romans, puisqu'elles datent du XIII® siècle et que ceux-là ont, pour la plupart, vu le jour entre 1150 et 1200. D'autres chansons ont été soit composées, soit remaniées sons l'influence des romans d'aventure, dont la vogue semble avoir troublé la cervelle de ceux qui les mettaient en rimes et de ceux qui les récitaient. Huon de Bordeaux, la chanson des Saisnes, Foucon de Candie ne diffèrent, à plus d'un endroit, des récits consacrés aux chevaliers d'Arthur que par leurs décasyllabes et leurs laisses, de longueur inégale, tandis que ces récits sont écrits en octosyllabes, rimant deux par deux. Pour le surplus — et le surplus est, ici, l'essentiel — on trouve de part et d'autre les mêmes mœurs courtoises, le même idéal d'amour et de courage, la même disproportion entre les exploits et les sentiments attribués aux héros et la réalité toute plate, telle qu'elle nous apparaît dans les textes de pure histoire.
Il n'en fut pas ainsi du premier coup, et c'est pourquoi iljmitjeiiîrêtre ]a^eine d'examiner de prèsJes premières productions du roman, qui remontent à une date
où l'épopée avait conservé l'intégrité de ses caractères constitutifs. Parmi ces caractères, il en est un qui semble leur avoir manqué le plus souvent, c'est la publicité qui résultait de la récitation modulée (i) sur des places publiques, dans les camps ou dans les grandes salles de châteaux. On chantait la geste, on lisait le roman. Gela veut-il dire que la geste ait joui d'une popularité, qui manque toujours au roman? Je suis peu disposé à le croire, bien que l'opinion contraire soit le plus ordinairement adoptée. Les auteurs de nos vieilles épopées chantaient les exploits d'une classe et ne devaient guère intéresser qu'elle (2). S'ils éveillaient la curiosité du
\/ (1) Voyez SucHiER dans la Zeitsc/irift fur Romanische Philologie, XIX, 370.
(2) Bien des indices, écrivais-je déjà en 1891 (Hulletin de Folk-lore, tome I, p. 19), plaident en faveur de la nature aristocratique de la Geste : ses thèmes ordinaires, qui n'exaltaient qu'une classe et ne devaient intéresser qu'elle, ses premiers auteurs, de même souche que ses héros, ou ambitionnant de Tétre; les témoignages épars dans les textes. L'art de composer des chansons de longue haleine appartint d'abord aux seigneurs. Nous voyons Guillaume IX, duc de Poitiers, s'y adonner après son retour de Palestine (Ord. Vital dans D. Bouquet, XII, 603); Bertolais, l'auteur de Raoul de Cambrai, était noble et fier de sa naissance, et il avait assisté à la bataille qu'il décrit dans sa chanson (vers 2445-2447 de l'éd. P. Meyèr et Longnon); Raimbert de Paris étale le même orgueil (// 7i*est jongleras qui soit de mon lignage... Manuscrit de l'évéque Cosin, à Durham); Taillefer, ce qui chantait si bien » de Roland et des autres pairs, ne réclame d'autre prix de son art, à Hastings, que l'honneur de porter le premier coup {Roman de Rou, II, vers 8035, sq.). M. Schultze a rassemblé divers témoignages attestant le goût de l'aristocratie pour ces récits de bataille (Hôfisches Leben, I, 563); Guiraut Riquier nous dit que les seigneurs voulaient tous avoir des jongleurs à leur service pour célébrer leurs exploits et les louer (Diez, Poésie des Troubadours, p, 21). Guillaume d'Orange, maître de Nîmes, est pris de nostalgie;
peuple, s'ils renirelenaient adroitement pour battre monnaie à ses dépens, il n'en est pas moins vrai qu'ils se sentaient surtout à l'aise sous le toit crénelé d'un châte-
il regrette que le dénuement dans lequel il a quitté la France Tait empêché d'emmener avec lui « harpeor ne jugler » {Prise d! Orange, 56); voyez d'autres témoignages dans Zeller, Tàgliche Lebensgewohnheiten im altfranz. Epos, p. 57, notes 189-191. Parfois les seigneurs utilisaient Fart du jongleur pour se tailler une popularité utile à leurs desseins (Ducange, s. v. Joculalor, texte de Rog. de Hoveden), et les irouveurs, mécontents de leurs maîtres, savaient les punir, pnr l'omission de leur nom dans un récit de bataille, d*un manque de générosité hors de propos (Lambert d'Ardres, cité par Pigeonneau, Cycle de la croisade, p. 47, n. 1). La censure ecclésiastique, impitoyable pour la gaieté populaire et les chants profanes, n'a qu'indulgence pour ces panégyriques des grands, comme pour ceux des saints (voyez un texte cité par Guessard, préf. de Huon de Bordeatix, p. XI). Il n'est pas jusqu'au passage de la Vita Wilhelmû si souvent invoqué, qui ne spécifie que la gloire de ce personnage se répandit surtout parmi les chevaliers et les seigneurs (praecipiie militum ac nobilium virorum.,,), — Depuis 1891, j'ai encore réuni de nouveaux témoignages (notamment du même Lambert d'Ardres, déjà cité, un texte reproduit dans Histoire littéraire de la France, XXIII, 12, où l'on trouve la distinction très nette entre le genre noble des gestes et le genre roturier des autres fictions : « ... sive in cantilenis gestoriis, sive in eventuris nobilium, sive etiam in fabellis ignobilium.,. ». Depuis lors aussi, M. Bédier (Histoire de la langue et de la littérature françaises^ de Petit de Julleville, II, pp. 61 et 93) a souligné les mêmes oppositions et M. Gaston Paris a écrit {Poèmes et légendes du moyen âge, Paris, 1900, pp. 7-8) ces phrases significatives : « Les barons avaient » leurs chansons épiques, et ce n'est guère que de celte classe, la » plus importante au point de vue de la civilisation, qu'il s'agit » quand on parle de littérature nationale. Quelque opinion qu'on ait » de l'ignorance plus ou moins profonde de la foule, au moyen âge, » quelque littérature dont on lui attribue la connaissance, on sera » obligé de convenir que, antérieurement au XIII® siècle, la poésie » est à peu près exclusivement destinée à l'aristocratie, et que des » poèmes, surtout de la nature de celui qui nous occupe {Roland)^ ne
lain, sous la tente du soldat et dans les grandes salles des palais seigneuriaux, à Theure crépusculaire où, dans la fumée de Tivresse, excitée par des vins épicés, ces hommes, rudes et simples, payaient d*un manteau ou d'une bourse le récit de leurs propres exploits ou des hauts faits de leurs ancêtres.
Le peuple devait connaître d'autres divertissements, qui parlaient plus directement à son âme et moins à un sentiment de vanité corporative. Il ne faut pas oublier que les époques d'exaltation (l'exaltation religieuse exclue) sont moins éloignées de nous qu'il n'y paraîtrait tout d'abord, que le sentiment d'une nation, ayant sa conscience propre et son but en elle-même, est une idée d'hier, sans racines bien profondes dans le passé. Aujourd'hui même, s'il n'était entretenu par l'école, par le service militaire, par la presse et par tant d'autres agents émotionnels, dans cette pensée salutaire qui est faite d'abnégation individuelleetd'idéalisme collectif, l'homme du peuple se détacherait vite d'une forme d'altruisme qui ne tombe pas sous les sens et ne parle guère à son simple cœur. A plus forte raison devait-il en être ainsi I dans la France chrétienne des XI® et XII® siècles. La solidarité des classes était sans doute alors plus forte ' qu'elle ne l'a été aux époques suivantes, mais elle se
» pouvaient être écrits qu'en vue d'un public chevaleresque; aussi » les adresses aux auditeurs, qui commencent beaucoup de chansons » de geste, les appellent-elles toujours « seigneurs » ou « barons ». » C'est donc dans ce sens que nous pouvons regarder la Chanson de » Roland comme nationale : c'est surtout pour la classe aristocra- » tique et guerrière de la nation qu'elle était vraiment épique. » Voyez encore Stengel, dans la Zdtschrift fur franzôsische Sprache hnd Litteratur, XXII, p. 135.
manifestait sous des formes purement locales; déjà l'âge des communes était proche et la féodalité restait debout. Rien n'évoque ici cette conscience de tout un peuple que des esprits brillants, mais hasardeux, comme celui de Léon Gautier, ont voulu voir dans la Chanson de Roland. Le seul écho qui nous soit resté de ces vibrations chauvines à travers les siècles est l'écho de plusieurs gloires individuelles, mal assemblées dans le faisceau d'un idéal monarchique. Et que dire si, cinquante ans après Roland^ Charlemagne n'est plus qu'un roitelet, si Gérard de Roussillon le nargue, si Gaydon lui sauve la vie et l'accable du poids flétrissant de sa générosité de vassal? L'essence même de l'épopée, tant qu'elle fut sincère et relativement spontanée, fut de refléter des sentiments et de conserver des souvenirs locaux. L'esprit de clocher y a sonné sa fanfare retentissante, jusqu'au jour où elle est devenue la chose des trouvcurs professionnels et où elle a perdu tout à fait pied dans la vie réelle.
Il faudrait se garder, toutefois, de voir dans la décon- . ) sidération qui frappe Charlemagne un signe d'évolution ]j littéraire. Les princes qui le précédèrent sur le trône eurent leur geste^ bonne ou mauvaise, comme il eut la sienne, et ils ne furent pas plus épargnés que lui. Les traditions poétiques ne sont guère favorables non plus à Eudes d'Aquitaine ni à Ouri de Bavière; le comte de Flandre, dans la chanson (['Aiiberi, d'autres princes dans d'autres chansons, sont impitoyablement sacrifiés à la popularité malsaine d'un aventurier. Les gestes provinciales, dont l'existence est. attestée en Lorraine et en Picardie par les Loherains et par Gormond, dans le Midi par le fragment de La Haye dès le X^ siècle, ne sont pas les cadettes de la geste royale. Ce qu'on peut concéder aux théories professées jusqu'ici, c'est que le XIP siècle»
dans sa première moitié, vit la faveur des cours abandonner la geste pour s'attacher au roman, et qu'à celte date l'épopée, qui n'engendre plus guère que des remaniements, dont Ogier, lioncevaux, etc., ne sont que les maigres spécimens, cesse d'être un plaisir de roi pour devenir exclusivement un régal de petits seigneurs et peut-être de bourgeois. De là son allure plus démocratique (i), ses revendications en faveur des opprimés et partiellement aussi la part plus grande qui y est faite aux passions humaines. Nous disons : partiellement, car on verserait dans une singulière erreur en ne reconnaissant pas ici l'influence du roman et en- ne lui accordant pas ce qui lui revient. Avec le roman, on entre dans une voie d'observation psychologique qui, à peine dessinée chez la foule des auteurs médiocres, devient presque une virtuosité chez Benoît, chez Gautier d'Arras et chez Chrétien de Troyes.
Mais le roman lui-même, puisqu'il faut y revenir, estil né spontanément? Suflît-il d'admettre, avec M. Gaston Paris et son école (2), l'hypothèse d'une importation anglo-normande des contes gallois pour justifier ses origines? Ou bien est-on mieux loti, à cet égard, en acceptant les théories de M. Fôrster, le savant éditeur de Chrétien de Troyes (3)?
(i) Prenons, entre autres exemples, Aliscans, 6693, où nous lisons avec stupeur la fiôre réplique d'un pauvre diable à un chevalier, qui lui laisse voir son mépris de classe ; comp. Hisloire littéraire de la France, XXVI, 384, à propos de vilains glorifiés.
(2) Voyez surtout de G. Paris le Manuel d'ancien français et le tome XXX de V Histoire littéraire de la France.
(3) On trouvera les vues les plus complètes du professeur de Bonn dans la longue préface qu'il a écrite pour le Lancelot (Karrenritter^ Halle, 1899).
Avant de répondre, je crois important de présenter une observation, conforme au sens historique dont on se désintéresse un peu trop, me semble-t-il, en la matière : où qu'il soit né, le roman a des antécédents; où qu'il ait pris ses thèmes, dans la novellistique populaire ou dans la mythologie des Celtes, peut-être dans l'une et dans l'autre, il n'en a pas moins dû traverser une période de formation lente et graduelle. Sa technique, sa rhétorique, son vers, ses développements d'ordre psychologique, un instinct déjà sûr de la vie intérieure, bref tout ce qui le fait lui-même à nos yeux, ce n'est pas à l'épopée qu'il le doit. L'épopée telle qu'elle nous apparaît, non seulement dans l'éclat de sa jeunesse à la fin du XP siècle, mais encore un demi-siècle plus tard, lorsqu'elle continue à fleurir à côté d'œuvres à demi réfléchies, ofire avec le genre nouveau des dissemblances trop nettes (1) pour qu'on puisse expliquer par elle les pré-
Ci) M. G. Lanson, dans son Histoire de la littérature française (7« édition, p. 36), a excellemment défini ce que le genre épique était devenu, aux XII* et XIII® siècles, entre les mains de remanieurs sans génie : « L'invention abondante et pauvre des trouvères fait songer » à la basse littérature de nos jours, à cette masse de romans et de n drames manufacturés en hâte pour la consommation bourgeoise et » pour Texportation. Depuis les formules du langage jusqu'au dessin » général de l'action, toutes les pièces d'une chanson de geste sont » jetées dans les mômes moules. Le défi du vassal rebelle, ou la » colère du vassal fidèle contre l'empereur ingrat, la princesse infi- » dèle qui s'éprend d'un baron français, le combat de deux barons, » ou d'un baron contre un géant païen, voilà des thèmes qui sont » repris cent fois. Pour les caractères, on a le brave, le violent, le » traître, le lâche, et tout le contenu de chacun est épuisé par l'épi- » thète qui crée comme une nécessité permanente d'actes uniformes, » dont la répétition a quelque chose de mécanique. tJn type banal
dilections de thèmes et de développements, qui donneront satisfaction à un goût étranger au goût traditionnel de son propre public. Que celui-ci Tait, en partie, sacrifiée à une nouveauté conforme à un esprit différent de celui des temps écoulés, c'est ce qui semble infiniment probable. Mais il y a lieu de supposer que la révolution a commencé par ailleurs, et que ce sont les clercs et les femmes qui ont fait la vogue des romans, précisément parce que l'épopée s'adressait moins à leur sensibilité plus délicate qu'aux instincts mâles. Aussi qu'arriva-t-il? Le roman a des héroïnes, l'épopée n'avait guère que des héros. Aide, dans Roland^ n'est qu'une apparition fugitive, et si Orable est mieux traitée dans la Gesfe d'OrangCy c'est en raison de ses vertus viriles plutôt que de ses charmes féminins. On verra plus loin quelle disproportion d'importance est attribuée au sexe faible dans la geste et dans le roman. Et de nouveau se pose la question de savoir où et quand est née une préoccupation si nouvelle de la femme, de son rôle social et, risquons le mot, de sa valeur psychologique dans les œuvres de fiction.
» de héros s'établit : sans fatigue et sans peur, bravache, impatient, » il a toujours le poing levé, il écrase des nez, fracasse des cervelles, » traîne les femmes par les cheveux dès qu'on le contredit ; tenons » compte des mœurs, c'est le beau gentilhomme, héroïque, imperti- » nent, fine lame, qui passe, la moustache en croc, le poing sur » la hanche, à travers nos mélodrames; c'est le d'Artagnan du » XIII® siècle [et déjà du XII^]. En somme, nos chansons de geste, » selon M. P. Rajna, sont « aussi pauvres de types que riches » d'individus » , et M. Léon Gautier a dû écrire qu'elles « sont » composées pour les dix-neuf vingtièmes d'une série de lieux » communs. )>
(il )
Cette question est connexe à celle de la technique même du roman, qui a été étudiée tour à tour en France et en Allemagne et qui a trouvé, dans les deux pays (ou du moins chez des écoles prépondérantes dans l'un et dans l'autre) des solutions bien différentes; car M. Fôrster et les siens n'ont vu, dans la préférence affichée pour les sujets et les héros bretons, à partir de ilSO environ, qu'une mode superficielle; tandis que M. Gaston Paris, suivi et assisté de MM. Nutt, F. Lot, Muret, etc., a considéré cet envahissement de la matière de Bretagne comme le très caractéristique symptôme d'une importation littéraire, dont les conséquences ont été notables pour la littérature française. Et c'est de cette opinion que procèdent les beaux articles du maître, aujourd'hui défunt, dans VHistoire littéraire de la France sur le roman breton, le chapitre qu'il consacre à celui-ci dans son Manuel d'ancien français, de nombreuses pages de revues françaises, particulièrement de la Romaniu, où, pendant plus de quinze ans, la thèse « bretonne » a été soutenue avec autant de vigueur que d'ingénieuse érudition.
Ce n'est pas celte thèse que je voudrai examiner ici, ni non plus la thèse contraire. Le problème, à mon sens, comporte d'autres éléments que ceux dont se sont surtout préoccupés les critiques de France et d'Allemagne. Il est, à proprement parler, un problème d'évolution littéraire. Toute évolution repose sur des causes intérieures et, si j'ose dire, organiques. Un afïlux étranger peut la hâter ou la retarder de quelque façon, en modifier le cours et les aspects. Mais c'est tout ce qu'il peut, et l'essentiel est toujours inhérent à l'être ou à la chose même qui évolue.
A plus forte raison doit-il en être ainsi pour un genre de littérature qui dépend du goût d'un public national, et surtout à une époque où il n'y avait guère trace du cosmopolitisme en faveur, plus ou moins sincère, aujourd'hui. Demandons-nous donc, de préférence, si les circonstances locales ne suffisent pas à rendre compte du changement assez brusque, au moins à l'apparence, qui s'est opéré dans la curiosité littéraire aux environs de lioO, et, tout d'abord, examinons quelles sont les œuvres romanesques qui remontent à cette période et dans quel ordre elles se présentent à nous.
Les œuvres sont relativement nombreuses. Ce sont les premiers écrits, perdus ou conservés, de Chrétien de Troyes, son Tristan, que nous n'avons plus, son Érec^ son CIvjvs et peut-être aussi son Lancelot et son Yvain qui nous restent ; c'est, de Gautier d'Arras, deux poèmes : Éracle et llle et Galeron; c'est le roman de /irai, dû à Wace, et qu'il convient de citer, bien qu'il soit plutôt une œuvre d'histoire, très mélangée de légendes, qu'une fiction soutenue; c'est, d'autre part, une série de romans à sujets et à sources antiques, Alexandre, Thèbes (imité de Stace), Ènéas (version interpolée de V Enéide) ; enfin le roman de Troie, vaste compilation qui repose, non sur Homère, mais sur des récits de la basse époque (i).
Est-ce tout? C'est du moins l'essentiel, car, pour d'autres œuvres, on manque trop complètement de données et sur leur auteur et sur leur date de composition pour être en droit de les ranger ici. Cela veut-il dire qu'on soit tout à fait fixé sur le moment où parurent
(4) Voyez W. Greif, Die miltelalterlichen Bearheilungen der Trojanersagej Marbourg, 1886.
les romans que je viens de citer? Certes non, et leur ordre de succession reste encore approximatif, malgré les progrès d'une critique qui, dans ses contradictions véhémentes, a eu du moins le mérite de chercher à nous éclairer d'assez près sur les hommes et les œuvres du XII« siècle.
Donc la chronologie des écrits, composés entre H50 et 1170 environ, est encore partiellement incertaine, et là même où elle semble être fixée, elle ne Test que d'hier. Presque toutes les dates précises, que M. Gaston Paris avait données en 1890 (1), sont aujourd'hui con trouvées à titre plus ou moins fondé; lui-même en a révoqué plusieurs en doute (2). C'est précisément les auteurs de romans (peut-être parce qu'ils ont été scrutés de beaucoup plus près) dont on a bouleversé l'ordre de succession littéraire, depuis quinze ans, avec le plus bel entrain. Béroul, dont le Tristan était daté de 1150 environ, est reporté maintenant vers 1190 et même vers 1200 (3), et c'est pourquoi il n'a pas été mentionné tantôt. Mais ce sont les romans de Chrétien de Troyes qui ont subi, à cet égard, les plus étranges vicissitudes. Leur savant éditeur a longtemps soutenu qu' Érec remontait « au plus tard » à 1150 (4), et comme
(1) Op. cit., p. 247.
(2) Journal des savants, 4902, p. 303, sq.
(3) Voyez Romania, XXVII, G17. A ce même endroit, M. E. Muret fait justement observer à quelles objections on se heurte en continuant à dater le Tristan de Thomas de 1140-4150. Pour ma part, je le crois postérieur à 1170, et c'est pourquoi je Texclus de mon exposé, me promettant de l'étudier bientôt ailleurs.
(4) Voyez la Grosse Ausgabe de ce poème, XXIV, note; 31. F. y admet Tanlériorilé du Tristan perdu par rapport à Ërec, tout en rappelant que les allusions répétées au premier ouvrage dans le second ne lui avaient pas paru aussi convaincantes qu'à G. Paris {ibid., VIII).
il affirmait rantériorité, d'ailleurs certaine (1), du 7V/«ton perdu de récrivain champenois, dont les œuvres de début furent des traductions d'Ovide; que, d'autre part, le Perceval semble avoir été composé quelques années avant la mort du comte Philippe d'Alsace, survenue en il9l, il résultait de tout cela : 1« que l'activité littéraire de Chrétien s'était prolongée pendant près d'un demi-siècle; 2° qu'en pleine maturité d'âge et de talent, c'est-à-dire entre H50 et H69, l'auteur d'Êrec et de Cligès n'avait produit que ce dernier ouvrage (2), Yvain remontant à il69 [on croyait même pouvoir le reporter à ii72 (5)] et Lavcelof étant, d'après la plus récente opinion (4), de li70 environ. Depuis i896 (5), avec
(1) Voyez la note précédente.
(2) Je réserve ici la question de savoir à quelle époque remonte le Guillaume d* Angleterre, enfin restitué à Chrétien et aujourd'hui republié. J'ai toujours soutenu que ce n'était pas une œuvre de la maturité avancée de Chrétien. (Voyez ma note dans Moyen Age, août 1889.) M. W. Fôrster a d'abord incliné, semble-t-il, vers un avis opposé {Cligès, II; comp. 2« éd., p. x); il est maintenant disposé (A7. Ausg. d'Érec, p. xii) à classer ce poème dans la première période d'activité de l'auteur, celle où il composa Érec, et c'est tout à fait ma propre manière de voir; je compte la justifier prochainement.
(3) Voyez G. Paris, Manuel, 2«éd., p. 248; en 1899 {Karrenrilter, XIX), M. Fôrster écrit a vor 1173 »; en 1902, M. Paris dit : 1173.
(4) W. Fôrster, Karrenritter, XIX; G. Paris, Op. cit., p. 304. Mais on admet qu' Yvain est de 1169; or l'antériorité deLancelot est assurée {Karrenritter^ XIX, G. Paris, ibid.j 304, n° 4). On verra plus loin que j'incline à croire que Lancelot a été composé avant Ille et Galeron.
(5) Voyez la Kleine Ausgabe d'Érec, avec sa préface si documentée (Halle, 1896), et la réimpression de CAigès (1901), celle-ci longuement discutée par M. G. Paris dans le Journal des savants (loc. cit,) et où M. Fôrster revient toutefois, en partie, à sa première opinion.
cette belle conscience scientifique qui lui fait pardonner bien des vivacités de sa critique, M. Fôrster admet qu'il convient de postdater les premiers ouvrages de Chrétien ; il place J^rec après 1160 (1), ce qui établit Tantériorité du roman anonyme d'Enéas, et il est même porté à croire que cet écrit, signé par son auteur et cité en première ligne dans la liste partielle de ses œuvres par laquelle s'ouvre son Cligès, doit être rapproché le plus possible (TYvain, avec lequel il est « dans de très intimes relations » de sujet et de ton. F«;am étant, il faut le répéter, de 1169, nous voilà bien loin de 1150, et voilà aussi toute la chronologie, qui faisait loi, singulièrement bouleversée! On verra qu'elle ne l'a peut-être pas encore été autant qu'il conviendrait.
Mais laissons maintenant Chrétien et parlons de son contemporain Gautier d'Arras, dont il nous reste, on l'a dit, deux ouvrages : Êracle et llte et Galeron. En 1890, M. Paris datait ces ouvrages respectivement de 1160 et 1157 environ. Pour des raisons historiques très solides, M. Fôrster propose aujourd'hui 1164 pour Eracle et 1167 pour Ille et Galeron, ce qui change l'ordre de composition des deux écrits. Je voudrai, tout en respectant le plus que je pourrai ces précieuses données, procéder ici à un examen comparatif de Gautier et de Chrétien, parce que j'ai la faiblesse de croire que cet examen apportera quelques résultats instructifs, surtout si Ton y rattache l'étude des rapports littéraires qui ont existé entre les imitateurs de l'antiquité d'une part, le poète champenois et le poète d'Arras de l'autre. Ces
(1) Voyez toutefois les réserves de la note précédente.
deux derniers sont les contemporains de Benoit, qui rima le roman de Troie, et des auteurs anonymes de Thèbes et (TÉnéas, dont on est bien forcé d'admettre que les ouvrages n'ont pas passé inaperçus des créateurs d'un genre qui devait être si fécond dans l'avenir. La chronologie des imitations de l'antique n'est donc pas indifférente dans une étude comme celle-ci. Or, cette chronologie est-elle formellement établie?
Si l'on ne sait rien de précis pour le roman de Thèbes^ on est maintenant d'accord pour dater le roman de Troie de H65 (i), comme on l'est depuis longtemps pour identifier son auteur, Benoît, avec celui de la C/irw nique des ducs de Normandie, écrite plus tard. L'antériorité à'Enéas, c'est-à-dire d'une version de V Enéide fortement interpolée, a été alBrmée par l'éditeur, M. Salverda de Grave (2), qui admet, plutôt qu'il ne le démontre, que « c'est l'auteur d'Énéas qui a servi d'exemple à Benoît ». M. Rottig, dans un travail peu postérieur (3), a maintenu et confirmé celte conclusion au point de vue chronologique. Donc Ênéas serait antérieur à 1163; mais de combien d'années? Les éléments d'une détermination historique nous manquent, car l'œuvre est anonyme et ne renferme aucune allusion; il ne reste, encore une fois, qu'à demander à Tétude intrinsèque de la langue et du style des conclusions que fortifiera un parallèle avec les premiers ouvrages de
(1) Voyez Romania, XXI, 28o. M. Fôrster se rallie (Kl, Ausg. d'Èrec, X) aux conclusions de G. Paris, qui sans nouvelles raisons a, en 1902 {loc. cit.), proposé 1160.
(2) Dibliotkecj normannica, IV (1892), p. xxv, sq.
(3) Die Ver fasserf rage des Eneas uni des Rnmn de Tfiebes, diss. de Halle, 1892; voyez notamment pp. 16 et 22.
Chrétien. Ceux-ci n'étant pas datés, nous ne pouvons toutefois que réduire un peu Tapproximalion si fâcheuse dont il s'agit. De point d'appui historique, nous n'en avons guère avant liCo (Troie). Or, c'est précisément dans les années qui ont précédé que s'est accompli, doit-on croire, le grand travail d'élaboration d'où est sorti le genre nouveau. A qui revient la gloire d'en avoir été le principal ouvrier? Est-ce h Chrétien seul, comme M. Fôrster incline à l'admettre? Ou Chrétien a-t-il eu des devanciers, et lesquels?
La question serait à jamais insoluble, si le temps, auquel il faut se reporter, avait eu de la propriété littéraire une notion aussi rigoureuse que notre temps. Mais hélas, cette notion n'est pas bien vieille. Qu'on se rappelle encore, au XVII® siècle, Molière prenant, comme il dit, son bien où il le trouve, cl Corneille traduisant Guilhem de Castro sans trop l'avouer. Plus haut on remonte dans le passé de nos lettres, plus les emprunts se font multiples et nettement indiscrets. Aux XII® et XIII® siècles, le plagiat n'est pas un crime intellectuel, il n'est même pas un ridicule qu'on redoute. Chrétien et Gautier, on va le voir, n'ont pas eu honte de piller leurs contemporains, j'ose à peine dire leurs devanciers, avec une franchise qui ressemblerait fort à du cynisme, si elle n'était plutôt une forme de la sincérité, et rien ne nous prouve que leurs devanciers n'ont pas agi de même avec les écrivains qui les précédèrent. La chronologie des romans écrits aux environs de 1150 est donc étroitement liée a leur étude comparative, étude minutieuse, portant moins encore sur le sujet traité et la couleur générale de l'œuvre que sur les développements où se complaît l'auteur, sur les sentiments qu'il exprime, enfin sur les procédés stylistiques.
On a vu qu'en 1896, M. Fôrster, réimprimant Èrec el Enide, c'est-à-dire le premier roman conservé de Chrétien, en reportait la composition après H60, et à une date assez rapprochée de celle où le trouvère champenois fit CHgès et Ycain. Dans la première édition d'hier, M. Fôrster admettait déjà, en raison d'allusions très claires, Tantériorité d'Énéas par rapport au premier écrit de Chrétien; il était d'un avis différent au sujet de Troie. Dans sa seconde édition, il laisse la chose incertaine, tout en mentionnant le vers 6344, où Hélène est nommée. S'il n'y avait que cet indice, avouons qu'il serait insuffisant. Mais il en est d'autres que je ne sache pas qu'on ait relevés jusqu'ici. Il y a un endroit où Chrétien, décrivant une « coule de paile » sur laquelle est assise l'héroïne, s'est souvenu trop fidèlement de Médée et de la couche où elle cherche en vain le repos (1). Et sa mémoire a été plus fidèle encore, mais aussi sa science plus ingénieuse dans l'art de combiner, lorsqu'il a décrit en soixante- quinze vers assez imprévus la robe dont se vêt Érec, assis auprès du roi Arthur. Cette robe est faite de plusieurs morceaux, ou, pour parler de façon plus explicite, le poète a emprunté à plusieurs sources (il avoue qu'il ne les a pas inventés) les détails descriptifs qu'il enfile assez platement. La robe est
An une chambre fu assise Dessor une coûte de paile Qu'apoi-tee fu de Tessaile (2406-2408)
Comp. Troie, 1543-4544 :
Coite i ot grant, qui fu de paille :
Oiic meillor n'en ot en Tessaiile.
l'œuvre de quatre fées; elles y ont brodé la représentation figurée de quatre des sept arts; enfin, quatre pierre* précieuses ornent les « tassiaux ». Il n'y a guère que le chiffre de quatre, devenu fatidique, qui, dans tout cela, appartienne à Chrétien. Car ses fées sont prises à VÊnéas^ où il n'y en a que trois, il est vrai (1); la figuration des arts est une réminiscence du roman de Thèbes (2), où les sept arts sont représentés sur le char d'Amphiaras, el il en est de même des pierres précieuses (3). J'allais oublier l'essentiel, c'est-à-dire la fourrure de « barbiolettes », qui viennent de l'Inde. De l'Inde aussi viennent probablement le^bestes appelées te dindialos », qui servent à fourrer le manteau de la fille de Calchas dans le roman de Troie (5) ; en tout cas, c'est « en Inde la superior »
(i) Énéas, 4015, sq.
(2) Thèbes, 4713-4714 et 4725-4726 (rimes identiques à celles d'Érec. 6753-6754 et 67836784); 4755-4756 (ici. id. à Êrec, 6769- 6770); comp. les vers 40:î7-4028, où la tente d'Adrasle est ornée des mêmes pierres précieuses que ladite robe (rimes identiques à Érec, 6807-6808).
(3) Troie, 13315, sq. ; comp. 13339 sq. pour les bestes et aussi les rimes identiques (T. 13381-13382 « É/\ 6805-6806). La mention de rinde est au vers 13315 de Troie, au vers 6800 d'Èrec. Troie est de 1165, dernière opinion; or, vers la môme date (116i) a été composé Êracle, dont je m'occupe plus loin, el il est permis de se demander si l'auteur d'Êrec n'a pas, en écrivant ce poème, eu sous les yeux celui de Gautier d'Arras. Après avoir dit qu'on aurait beau « chercher à la ronde », on ne trouverait pas une aussi belle dame qu'Énide, Chrétien ajoute :
Ouques nus ne sot tant d'aguet Qu'an il peUst veoir folie Ne mauvestié ne vilenie.
Or c'est justement le cas pour Éracle, qui sait « tant d'aguet » qu'i) découvre chez toutes les candidates à la main de Lais les tares les plus secrètes.
que le drap en a été confectionné, et l'analogie est frappante par sa nouveauté.
Voilà pour Êrec, Cligèi^ qui est postérieur, porte-t-ii des marques aussi nettes d^emprunt aux imitations de l'antique? Il les porte, et l'auteur s'y est souvenu non seulement d'Ênéas, mais, encore une fois, de Troie. En voulez-vous la preuve?
Elle nous est fournie par l'un des plus agréables passages du roman. Cligès est le neveu de l'empereur d'Orient; celui-ci demande et obtient en mariage Fénice, fille aînée de l'empereur d'Allemagne. Fénice est belle et jeune, Cligès a, lui aussi, les charmes de la jeunesse; l'empereur est un vieillard. Vous devinez ce qui arrivera. L'amour va se loger dans le cœur de la future impératrice; il y fera ses ordinaires ravages. Fénice perd la gaieté et l'appétit; ses joues se fanent, et sa nourrice s'apercevra tôt du changement opéré en elle. Cette nourrice s'appelle Thessala, ce qui est un nom bien grec pour «ne femme attachée à une princesse allemande. H est vrai, dit l'auleur, qu'elle provenait de Thessalie, ce qui explique tout. Thessala, car elle n'avait jamais quitté Fénice,
... l'avoit norrie d'anfmce.
Si savoit moût de nigromance (1),
nous explique encore Chrétien. C'était, en bref, une sorcière. Or, Médée, dans le roman de Troie, nous apprend elle-même qu'elle avait des talents analogues :
Mais gie sai tant de nig romance Que j'ai aprise de m'enfance, etc. {%,
(1) Vers 3003-3004.
(2) Vers 1407-1408.
Croyez-vous que ce soit par hasard et que l'identité des rimes, la mention de la Thessalie, c'est-à-dire d'une origine grecque, ne trahissent pas une imitation? Sautez quelques vers de Cligès, et l'auteur se chargera lui-même de nous maintenir sur la piste. Car, à la façon de Médée vantaut ses adresses d'enchanteur, Thessala va nous énumérer les maux qu'elle guérit par sa magie (1) et elle ajoutera :
Si sai, se je Tosoie dire, D'anchantemanz et de cliaraies, Bien esprovées et vcraies, Plus qu'onques Medee ne sot.
Un des écrivains a donc imité l'auteur, et ce dernier vers lève toute espèce de doute sur l'antériorité du poète qui écrivit Troie. Mais il y a d'autres preuves de cette antériorité. Aux vers 5157 et suivants. Chrétien nous fait assister à une scène délicieuse, dans laquelle il a dépensé tout son talent d'observateur et de peintre des faiblesses humaines. Fénice est mariée, et, malgré son amour pour Cligès, elle est résolument restée fidèle à ses devoirs d'épouse. Un jour elle mande auprès d'elle le jeune héros, et elle l'entretient des prouesses qu'il a accomplies en Bretagne : N'y eûtes vous, dit-elle assez indiscrètement, aucune aventure d'amour? — Hélas, répond Cligès, je n'aurais pu aimer là-bas. N'avais-je pas laissé mon cœur ici? Ne vous l'avais-je pas donné? — Et elle, de lui faire alors le même aveu :
Vostre est mes cuers, vostre est mes cors.... ('2).
(1) Vers 8021, sq.
(2) Vers 52o0.
Mais, se hâte-t-elle d'ajouter, si ma personne vous est réservée, vous ne la posséderez que le Jour où j'aurai reconquis ma liberté; car je ne veux pas (et elle avait déjà fait cette allusion dans un entretien avec sa nourrice) (1) qu'on puisse dire de moi ce qu'on a dit d'Yseut la blonde, ni de vous ce qu'on a dit de Tristan. Ce que je vous promets, c'est que, dès l'heure que je serai soustraite à mes devoirs et à mon rang, sans qu'on puisse me découvrir ni blâmer ma conduite, je vous appartiendrai corps et âme sans nulle réserve. A vous de chercher et de trouver un moyen de concilier tout cela. Cligès se retire bien pensif; lai nuit, il veille, toujours préoccupé de cette pensée, et le lendemain, il vient retrouver la reine et lui propose de fuir avec lui en Bretagne : « Jamais, ajoute- » t-il, Hélène ne fut reçue à Troie avec autant d'allé- » gresse, quand Paris l'y eut amenée, que nous le serons, » et davantage, dans toute la terre du roi de Bretagne, » mon oncle (2). » L'allusion au roman de Troie est aisée à découvrir; Benoit a pris soin, en effet, de nous décrire les manifestations de joie qui accueillirent l'arrivée d'Hélène au palais de Priam, et il l'a fait dans des termes qui diffèrent peu de ceux qu'a employés l'auteur de Cligès (3).
Voilà donc un point de repère. Est-ce le seul? Non, car nous savons, grâce à une allusion historique (i), que
(1) Vers 5259, sq. iM. Fôrster considère ces vers comme suspects); comp. vers 3145, sq.
(2) Vers 5299-5304.
(3) Vers 4840, sq.
(4) Voyez la préface de Tédition Fôrster à!Ule et Galeron, p. xv. Je ne saisis pas très bien là-bas le « oder hôchstens 1160 » concessif de i*éminent professeur de Bonn; car, ou sa démonstration est
le roman d'ÉracICy dû à Gautier d'Arras, le plus notoire confrère de Chrétien à cette date, remonte à 1164 au plus tôt, et nous allons voir que Cligès a été composé sous l'influence très manifeste de ce roman.
Déjà la lecture successive des deux ouvrages nous avertit que Gautier, dans le sien, ignore plusieurs des raffinements littéraires où se complaît son illustre rival. Cligès est, comme ÉreCy un roman d'aventure; Éracle est une œuvre de transition entre l'épopée et le roman. Elle se divise naturellement en trois parties, que l'auteur a eu soin de détacher (1). La première est toute romanesque, et elle ressemhle à s'y méprendre à ces hrefs récits arthuriens où un cor, un manteau merveilleux fournissent le prétexte d'épisodes plaisants, contés spiri-
inopérante, ou on ne peut remonter au delà de 1164 (date du mariage de Marie, fille de Louis VII). On s'étonnera peut-être que je compare Èracle avec Cligès et que j'omette l'œuvre de Chrétien qui a immédiatement précédé, c'est-à-dire Êrec. Mais les points de comparaison, tirés du sujet, manquent ici, et il faut bien confesser que, n'étaient les données précises de l'auteur lui-môme, la logique, dans le développement littéraire de Chrétien, allant des imitations de l'antique aux thèmes arthuriens, serait : !<> des traductions d'Ovide; 2* Cligès (à demi-byzantin de thème, à demi-breton aussi, voyez les vers 68-2381, 45785081, 6672, sq.); 3o Tiistan; 4o Érec; 5o yyain (ou Lancelot). Je n'ai relevé dans Éracle qu'un détail « breton », c'est le nom du père du héros, Mériadoc^ qui pourrait bien être le Méliadoc à'Ér. En,, 2132. C'est maigre.
(1) Voici ces trois parties : 1-2758 (du début jusqu'au mariage de Laïs) — 2759-5119 (depuis le mariage jusqu'au divorce et à l'union d'Athénaïs et de Paridès) — 5120-fin (avènement et guerres d'Éracle). L'auteur a pris soin de nous signaler lui même cette division tripartile. Voyez vers 2759, Huimais commencera li contes et vers 5121, Si voies dirai d'Éracle huimais. Chrétien ne procède pas autrement; comp. Wechssler, Die Sage vom heiligen Gral, p. 159, sq.
tuellement, dans lesquels la vertu des femmes, éprouvée avec certitude, est reconnue plus fragile que ne l'espéraient leurs époux. De même la pierre magique, acquise par Éracle, lui permet de discerner les jeunes filles qui ont péché, celles qui ont quelque tare secrète, un caractère difficile, ou tel défaut do nature qui les rend peu recommandables à un impérial conjoint; il est permis de se demander si un lai perdu ne constitue pas la source directe de ces 2,758 vers, de même que M. Fôrster a cru reconnaître, à la base de l'autre roman de Gautier, c'est-à-dire d'i/te et Galeron, une version du lai d'ÉUduc, immortalisé par Marie de France. Le procédé n'a pas de quoi nous surprendre, et la pierre magique d'Éracle vaut bien l'anneau merveilleux que Lunete remet à Yvain dans Le Chevalier au lion et grâce auquel le héros du poème échappe à la poursuite de ses ennemis (1). La seconde partie d'Éracle est le « conte » proprement dit, c'està-dire une étude de sentiments, qui ne comporte ni le romanesque facile et coloré de la première partie, ni le ton militaire et religieux de la troisième. Nous assistons ici à la naissance et aux manifestations de plus en plus
(1) Vers 1023, sq. Il est intéressant de noter que cet anneau vient tout droit du roman de Troie, vers 1676, sq., et que Chrétien a tout au plus pris la peine de modifier sa source. Comp. Yvain : Si qu'el poing soit la pierre andose,,, Qiie ja veoir ne leporra — Nus hom... (1032- 1035) avec Troie, vers 1678, sq. : La pierre met dedenz ta main, -— Que ja rien cfoil ne te verra,,. Clo la pierre dedenz ton poing — Si te verra Ven com altre home. Et à ce propos, je remarquerai que les vers 1027-1028 à! Yvain : — quHl avoit tel force — Com a desor le fust Vescorce, sont une réminiscence partielle de Cligès, vers 2788, et que Fauteur les a réemployés dans Perceval, 8299, sq. : Ele a tel force — Com a li fus dedans Vescorce — D*un arbre,,.
vives de Tamour qui liera la femme de l'empereur d'Occident, Alhénais, et un de ses sujets, l'aimable et jeune Paridès. La situation est donc peu dissemblable de celle qui nous est peinte dans Cligès, à cela près que Fénice aime le neveu de son époux et le futur héritier du trône, tandis que Paridès a beau appartenir h une des plus aristocratiques familles de Rome, il ne peut prétendre au trône, qui, après la mort de l'empereur Lais, échoit à Éracle. C'est précisément là le sujet des 2,500 derniers vers de l'œuvre, dont le caractère se modifie encore une fois et se rapproche désormais du ton et des procédés de l'épopée. J'irai plus loin et je dirai que ces 2,300 vers sont tous épiques. Ou y reconnaît dans la description des combats (1), dans la conception rudimentaire des rapports religieux (2), dans le merveilleux chrétien familier aux chansons de geste (3) , dans le mélange de dévotion et de barbarie qui s'y dénonce (4), dans la mention des sources historiques (5), et enfin dans les procédés stylistiques (6), les indiscutables traces d'une éducation littéraire qui ne rappelle en rien la cul-
(4) Voyez notamment vers 5342, sq., 6740, sq., et toute la scène du combat singulier entre Éracle et le fils de Cosdroès.
(2) Les prières alternent avec les combats ; Éracle veut convertir son adversaire (3664, sq.).
(3) Il ne manque môme pas ce que Tauteur de Roland appelle une « avision d'angele »; voyez vers 53o6, sq., 6210, sq.
(4) Voyez 5864, sq., où s'opère, comme dans l'épopée, la conversion en masse des païens, suivie du massacre des récalcitrants.
(5) Vers 6118, Icil qui lisent les estoires; comp. 6129-6130 : ... je le m-- En un livre dont me souvient. L'auteur dit encore Signeur (2098) en s'adressanl à l'auditoire.
(6) Je signalerai les allitérations fréquentes : 5360-5368 (il y en a trois en neuf vers), 5386, 5390, 5404, 5419, 5423, 5539, etc.
ture élégante et le^scepticisme superficiel de Chrétien de Troyes. Les derniers vers d'Éracle sont d'un homme reconquis à la piété la plus stricte; les échos bibliques les remplissent, et Ton ne peut s'empêcher d'être surpris devoir l'écrivain, qui nous peignait précédemment, avec une évidente complaisance, les amours adultères d'Athénaïs et de Paridès, se transformer en une façon d'hagiographe (1), contant les miracles de son Dieu avec un verbe enflammé.
Voilà quelques observations que suggère une première et rapide lecture d'Éracle, Une seconde lecture nous vaut de plus piquantes révélations. Dans les 2,360 vers de la seconde partie du roman, il y a, comme dans la plupart des productions de l'espèce, du moins en France, l'éternelle irinité du mari, de la femme et de l'amant. Il y a aussi Éracle, le bon conseiller; mais Éracle, on ne l'écoute pas, et de là vient tout le mal. L'empereur est contraint de quitter son palais et son épouse pour aller guerroyer sur les frontières ; l'empereur estjaloux, la jalousie l'incite à traiter sa femme comme une vulgaire sultane, à l'enfermer dans une tour où elle est gardée par vingt-quatre chevaliers. C'est en vain qu'Éracle représente à son maître qu'il fait à Athénaïs la plus cruelle et la plus gratuite injure ; l'empereur ne veut démordre de ses inquiétudes conjugales. Il part, et sa femme, qui connaît les ennuis d'une captivité, dans le faste du plus haut rang,
(1) Toute la fin est de stricte piété et remplie d'échos bibliques : vers 6013, sq., 6421, sq., 6359-6360, et il est à peine besoin de rappeler à ceux qui ont lu Éracle le rôle dominant que joue ici l'invention de la vraie croix ; en un sens, comme dans le Pèlerinage «t dans Fierabras, nous avons un traité des reliques mis en rimes.
n'attend qu'une occasion de se venger d'un traitement plus oriental que romain. L'occasion s'offre sous les traits d'un beau jeune homme, doté de tous les talents que les romanciers prodiguaient, alors comme maintenant, à leurs personnages de prédilection :
Paridès est moût avenans (i),
dit Gautier. De même Cligès, aimé de l'impératrice dans le roman de Chrétien, avait 15 ans :
Plus estoit biaus et avenanz Que Narcissus... (2).
Et, ajoute Chrétien, il dépassait le beau Narcisse en
beauté
Tant con tins ors le coivre passe.
Comparaison curieuse, d'autant plus curieuse que Gautier l'affectionne (3). Mais poursuivons. Les deux amants se sont vus, et l'amour a été instantané chez Gautier comme chez Chrétien ; des deux parts il produit les mêmes effets. Des deux parts nous trouvons le monologue angoissé de l'amant et de l'amante, incertains
(i) Vers 3510.
(2) Vers 2766-2767.
(3) Voyez Éracle, 2227, et Ille et Galeron, 37; comp. Érack, 1849; 4852 ; /. et G., 87, pour des comparaisons peu différentes. Vor figure encore dans des adages, des hyperboles, etc., vers 2257, 4854, 4965, 5904, 5909, 5912, 5914, 5918, 6155 d'Éracle; il n'est pas moins fréquenunent cité dans Troie. La comparaison avec Vor n'est pas, d'ailleurs, la seule qui soit commune à nos deux auteurs de romans ; je n'en veux citer qu'une autre, celle de l'amour (ou de la femme éprise) avec la bûche, qui s'allume dans le foyer; voyez Yvain^ 1777, sq.; 2519, sq.; elle est déjà dans Êracle, 2132, sq.; 4713, sq.
tous les deux, et du caractère du mal qu'ils éprouvent, et des chances d'apaisement qu'un aveu mutuel pourra leur procurer. Or ce monologue, Chrétien comme Gautier a été en chercher le modèle dans Énéas, qui (on l'a déjà vu pour Chrétien et on le verra bientôt encore) a été la source d'autres inspirations de ces deux poètes (1). Seulement, dans Éracle, l'héroïne, après un dialogue avec elle-même, n'a plus qu'une pensée, connaître Paridès et se donner à lui ; dans Cligès, elle est prise, on l'a dit, de scrupules honorables, et elle risquerait fort de ne jamais goûter le plaisir d'un aveu, sans sa nourrice, Thessala, dont il a déjà été question plus haut. A la place de cette Thessala, il y a dans Éracle une vieille (2), offi-
(1) Comp. Éracle, 3587, sq. et 3644, sq. avec Énéas, 8134, sq. Ce double monologue ne se trouve pas dans Érec.
(2) Je ne connais pas de sujet plus passionnant, malgré son apparente abjection, que celui-ci, et tous les siècles du moyen âge, du Xlle au XV® (comp. M. Roy, Études sur le théâtre français du XI V^ et du XV^ siècles, p. xxvi), ont connu et remodelé ce type de Tentremetteuse, qui semble avoir été pris chez Ovide {Amores, 1, 8). que Virgile a comme révélé {Aen., IV, 483) à son traducteur {Énéas, 1905, sq.) et dont Benoît, dans Troie, a eu Tétrange idée de donner les talents de magicienne à sa Médée :
nia magas artes, Aeaeaque carmina [novit,
Inque caput rapidas arte recurvat [aquas.
Quum voluit, tolo glomerantur
[nubila cœlo;
Quum Yoluit, puro fulgct in orbe
[dies.
Molt soit d'enging et de mestrie.
De conjurer, de sorcerie.
Es arz ot tant s'entente mise.
D'art savoit tant et de conjure De cler jor fcYst nuit oscure; S'eie volsist, ço fust viaire Que volassent parmi cel aire, Les eves feseit corre arrière.
{r.,i205,sq.)
C'est cette vieille que l'auteur à' Éracle a prise pour modèle de son
cieuse au plus haut point, qui joue vis-à-vis de Paridès le rôle assigné à Thessala vis-à-vis de Fénice. Car Paridès se meurt d'amour; il va jusqu'à refuser les aliments qu'on lui offre, et c'est la vieille qui le questionne et qui le convainc de son mal, dont elle trace le diagnostic, et de la nécessité d'y chercher remède. La situation, à cela près, est exactement la même dans Cligès; ici aussi, Thessala raille sa maîtresse de vivre dans cette douloureuse équivoque d'un sentiment qu'on n'ose s'avouer à soi-même :
... ce tandrai à vilenie Se par anfance ou par folie Vostre corage me celez (1),
entremetteuse, et le discours que tient celle-ci à Paridès (4064; sq.) rappelle les propos que Dipsas susurre à Toreille complaisante de la maîtresse d'Ovide. Thessala tient, dans Cligès, un emploi identique, et Chrétien a eu Taimable attention de nous guider vers sa source française, en faisant dire à cette personne peu recommandable qu'elle sait
D'aDchantemanz et de charaies
Plus qu'oaques Medea ne sot. (3029,3031.)
Tout à la fin du siècle, Girbert de Montreuil, dans le Roman de la Violette, nous décrira une vieille « sorchière » qui est la maistre de rhéroïne, et il dira d'elle ;
Plus savoit la nielle d'eugien
Qu'entre Tessale ne Brangien (vers 540-Ml).
Sur le nom de Thessala, voyez une curieuse note de Tédition Fr. Michel de la Violette, p. 28. Dans le Livre des Manières, Est. de Fougères fulmine contre certaines vieilles possédant la connaissance des emplâtres et des « maies erbes » (Petit de Julleville, Hist. de la langue et de la littér, franc., II, 191).
(1) Vers 3123-3125.
tlH-elle, de même que la vieille avait dit dans Éracle
Mais c'est folie, plus qti*enfance, Uuant il ne dit se mesestance Qu'on li demande...
et encore
Folie, enfance et granz perece Est del celer... (1).
Ce sont là des coïncidences verbales, qu'on ne peut guère attribuer au basard. 11 y en a d'autres (2). Il y a mieux, semble-t-il : une allusion que fait Chrétien à l'œuvre de son confrère, allusion voilée sans doute, car Cbrétien, en bomme sage et expert qu'il est, ne mentionne guère que les sujets que lui-même a traités (3). Toutefois il met, dans la boucbe de Fénice, un blâme énergique de ces femmes qui consentent à un partage de leurs sentiments et même de leur pereonne (4); et c'est bien à quoi se
(1) Vers 4088, sq.
(2) Comp. Cligès 2993-2994 (aiaingnent - taignent) avec Éracle 4014-4015; C. 3075-3076 avec É. 4123; C. 3159-3160 avec É., 3688; C. 3161-3162 avec È., 3543, sq. Dans les détails du style, il y a des analogies non moins significatives, notamment les combinaisons pléonastiques d'épithètes.
(3j On connaît les allusions à Tristan qui figurent de-ci de-là dans Érec et dans Cligès, les allusions à Lancelot dans Yvain, etc. Narcisstis, dans Cligès (2767), rappelle vraisemblablement une traduction d'Ovide; de même Tantalus dans Guillaume éC Angleterre (907).
(4) Vers 3157, sq. On retrouve même ici l'opposition de cuer et décora qui figure dans Éracle, 3691-3693; 3708-3709; on retrouve aussi dans le terme garceniers {Cligès, 3161 : parceniers) comme un rappel des vers 3545-3546 d'Éracle :
Amours n'a cure de garçon, Ne de cuer mauvais à parçon.
résoudrait Athénais après la première faute, si Éracle ne veillait et n'avertissait son mari. Dans Ëracle comme dans Cligès, la femme éprise est une impératrice, et les difficultés qui s'opposent à la réalisation de ses désirs sont à peu près les mêmes. C'est à l'aide d'un subterfuge assez vulgaire qu'Athénaïs est mise en présence de Paridès, qu'elle entend ses aveux et lui fait les siens; la vieille, qui les rapproche, les reçoit tous les deux chez elle et détourne les soupçons pendant leur premier entretien. Plus délicat d'esthétique, Chrétien a introduit des conceptions beaucoup plus raffinées. Thessala, qui est rOenone de cette autre Phèdre, avec son vieil époux et son jeune amant (plus complaisant, il est vrai, que l'Hippolyte de la légende antique), Thessala, à l'aide d'un filtre, a trompé une première fois l'empereur, en lui donnant l'illusion d'une possession charnelle qui, en fait, ne fut pas son lot; elle le trompera une seconde fois en donnant toutes les apparences de la mort à sa maîtresse qui, à la façon de Juliette et bien avant elle, se réveillera de sa léthargie dans le tombeau. Moyennant quoi, Fénice et Cligès seront réunis et vivront heureux. L'invention est jolie; elle atteste des raffinements d^dées et une science des procédés littéraires qui manquent chez Gautier ; celui-ci se contente bonnement d'un divorce en règle.
Enfin, peut-être faut-il voir une allusion à Athénais dans les vers 2064, sq., d'Yvain :
Certes ranpererriz de Rome Seroit an lui bien mariée, etc.
C'est, en tout cas, le procédé que Chrétien emploie lorsqu'il compare hyperboliqueraent ses héroïnes à Yseut, à Hélène, etc.
solution qu'adopterait aussi un romancier moderne, ce qui prouve qu'on revient toujours aux méthodes les plus simples.
Est-ce à dire que Gautier se prive de disserter sur les rapports sentimentaux de ses amants et, de façon générale, sur nos passions et nos faiblesses? Non pas, car nul s'est plus sentencieux que lui et plus raisonneur (1). Nul n'a tenu sur les femmes des propos plus amers et n*a mis plus d'insistance et plus de variété à peindre leur mobilité d'humeur, leurs caprices passionnels, leur science de dissimulation, leurs petits calculs, enfin toutes les suggestions de leur égoïsme (2). C'est peut-être en cela que consiste surtout son originalité d'écrivain. Pour le restant, il nous apparaît comme un moraliste qui a beaucoup vu, qui a connu toutes les étapes du désenchantement et, en somme, qui n'a guère eu à se louer ni des femmes, ni, malgré de hauts patronages (3), des « amitiés de cour » dont parle. Je crois, La Fontaine (4). Il n'a pas pour les petites gens les dédains affichés de son
■ (1) Voyez, dans Êracle, ses dissertations sur Tenvie (1069-1080, 12S9, sq.), sur Taraitié (4103, sq.; comp. 1523-1524; 1912, sq ), sur les médisants (1777-1792), les bavards (2428-2462), etc. De même dans Ille et Galeron, il critique les vantards (218, sq.), oppose longuement « vilenie » à « corteisie » (1610-1620), parle de la fragilité des choses humaines (1636-1641), discourt sur les félons (2153-2164), énumère les attributs de chevalerie (3804, sq.), etc.
(2) Voyez 1274, sq.; 2098, sq.; 2170, sq.; 2193, sq. ; 2234; 2424- 2425; 2427, sq.; 2540, sq.; 3107, sq.; 3916, sq.; 41604201, 4533- 4539, 4601, et comp. Ille et Galeron, 1924-1926; 3088, sq.; 3976- 3977; 6255.
(3) Voyez Tintrodue on de Fôrster à Ille et Galeron.
(4) Voyez Éracle, 1523-1524 surtout.
illustre confrère (1), et s'il n'est « peuple » lui-même, comme on disait au XVII® siècle, il place surtout ses sympathies chez ceux qui paient les pots cassés par les grands de ce monde :
... de tôt çou que font li riche, Li roi, li conte, li haut home Souztienent li chetif le some ; Li riche tencent, mais l'estrif Comperent souvent li chetif (2).
Les petits sont des disgraciés, dont la parole a beau être sincère, on n'y ajoute point foi :
... povres hom pouroit moût dire
Auçois qu'il fust crôiiz de rien,
Mais riches hom dit touz jours bien (3).
Que nous voilà loin de la philosophie sociale de celui qui écrira que langue de vilain doit être honnie et qui n'a que mépris et traits de caricature pour dépeindre les petites gens (4) ! Gautier est encore tout proche de l'épopée, dont on a dit précédemment l'allure plus démocratique, du moins à partir de USO environ. Ses idées et sa langue se ressentent de fréquentations moins choisies, surtout moins exclusives, que celles de Chrétien de Troyes.
(1) Chrétien s'est, à plusieurs reprises, exprimé avec une grande dureté sur le compte des « vilains »; le passage le plus significatif est dans Guillaume (T Angleterre, 1365, sq , où il proclame une sorte de droit divin de la noblesse et assimile à « mauvestié feire » le malheur d'être né vilain et de se comporter comme tel.
(2) llle et Galeron, vers 1354, sq.
(3) Id., vers 2277-2280.
(4) Voyez Guillaume d'Angleterre, loc. cit., et Tamusante caricature de vilain dans Yvain, 288, sq.
Et l'amour? A comparer les deux écrivains, on éprouve d'abord quelque embarras. Embarras d'autant plus légitime que la philosophie de chacun d'eux, outre qu'elle a sa complexité propre, semble avoir varié dans la suite de leurs écrits. 11 est bien certain que l'auteur à'Êrec n'est pas tout à fait l'homme qui a écrit Cligès et qu'il y a plus d'une dissemblance entre celui-ci et l'auteur de Lancelot. L'amour courtois, à proprement parler, avec son code rigoureux, avec son arsenal de pratiques minutieuses et de formules conventionnelles, n'est pas encore dans ses premiers écrits celui que Chrétien nous montrera plus tard; il est plus voisin de la nature, quoiqu'il prête déjà à de fines observations, à des peintures voluptueuses (1), qu'il affectionne aussi certaines subtilités, que Gautier ignore. C'est ainsi que Fénice ayant donné son cœur à Cligès, l'auteur se pose gravement cette question : Mais qu'a fait Cligès de son côté? Lui a-t-il simplement promis le sien? Et qu'il répond : Fi donc, ce n'est pas possible; deux cœurs ne peuvent se loger dans un corps :
Ne dirai pas si con cil dient
Qui a un cors deus cuers alïent,
Qu'il n'est voirs, n'estre ne le sanble (2).
Et, ajoute Chrétien, voici comment, à mon sens, les choses se passent. Le désir passe de l'amant à l'amante et de l'amante à l'amant; les volontés s'unifient, et c'est ce qui fait que l'on a pu dire que ce n'est plus qu'un
(1) Voyez le passage d'Érec, où est décrite la nuit de noces des héros (2089, sq.) et où la gradation de la cupidité passionnelle est agréablement observée.
(2) Vers 2823, sq.
cœur des deux; mais, objecte-t-il, un cœur ne peut pas être dans deux places à la fois; cette sorte d'ubiquité ne peut se concevoir; c'est le vouloir qui est commun, et chacun garde son cœur.
A qui donc Chrétien fait-il ici allusion (1)? Avant de formuler une hypothèse, demandons-nous si Gautier, son plus remarquable confrère, n'a pas, lui aussi, des vues particulières sur ce subtil sujet. Il en a, car il veut que le cœur se donne dans l'amour, et qu'il ne se partage point (2). En un sens, il est d'accord avec Chrétien, en un autre, il en diffère, puisqu'il ne sait se dégager de la terminologie de son temps et que sous les mots de « cœur » el de « corps », il n'entrevoit pas le désir, dont Schopehhauer fera un jour la loi du monde. Mais cette terminologie qu'il subit, qui donc l'inventa? Lui-même nous parle — coïncidence notable — de certaines gens (3) qui disent qu'on partage son cœur en deux, qu'on en garde un tronçon et qu'on donne l'autre à l'objet aimé, ou même à plusieurs objets. Ces gens, qu'il ne nomme point, pas plus que ne le fait Chrétien, mais dont il subit certainement l'influence, ce sont les poètes lyriques, qui se chargèrent, dès le milieu du XII® siècle, sinon plus tôt, de transporter dans l'Ouest, puis dans le Nord de la France, les conceptions du Midi provençal; c'est chez eux qu'il faut aller chercher l'éternelle antithèse du « corps » et du « cœur », que
(1) M. Paris voit là « une allusion à un passage d'un poète antérieur», mais sans préciser [op, cit., 440, note 2).
(2) Èracle, 3539 sq. Comp. llle et Galeron, 3435, sq.
(3) Et si le dient li auquant — Qu'on départ bien son citer en dms, etc. (3539-3540).
l'auteur de CUgès lui-même ne se gênera pas, quoi qu'il dise, pour faire sienne dans ses chefs-d'œuvre (1) et qui survivra aux variations du goût jusqu'à la lin du moyen âge (2). Gautier, plus que Chrétien, reste soumis aux modes et aux façons de dire de la lyrique, et c'est chez elle qu'il est allé prendre, semble-t-il, les modèles de rhétorique courtoise que ses devanciers ne lui fournissaient point (3).
Ce qui est vrai d'Ëracle l'est-il au même degré d'///e et
(1) Voyez notamment CUgès, 5181, sq.; 5250, sq. Mais Chrétien affectionne surtout Tantithèse des yeux et du cœur. Voyez Êrec, 2091, sq.; CUgès, 475, sq. (longue apostrophe aux yeux); Yvain, 2015, sq. J'ai retrouvé les mêmes procédés littéraires dans maint texte de date postérieure. Cette personnification du cœur, que n'ignorent pas les anciens (déjà Plaute, Psmd., 1033; AuluL, 618-619), est venue du Midi au Nord, en France. Elle est, sous des formes très nettement caractérisées, dans Raimbaud d'Orange, 21, V(= Studi di fil. rom., III, 84), 26, V (Mahn, Gedtchte, 628); 38, IV (Rev. Ig, Rom,, XIX, 272); elle est aussi chez Arnaud de Mareuil (11, 7), chez Folquet de Marseille (8, 2), etc.
(2) Elle survit encore, car dans Une idylle tragique de M. Paul Bourget, tout comme chez Chrétien, je lis : « ... On eût dit que son visage se caressait à la pâleur de ce rayonnement et que la fraîcheur de l'astre lui atteignait le cœur à travers les yeux. »
(3) Je ne puis étudier en détail les rapports de Gautier avec la lyrique. On les note particulièrement dans la description du concours de beauté d'Érade (2294, sq.); le ton de la lyrique courtoise éclate aux vers 3006-3022, 3533, sq., 3703-3713, 3768, 4656-4664; dans Ille et Galeron, 1239-1246, etc. Voyez encore les couplets sur les 7nedi' sanz (1777) et les losengiers auxquels la jeune fille ajoute foi (2327 i; il ne manque même pas, à cette date reculée, les personnifications de Maleboucke (1844) et de Faus semblant (4279j, celle-ci encore mal dégagée. Une des plus jolies réussites du genre est aux vers 6262. sq., &"llle et Galeron, où l'auteur a eu l'ingénieuse idée d'allégoriser le vêtement d'amour. Chrétien n'a rien écrit de plus délicat.
Galeron^ l'autre roman de Gautier? Je vous ai dit qu'on datait le premier de ces ouvrages de H64, le second de H67, au plus tôt (1). Je serais disposé à rajeunir un peu Ille et Galeron et à admettre que le Cligès de Chrétien s'intercale entre les deux écrits de Gautier. Probablement en est-il de même du Lancelot, qui ne peut être antérieur à 1167. En tout cas, M. Fôrster a montré les analogies de pensée qtii existent entre Ille et Galeron et l'histoire du Chevalier à la charrette; il a même pu signaler un texte d'André le Chapelain, dont le sujet traité par Gautier semble bien n'être que la mise en valeur et, disons-le sans malice, la mise en rimes plates (2); il a également souligné le changement que fait subir l'auteur (ïllle et Galeron au thème d'Êliduc. Ici, un homme aime deux femmes, et le remords qu'il éprouve, en trahissant dans son cœur celle qu'il a épousée, ne l'empêche pas de distinguer très clairement dans ce cœur les nouveaux sentiments qui y grandissent à côté des anciens (3); il se résout toutefois à n'en rien laisser paraître, ce qui est une forme inférieure de la fidélité. Dans Ille et Galeron, les situations sont nettes et les sentiments tranchés. Ille n'a d'amour que pour sa femme, Galeron ; il épousera plus tard la fille de l'empereur, il est vrai, mais il se sera passé avant cela beaucoup d'événements, et un veuvage effectif sera son excuse à nos yeux. Nous sommes, on le
(1) Voyez supra, p. 45.
(2) Introduction de son édition, p. xxix.
Quant ceo ot dit, si se repent :
de sa femme li remembra,
e cum il li asseflra , que bone fei li portereit
e leialment s6 cunteudreit. {Eliduc, vers 822-326}.
voit, changés des licences dont témoigne le roman d'Êracle. Ici plus d'adultère heureux, qu'un dénouement rapide et commode empêche seul de se perpétuer, et c'est déjà une raison de considérer Ilte et Galeron comme une œuvre plus tardive et où se note un plus complet repliement. Peut-être même Yvain^ si étroitement uni à Lancelot et même à Ërec (1) par d'intimes rapports de sens, Ta-t-il précédée, et l'allusion historique sur laquelle repose la détermination de M. Fôrster ne doit-elle être acceptée que comme un terminus a quo. Au surplus, on découvre dans le second poème de Gautier des allusions et des préoccupations étrangères au premier. Les romans arthuriens ne lui sont plus inconnus. Luimême nous transporte en Bretagne, où se déroule une moitié de l'œuvre. Les noms d' Arthur de Cadoc, de Nu, de Lot (2), qui y voisinent avec ceux de héros de l'épopée (3), sont l'indice de préoccupations qui n'existaient point dans Êracle. Ajoutez-y toute une série de personnages bretons, plus ou moins historiques (4), postulés par le sujet. Sans doute, le ton reste épique (S), le goût sentencieux, et la couleur est bien celle des
(1) Voyez W. Fôrster, introduction de la deuxième édition d'Érec,
p. XVI.
(2i Le roi Artic (2806j, Cadoc (354, 533 ; comp. Èr. En., 4517, sq.); Nu, 698 (comp. Ér. En., 1046, 1213j; Lot (5900).
(3) Bruns d'Orliens (556), Estous de Langres (628), RoUanSj, Olivier, Agoulans (1611-1612); Maurin (5891); Gerins del Mans, Gadifer (^S93u Lanselins (5897), etc.
(4) lUe, Galeron, Cador (= Brut, 9600), Hoël (= Brut^ passim), Cador (peut-être Cadorz de Lis dans Troie, 8091?) et d'autres encore.
(5) Voyez vers 412, sq., 544, sq., 654, 677, 685, 735-736, 1002, sq.^ 1064 (Signear, plest vous a escouter), 1067, etc.
œuvres destinées à édifier plutôt qu'à distraire (1). N'importe. On trouve ici sur l'idéal chevaleresque (2) des développements qu'^racfe, moitié geste et moitié roman, ne promettait point. Enfin l'amour a beau être peint dans le langage familier à la lyrique, il est devenu moins une affaire de rencontre heureuse et de caprice passager qu'une sorte de grand et grave devoir, reposant sur une doctrine (5) aux préceptes nettement formulés :
(1) Le thème est d'abord romanesque; mais, plus tard,* comme dans la dernière partie d'Éracle, les préoccupations morales et religieuses apparaissent. Galeron s'accuse d'être l'auteur (involontaire, sans doute) du malheur de son mari (3088, sq.); elle va trouver le pape et mène la vie d'une sainte recluse (3101, sq.); de même Ule se sanctifie par des actes d'humilité et de charité ; Galeron travaille de ses mains comme une -pauvresse (3140), tandis qu'IUe se déclare, lui, « uns povres hom » au sénéchal de l'empereur et s'entête dans sa pieuse dissimulation.
(2) J'ai déjà cité les passages (p. 32, note 1).
(3) Voyez Éracle, 49374940; 46154620; 4713, sq.; Ille et Galion, 921, sq. ; 1210, sq., où la situation est bien la même que dans la plupart des œuvres de Chrétien (les amants ignorent leur désir mutuel de s'unir). Vers 1221, sq., une doctrine inconnue à l'épopée est exposée en termes très nets, doctrine qui vient tout droit d'Énéas (8713, sq.) et de la lyrique; la jeune fille doit savoir dissimuler ses sentiments :
Qu'il n'afiert pas que feme die :
c Je Toel devenir Yostre amie >,
Por c'en ne l'ait ançois requise
et moût esté en son servise (12234226).
Mais à la différence d'Énéas, où la passion triomphe de la pudeur, ici comme chez Chrétien, c'est à l'homme de dire le premier mot. Toutefois, Gautier, qui écrivit un peu plus tard que l'anonyme traducteur de Virgile, confesse que les sentiments d'exaltation chevaleresque se sont affaiblis autour de lui et il proteste avec énergie contre un relâchement si regrettable (1230, sq.).
nie est aimé de deux femmes, mais il ne peut en aimer qu'une :
Qu'amours n*a chose en soi comune, Mais que largece el courtoisie, Franchise et gieu sanz vilonie :
C'est d'amours fine le comanz Que om truist çou en touz amanz... (1).
Amour, ajoute Gautier, n'a en vue que le bonheur de ceux qu'il maîtrise ; mais il arrive que pour donner plus d'acuité au sentiment de joie qu'ils goûteront, il les soumette à des épreuves :
Si fait grant bien et grant aumosne, Car çou n'est el qu'aguiseraenz D'amour et uns atisemenz (2).
D'autre part, l'amour n'est pas guérissable. Ni potion ni médecine ne peuvent rien contre lui, car il a des racines autres que les maux ordinaires :
Ne li vaut poisons ne mecine^ Car autre en estoit le recine (3).
Où donc avons-nous déjà lu cela? Dans ÊnéaSy qui, s'il faut accepter la datation la plus récente, aurait été publié sept ans au moins avant Ille et Galeron. Dans Ënéas, l'étrange mère de Lavinie donne à sa fille la première leçon d'amour ; et après lui avoir démontré que
(1) Vers 3372-3376.
(2) Vers 3396-3395.
(3) Vers 5319-6320.
les souflfrances qu'il cause n'ont qu'un temps, qu'elles sont suivies de moments délicieux (1), elle conclut :
Encor s'en siut la granz dolçors, Ki tost saine les mais d'amors ; Senz erbe beivre et senz racine A chascun mal fait sa mecine (2).
C'est-à-dire, qu'à peu près dans les mêmes termes^ elle exprime la même idée que Gautier dans le passage allégué. Mais poursuivons; toute la doctrine va se dérouler devant nous; l'impossibilité du partage, sept ans au moins avant Gautier, est formulée en un langage aussi précis que le sien. Lavinie est un instant hésitante entre son devoir filial, qui lui indique un choix, et ses préférences, qui l'entraînent vers un autre. Mais, se demande-t-elle, ces deux soupirants, si je les traitais favorablement tous les deux? TIs n'auraient ni l'un ni l'autre de bonnes raisons de m'en vouloir; je n'en pâtirais pas plus qu'euxmêmes. Puis s'interrompant et avec un mouvement de suspension, qui est déjà un trait de grande habileté littéraire, dont Gautier fera son profit (3), cette fausse ingénue s'exclame :
Foie Lavine, qu'as tu dit?
Or resés tu d*amor petit.
(1) Vers 7959, sq. Comp. 8323-8325.
(2) Vers 9967-9970. Comp. 7902, sq. ; 7937, sq. ; 8228, sq.; 8510, sq.
(3) Énéas, 8278; comp. Éracle, 5077-5078, où une correction s'impose et où il faut lire :
Faire vueil un nouvel martir De cest valet... Mais non ferai.
et nie et Galeron, 1338, 4625.
Puet Ten donc si partir amor?
Or le tiens-tu por changeor.
Ki bien aime ne peut boisier, s'il est leials ne set changier ; buene amors vait tant seulement d*un seul a altre senglement; puisqu'on i vuelt le tierz atraire, puis n'i a giens amors que faire (1).
N'esl-ce pas là l'essentiel de ce que nous venons de lire chez Gautier, et est-il besoin de chercher encore la source de celui-ci? Et j'ajouterai : la source de Chrétien, dont le Cligès, particulièrement dans ses développements d'ordre sentimental, dérive d'évidente façon de VÊnéas. Plus encore dans Cligès^ écrit sans doute vers 1166, que dans Ërcc, Chrétien s'est attaché à la description des ravages que fait l'amour dans une imagination jeune et active; il n'a même pas négligé de nous dire ses effets physiques. Dans Ênéas, l'héroïne, à la vue de son vainqueur :
sovent se pasme et tressait senglot, fremist, H cuers li fait degete sei, sotie, baaille (2).
De même et dans des termes identiques, l'auteur de Cligès nous montre Soredamors en proie au mal d'aimer :
Et se degete et si tressant A po que li cuers ne li faut (3).
(1) Vers 8279, sq.
(2) Vers 8075-8077. Ces détails descriptifs (voyez p. 36, note i) sont déjà chez les Provençaux. Comp. Bern. Ventad. 7, V; Arn. Mar. <Ba. Chr., 96, 42); id., 11, V, etc.
(3) Vers 883-884.
Didon n'était pas, dans Ênéas, livrée à de moindres tourments :
... Ne puet guarir, si se demeine, Molt trait la nuit et mal et peine (1)
De mortel rage estoit esprise, Molt Vangoissoit li feus d*Amor (2).
Il en va de même de l'héroïne de tligèsy car les lamentations y sont aussi vives
que la demeisele demainne, Tote nuit est an si grant pairine Qu*ele ne dort ne ne repose.
Âmors li a el cors anclose Une tançon et une ra^e Qui meut li troble son corage Et qui si Vangoisse et destraint Que tote nuit plore et se plaint (3).
Et elle ce remire » alors en son cœur quel est Tbomme
Por coi la destreignoit Amors (4).
De même que Didon, mise en présence d*Énée,
... le reguardot par dolçor
Si com la destreigneit Amor (5).
(1) Vers 1255-1256.
(2) Vers 1270-1271.
(3) Vers 875-882.
(4) Vers 890.
(5) Vers 1201-1202.
(44) Il est, je crois, inutile de multiplier les citations (1);
(1) 11 y aurait toute une élude à faire sur les rapports (TÉnéas et de Cligês^ rapports déjà entrevus par MM. Fôrster et G. Paris. Comparer notamment 1270-1274 d'Ênéas avec Cligès^ 878-880; la rime corage: rage est des deux parts; Énéas, 1301-4302 et Cligès, 879-880; Ênéas, 1332 avec Cligès, 885. — L'idée et les termes employés dans les vers 4006 et 4044 de Cligès sont dans Ênéus, 8742; de même au vers 4044, Ancor rCaije gueres soffert, qui clôt un développement identique, correspond, dans Ênéas^ : Sofre un petit, si sera sens (8736). — Les vers 4522, sq., de Cligès rappellent d'assez près les vers 5342, sq., d' Énéas; aux vers 2884 même situation que dans Énéas, 8047, sq. Comp. aussi Cligès, 3070, De toz maus est divers li miens avec la définition du a mal d'aimer » dans Énéas, notamment 7939-7940 : Amors n'est pas de tel nature. — Com altre mais... Ibid., 3086-3087 avec Énéas. Seulement, dans les vers qui précèdent, Chrétien expose avec plus d'art et, par un jeu d'antithèses, ce qui est délayé dans Énéas, — Les vers 3365-3368 sont à rapprocher d' Énéas, 4255-4258; il n'y a pas jusqu'aux rimes qui ne soient en partie identiques {demaine, paine, prisé). La comparaison du loup et des brebis (voyez aussi Gautier dans Éracle, 6397, Ille et Galeron, 595-597, 2686) est dans Cligès (3754-3765) comme dans Énéas (5370-5384), où elle prend, il est vrai, un développement considérable. — Dans Yvain, d'autre part, on est frappé, à maint endroit, de l'influence que l'auteur d' Énéas a exercée sur le poète de Troyes. Les raisons que, dans un dialogue vraiment admirable de gradation et d'adresse, Lunete fait valoir aux yeux de sa dame pour la décider à une union quasi monstrueuse avec le meurtrier de son mari, ces raisons diffèrent peu des excuses qu'Anna a toutes prêtes pour couvrir la faute à laquelle se prépare Didon :
Tvaln*
Vostre terre qui defandra Quant li rois Artus i vandra, Qui doit venir l'aulre semainne...
(Vers 1613-11517.)
DamP, est-ce ore avenant Que si de duel vos ocïez !
Por Deu, car vos an chasilez, Sel laissiez seviaus non de honte.
A si haute dame ne monte Que duel si longuemantoiaintaingne!
(Vers 1666-1671.)
Énéas.
Qui main tendra vostre cité, Vostre terre, vostre erité?
Dame, por quei morez à honte ?
Geste amistiez rien ne vos monte Qu'avez envers vostre seignor.
(Mois est ja a passé maint jor.)
elles suffisent à établir à quel degré Chrétien subit la dépendance de l'inconnu qui rima Enéas et qui, traducteur de Virgile, a eu l'étrange inspiration, h deux endroits du poème, d'intercaler de longs développements d'ordre sentimental là où le poète romain se contentait d'une brève indication (1). Si la logique même de l'évolution littéraire ne nous contraignait, je l'ai déjà montré, à faire des imitateurs de l'épopée antique les précieux initiateurs d'un genre où Chrétien devait ensuite éclipser tous ses rivaux, des échantillons comme ceux que je viens de vous apporter n'auraient-ils point, par euxmêmes, une valeur suffisamment démonstrative?
Mais ces échantillons ne sont pas les seuls à invoquer. Il y a dans les situations où se trouvent les héros, de part et d'autre, dans la nature et la succession des sentiments exprimés (2), des analogies plus pressantes encore, qui confirment et complètent celles d'un style déjà maniéré, richement pléonastique (5) et dont les
(1) Voyez Introduction de l'édition Salverda de Grave, pp. xli et Lix. n y a 1400 vers là où Virgile, en 3 vers, exprime la confusion de Lavinia devant sa mère.
(2) J'alléguerai, notamment, les vers 988, sq., de Cligès, où la gradation du sentiment amoureux (objet de Tamour précisé, résolution de l'avertir, honte qui saisit la jeune fille et crainte d'être tenue pour vile; crainte opposée de n'être pas devinée ; parti de patienter) est rigoureusement la même que dans Énéas.
(3) Je voudrais donner une liste complète des pléonasmes qui figurent à la fois dans Énéas et dans Cligès; mais il faut bien y renoncer; en revanche, on trouvera dans la note suivante un choix de combinaisons communes aux imitations de l'antiquité et à Gautier d'Arras. La comparaison avec Chrétien sera facile à ceux qui auront sous les yeux la brochure de M. Grosse, Der Stil Crestien's von Troies, particulièrement les pp. 237, sq., dans les Frànzôsische Studien,t,L
])rocéâés, repris aussi par Gautier d'Ârras ;(!), vent .acquérir la fixité d'un canon. Il y a, enfin, A'Ênéas à -Gautier, de Gautier à Chrétien, la progression aisément
(1) Voici des combinaisons plus ou moins pléonastiques, qu*on trouve à la fois chez Gautier et chez les imitateurs de Virgile, de Stace et de Diclys et Darès ; leur nombre et leur précision ont, ^je crois, une valeur démonstrative :
Acole et baise, Ê{racle), 4892 Aquerre et pourchacier, Ê., 3679 Baise et embrace, l{lle et Galeron), 817 Bien et bel, /.J 69, 4430 Blasme et chose, /., 402:2 Gorociez et dolenz, È., 6172 Coiteis et sages, Ê», 2097
Guidier et croire, È., 2228 Conter ne (el) dire, /., 4174 1 Dire ne conter, /., 4135 )
Duel et (ne)ire, Ê., 4988 Esgarde et voit, Ê,, 2200 Fel et de pute aire, /., 951 Franc, dous, debonaire, / , 214, 908 Hardi et fier, /., 4073 Honte et lait, Ê., 3201, 3243, etc.; /., [4094,4566.
Mal et travail, £., 5976 Maus et tourmenz, £., 4878 Paine et mal,/., 2047 Faines et tourmenz, /., 2407 Morte et traie,/., 2240 Pales et tainz,É., 4044 Plaint et pleure, /., 4709, 4795 Florent et crient, Ê., 6925; /., 2624 Preu et sage, É.,2232; /., 4203
Querre et poréhacier, £.,4930 Traire et lancier, £., 3326 Triete ne ptîs, /., 544 Tristes et dolanz, Ê,, 5102 Triste et morne, Ê., 2469, 2986
= iSw(éa»), 4741-1742; Th{èbe8\ 6191 = Tr(o/«),i328.
= En., 1741 (b. et ac. et emb.).
= En., 6502.
= JÈii.,3282.
= T^., 864, 3881, 7498; ÉM., 3965; Tr., [48!fê.
= rr., 3917,3981.
= Tr., 621; En,, 4801.
= rr., 4932.
= rr., 3489; T^., 3626.
= rr.,5413(fr.eld.).
= Tr., 4174, 4385, etc.
= JÊw.,2903.
= m, 3734; JSw., 2250.
= rr., 2659, etc.
= £w ., 1296, 2057, 3965 (pr. s.et cor- [teise);7V.,4210,id.,4»66.