‹ L'évolution du roman franc̜ais aux environs de 1150Chapitre 2 sur 2 · TV · texte numérisé non relu

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= £«., 8862; Jr., 3584, 3698.

= Th., 4909, 7129 (t. d. et pensif).

= TA., 8486; Tr., 1406.

reeoanaissable d'un art de peindre dont je renonce à analyser ici tous les caractères, me contentant d'étudier le seul où l'ingéniosité des grands romanciers du XII" siècle s'est dépensée avec la plus perse véran le ardeur.

Ce n'est, en effet, ni la nature ni la vie qui préoccupent surtout un Benoît, un Chrétien, un Gautier; c'est l'être amoureux, dont le geste, en somme peu varié, est rendu par eux avec toutes les ressources d'une rhétorique déjà compliquée. Je voudrai, et ce sera ma dernière démonstration, vous faire toucher du doigt la nouveauté de ces façons de dire où déjà s'essaient les auteurs de Thèhes^ de Troie ei A' ËnéaiSyOix sont triompher leurs brillants successeurs.

Si l'on prend la peine de parcourir toute la littérature antérieure à H50, avec l'unique pensée d'y retrouver des détails descriptifs sur l'être humain, on reste confondu de leur extrême rareté et de la pauvreté d'inspiration qu'ils dénotent. Quand le poète a dit qu'une femme était belle ou qu'elle était gente (nous disons, nous, distinguée), il croit avoir tout ditJDans Alexis, le héros, un saint futur, est sommairement décrit; de sa femme, pas un mot. Sur quatre mille vers que compte la Chanson de Roland, il n'en est pas un seul consacré à dépeindre les charmes de la fiancée du neveu de Charlemagne. C'est « Aide la bêle » (3725), c'est « une bêle dame » (3708), et le frère de cette personne si effacée a tout dit quand il l'a qualifiée de génie (1720). La fille de l'empereur dans le Pèlerinage est un peu mieux traitée; on daigne nous apprendre qu'elle est courtoise, c'est-à-dire femme du monde, qu'elle est belle, naturellement, qu'elle a les cheveux blonds, un visage « beau et clair » et une chair

aussi blanche que la fleur de l'aubépine (1) ou, encore plus vaguement, la fleur en été (2). Quelle fleur? Les poètes de la génération suivante nous le diront plus expresse-^ ment (3); ce sera la fleur du glaïeul, la fleur de lis et plus souvent la rose, et quand un peu de lassitude les poussera à chercher ailleurs un élément de comparaison moins suranné, ils penseront à la neige couchée sur le versant d*un vallon (4). Le Couronnement de Louis^ qu'on date de 1150 environ, n'est ni plus riche en détails descriptifs ni plus varié (5), et les Chansons de toile ^ qui remontent au même temps (6), sont plus réservées encore; une seule analyse la beauté, mais c'est la beauté d'un homme, et en des termes bien sommaires, quoique déjà caractéristiques (7).

(1) Vers 707.

(2) Vers 403.

(3) Cette métaphore de la fleur désigaant une femme est dans Troie : « De trestotes bialtez la flor », d'où elle semble avoir passé dans Éracle, 2732, 5111 et ILle et Galeron, 3641-3642.

(4) Dans le roman de Troie, on note ces quelques comparaisons entre un plus grand nombre : plus blanche que neis negie, 5128; plus. . . blanche— Que flor s de lis ne neis sur branche, 5260 ; idem, 5500 ; blanc lo vis — Si corne rose et flor de lis, 5531-5532; Plus aveit blanche la peitrine — Que flor de lis ne d'aube espine, 5533-5540, etc.

(5) Voyez vers 305, 820, 1360, 1374, sq., 1413.

(6) Bcîe est Tépithète ordinaire ; Aiglentine a un vis cler\ Ysabel, un bial chef blanc; Yolanz a de bels bras. Voyez Jeanroy, Les origines de la poésie lyrique au moyen âge, pp. 217 et sq., et G. Paris, dans Journal des Savants (p. 8, sq., du tiré à part de son étude sur ce livre) pour la date et les caractères des chansons de toile.

(7) Dans Bêle Erembor, Raynauz est :

Gros par espaules, grêles par lo baudre ; Blont ot lo poil, menu recercelé.

Emi le terre n'ol si biau bacheler.

(Bartsch, Rom, und Patt,, I, 3-4.)

La Vie de saint Grégoire^ les Vers del Juïse et les autres textes de cette date où la piété est la raison directrice du rimeur, ne contiennent rien de notable (1); les premiers poèmes conservés de la geste d'Orange nous apportent d'assez maigres accroissements : Orable, la femme de Guillaume d'Orange, est plus blanche que la neige et plus vermeille que la rose (2). Ni Wace (3) ni Benoit, l'auteur du roman de Troie, n'iront guère plus loin dans leur invention (4), Candis que le poète qui 1/

(4) Dans les Vers del JiCise, vers 32, sq., il y a une curieuse description des objets de luxe et des bibelots dont s'entouraient les femmes. Le manuscrit B a, de plus, à cet endroit une interpolation intéressante ; mais des traits physiques, pas un mot.

(2) Dans la Prise d*Orange, qui date de 1150 environ, je ne trouve que ceci :

Ele est plas blanche que la iioif qai resplent, et plus vermelle que la rose flerant (666-667).

(3) Dans le Brut (1115), Wace n'a pas tracé un seul portrait physique; gente et belle sont ses seules épithètes : bêle et gente, 2740; gente de cors, bel de vis, 5185; de biauté assés loée, 5729; le cors midi gent — Et de vis fu bêle forment, 714î)-7150; bêle esloit et cortoise et gente, 9884; comparez encore 10668, 14829-14830. La seule description un peu précise, se rapportant à une femme, est aux vers 3761-3770; mais il s'agit de ses talents et non de sa beauté.

(4) Voyez la note 4 de la page 48. Vers 1252, sq., il y a bien Ténumération des traits du visage, sans omettre les bras et Vaffbrcheiire, mais c'est d'un héros, non d'une héroïne qu'il s'agit (Jason) ; encore l'unique épithète, indéfiniment répétée, est-elle celle de beau. Voyez encore 1229, sq., 1233 1240, 1242 1243, 4304-4305, 4321-4322, 4347- 4349, 4403, 4488, 4797, 5100, sq., où l'auteur répète à satiété qu'une femme est belle et ne corse sa description qu'à l'aide d'hyperboles très vagues. Ces hyperboles se retrouvent chez Gautier, contemporain de Benoît, par exemple Êracle, 2229-2232, 2277, 2389, 2ol8-2519, 2600- 2601, 2732, 2738, 2805, 3719, etc. Chrétien ne s'y dérobera pas complètement, malgré les progrès de l'art descriptif chez lui. Voyez Êrec, 3213, 3229, 5845 entre cent passages, et Grosse, op, cit., p. 187.

\l rima ThèbeSy dont on s'est peut-être trop désintéressé ici, prodigue, enfin'^ les détails précis, nous parle de la grandeur physique des QHes d'Adraste (1), nous apprend qu'elles ont des cheveux blonds, longs et souples, que leur front est haut et blanc, que leur taille est fine, q.u'elles ont l'œil changeant (vaiV) et fait pour l'amour, le nez droit, moyen et bien fait, la bouche régulière, les dents petites, égales et blanches, le menton conformé et long, ce qui, paraît-il, était fort apprécié alors (2). De la fille de Daire, il dira — et le trait a fait fortune (3) — qu'elle possède :

lèvres grossetes par mesure :

Por bien baisier les fist nature.

Le poète ne néglige pas complètement non plus la description d'autres dames et d'autres « pucelles » qu'il rencontre au cours de son récit. Les hommes sont traités aussi favorablement que le beau sexe, et il est même des passages où une veine personnelle se trahit chez ce premier observateur sincère des êtres vivants; ainsi il dira de Tydée :

Le cors ot brief et le cuer grant,

ce qui est une jolie trouvaille antithétique; il nous

(1) Voyez Roman de Thèbes, 953, sq. J'y reviendrai ailleurs.

(2) Mentons orent bien faiz et Ions (975).

L'expression ordinaire est menton forchié, fourcelu ou fourceU, Voyez LouDiEB, Das Idéal der mànnlichen Schônheit bei den altfrz. Dichtern desjll ii\XUl Jhdts (1890), p. 95.

(3) On'Je retrouve, [à mon su, dans une série d'œuvres de date postérieure. Je citerai Flore et Blancheflor (édit. Bekker), vers 2893;- Ipomédon, 2247-!i!248; Hom, 1257 (variante), où on lit bûche ben fête pur duz beisiers prester.

(Si)

montrera les jeunes filles s'avançant vers l'hôte étranger (c lor chiés enclins », comme feront toutes les jeunes fiUea bien élevées depuis lors, dans les romans et dans la réalité; il ne négligera pas de décrire les toilettes (1); bref, il instaurera une méthode descriptive qui, au XII® siècle, n'a plus guère progressé que chez le seul Chrétien de Troyes. Gautier d'Arras, en effet, n'a ajouté quoi que ce soit à la science descriptive de l'anonyme qui rima Thèbes; il nous ramène plutôt en arrière, et son qualificatif usuel est celui de beau^ répété à satiété (2). Aux vers 2187 et suivants d'Êracle, il avait à décrire ce qu'on appellerait de nos jours un concours de beauté. L'empereur Laïs veut choisir une femme, et il fait appel à ses sujettes, qui se montrent en foule, dans une sorte de revue que passe son fidèle conseiller Éracle. Il y a là mille créatures choisies entre les plus belles de l'empire. Gautier se borne à dire qu'elles sont « acesmées » (2182)^ et sur celles qu'il cite en particulier, il a des généralités peu compromettantes (3),

Chrétien sera le premier et le seul, après l'auteur de ThèbeSy à nous communiquer la sensation physique de ses héros; et bien qu'il triomphe surtout dans les minutieuses analyses de sentiment, il ne négligera pas, pour cek, les détails de description physique. La première fois

(1) Vers 935, sq.; 3807, sq.; 3848, sq.

(2) Vers 1983, 1991-1993 (trois fois bel en trois vers), 1998, 2066, 2080, 2109, 2200-2201, 2216, 2603-2605, 2665, etc., etc. Dans ILle et Galeron, même monotonie. Aux vers 3317-3320, on a quatre fois répétée Tépithète bel,

(3) Voyez notamment 2201-2202, 2273. 2421, 2479, 2518-2519. C'est Paridès (toujours le héros) qui est décrit avec le plus de reclierche (3505, sq.).

(fa'Êrec voit Ênide, elle portait des vêtements très simples :

Povre estoit la robe de fors,

Mais desoz estoit biaus li cors,

dit le poète, qui nous montre la blancheur et les roses de son teint, ses yeus, brillants comme des étoiles, et qui conclut, découragé, semble-t-il, de son impuissance :

Que diroie de sa biauté?

En revanche, il donne tous ses soins aux détails de toilette féminine, que l'épopée ignorait et que Gautier avait négligés d'ordinaire (1); on peut même dire qu'il leur sacrifie la peinture du personnage lui-même, de telle sorte que les développements énumératifs ne l'empêchent pas de se cantonner dans le vague des expressions épi thétiques.

Dans CligèSy il est indéniable qu'il tire un meilleur parti des attraits physiques de ses personnages. Il décrit Cligès avec soin, sans omettre l'or de sa chevelure, les roses de ses joues, la bonne façon de son nez et sa bouche, enfin sa haute taille (2); mais, et voici la nouveauté, il trouve dans rénumération des beautés d'une amante l'occasion d'un développement où le cœur a sa part; il réussit à cette jonction encore nouvelle du corps et de l'âme, de la bête et de l'ange, si j'ose m'exprimer ainsi. Chacun

(1) Vers 399, sq. Le costume d'Énide est décrit aux vers 402, sq. Comp. 1343, sq.; 1381, sq.; 1568, sq.; surtout 1584, sq.; 1854, sq.; 2018-2019, 2112-2115, 2342, etc., etc., du même poème. Pour la robe d'Êrec, voyez supra, p. 18. La beauté est décrite en termes très vagues (voyez 34, 58, 810, 1278, 2326, 5884, 6617).

(2) C%^, vers 2761, sq.

des traits est remémoré par Tamant, qui y cherche, avec une bien naturelle complaisance, des raisons plus profondes de se consacrer à un objet si digne de ses soins (1); il n*est pas jusqu'à la gorge plus blanche que la neige, dit-il, qui ne fournisse à l'imagination échauffée du jeune homme un prétexte suffisant pour formuler un vœu, dont l'expression métaphorique ne voile qu'à demi la vive sensualité (2). Un art nouveau est né, qui, dans Lancelot^ se manifestera de façon à nous prouver encore mieux qu'il ignore les plus légitimes scrupules, en nous montrant ce personnage et la femme d'Arthur, Guenièvre, goûtant, comme a dit un romancier d'un autre temps, voisin du nôtre, «le bonheur dans le crime ».

Les mêmes remarques s'appliquent aux peintures amoureuses, dont force m'est d'abréger ici l'attachante étude. Encore rudimentaires dans les imitations de l'antiquité si l'on fait abstraction des pages étonnantes à'ÉnéaSy qui m'ont fourni quelques-unes de mes preuves, elles sont, chez Chrétien, exactes et variées. Dans le roman de Thèbesy les jeunes filles sont bien celles de l'épopée, simples figurantes habillées avec soin, humiliées et passives devant les appétits d'un beau gars, attentives aux péripéties de ces combats singuliers dont elles sont trop souvent le prix. Leur éducation ne ressemble en rien à la culture intellectuelle des jeunes filles modernes; Médée, dans Troie ^ est savante, mais pas à notre guise; elle connaît les sorts et les simples : elle fait

(1) Déjà dans Érec, il y a une première esquisse du genre, vers 1488, sq.

(2) Vers 842-857.

penser à ces sorciers nègres qui sont aus^ médecins. Yseul n'a-t-elle pas des potions et des onguents qui calment et guérissent? Dans Énéas^ le niveau général delà culture aristocratique, malgré les raffinements si nouveaux que j'ai signalés, n'est guère au-dessus de celui de la geste, dont un érudit allemand, M. Krabbes, a fait l'étude minutieuse (1). Il n'a toutefois pas connu les vers de cette adaptation de Virgile, ou l'ancienne conception div rôle de l'épouse, conception familière à l'épopée (2), est exposée avec une ironie assez simpliste par un guerrier troyen. Le métier des femmes, dit ce soldat, est de donner des plaisirs à l'homme, mais tout d'abord de

... filer, cosdrë et taillier (3).

Ne nous scandalisons donc pas trop des moyens un peu vulgaires que les jeunes (illes, dans tous ces ouvrages, emploieront pour attirer le regard et conquérir la sympathie, puis l'amour des hommes. Médée, dans Troie, est de la même famille que cette Bélissent qui va en secret, dans la chambre du héros d'Amis et Amiles, s'offrir à son vainqueur (4). Sa passion est soudaine, véhémente, sans les lenteurs et les nuances d'un flirt moderne. Dans Énéns, la future épouse du héros se sert d'un message, noué à une flèche qu'elle lui envoie, pour l'avertir de ses

(1) Kr ABBES, Die Frau im altfranzôsiscken Epos.

(2) Les exemples en sont très nombreux ; je renverrai seulement le lecteur à Renaud de Montauban, 14, 37, et à Raoul de Cambrai, ItOO,^ sq. (Fun des poètes a copié vraisemblablement Tautre).

(3) 7085, sq.

(4) Voyez Amis et Amiles, édit. Hofmann, vers 659-661 :

Il ne m'en chaut se li siècles m'esgarde, Ne se mes perc m'en fait cbascua jor batre :

Car trop i a bel home.

sentiments exaltés; mais déjà dans Garin le Loherain, une « pucelle »

... a fet . . . traire un bozon; Leitres i a enlor et environ.

Et M. Krabbes cite un passage de Doon de Maymce où cette forme d'avertissement reparaîtra (4). D'autre part, si Lavinie, comme la plupart des princesses sarrazines, est promise au vainqueur du combat mortel que vont se livrer Énée et Turnus, reconnaissons qu'elle a une àme, que les sentiments éprouvés par elle sont décrits avec des soins et une prédilection inconnus jusque-là. Cette date de 1160, qu'on assigne à Énéas, est peut-être la plus mémorable, à cet égard, de tout le roman français; avec elle naît et se lève l'aube d'un art nouveau.

Mais ce n'est qu'une aube, restée indécise, et la délicatesse de toucher, qui caractérise les psychologies de Chrétien, est encore absente chez le traducteur de Virgile. Chrétien lui-même ne l'a pas toujours possédée, on le conçoit, à un égal degré. Dans Érec^ il y a plus d'un trait qui choque notre goût. Ne voyons-nous pas l'héroïne accomplir la rebutante besogne d'un palefrenier, après que l'hôte a été reçu chez elle, qui deviendra son époux (2)? N'est-elle pas rudoyée par cet époux d'étrange façon après qu'elle lui a fait l'aveu de la mortification qu'elle éprouve à entendre dire qu'il a cessé d'être un brave? Le progrès est sensible d'JÉrec à Cligès et de Cligès à Yvain, quoique dans chacun de ces écrits — et aussi dans Lancelot — il ne soit pas douteux que les héros de Chrétien lui tiennent plus étroitement au

(2) Vers 451, sq.

cœur que ses héroïnes. N'aura-l-il pas l'étrange soiici de décrire leur beauté en plus de vers que celle des femmes aimées par eux? La robe d'iîrec, on Ta vu, lui coule soixante-quinze vers, et il n'est pas de toilette féminine qui ait, dans son œuvre, les honneurs d'une aussi copieuse description. D'autre part, notre sympathie va à Érec plutôt qu'à Énide, dont la langue fut légère, à Cligès plutôt qu'à Fénice, à Yvain plutôt qu'à Laudine, si tôt consolée de la mort de son premier mari et si étroitement utilitaire dans le choix du second, enfin à Lancelot, victime soumise du code d'amour, plutôt qu'à la femme adultère, qui se plaît à humilier un chevalier en le contraignant aux pires épreuves avant de se donner à lui. Mais en voilà assez sur ce thème, et il est temps de nous résumer. On a vu tout d'abord les incertitudes, et surtout les lacunes d'une chronologie littéraire reposant sur des mentions ou des allusions historiques, les avantages d'une chronologie ayant pour fondement l'étude des sentiments et des idées, dont nos vieux textes sont le trésor quelque peu barbare. En cet essai, bien sommaire et dont je ne me dissimule pas les multiples imperfections, j'ai simplement voulu montrer les services que pourrait rendre la critique littéraire, telle qu'on l'entend aujourd'hui, appliquée à des époques où la philologie est seule reine. C'est grâce à cette critique que je pense avoir démontré l'ordre de succession littéraire où figurent d'abord les imitations de l'antiquité, dont Ënéas est à certains égards (à d'autres, Thèbcs) la plus remarquable et, comme on dit outre-Rhin, celle qui fit époque en ce temps-là; puis les œuvres de Gautier d'Arras, encore à demi épiques et qui, composites jusqu'à l'incohérence, forment une utile transition; enfin Chrétien, qui résume ^X^iïOïi de ses devanciers, les met à contribution sans ver-

gùgne et les dépasse du premier coup de toute la hauteur de son géuie, Chrétien, qui fit successivement Jfrcr, Cligès et riïiifi, admirable trilogie de l'amour courtois; Lanceloty dont M. Gaston Paris a exprimé, en d'inoubliables pages, rétonnante et audacieuse nouveauté; enfin Pirceval.

Il y avait bien une autre conclusion à tirer sans doute de ces quelques pages, et c'est celle de l'élernelle puissance des passions, en dépit des différences créées par la civilisation, dont les formes mêmes, dont on les revêt, portent seules quelques traces. Car nos ouvrières et nos paysannes aiment encore, pour la plupart, comme les chevaliers et les princesses de l'épopée, et la solide cuirasse de l'éducation ne suffit pas toujours à empêcher les jeunes filles qui ont été sur les bancs de s'écrier avec Bélissent, devant l'éclat d'une riche santé physique et le prestige d'une belle stature :

. . . Trop i a bel home.

Mais à philosopher à si bon marché, je risquerais d'être accusé, par les uns d'injustice criante pour les incontestables progrès de notre morale sociale, par les autres d'une excessive ingénuité devant le constant retour des joies et des maux que procure l'instinct le plus impérieux qui soit. Aussi bien la critique littéraire n'a-t-elle pas (et il faut l'en féliciter) à se soucier des exigences particulières de l'éthique, et, après avoir tenté de prouver qu'on peut élargir ses horizons, j'aurais vraiment tort de vouloir lui annexer encore une province, où la paix est si souvent troublée, et où l'accord est si rare entre ceux qui ont précisément la charge de formuler des jugements acceptables pour tous.

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