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LE MOUVEMENT SOCIALISTE EN FRANCE AU XIX SIÈCLE

Le grand mouvement de réforme du xviii'' siècle aboutit en France à la Révolution, à la substitution du Tiers Etat à la noblesse. La fin du xix*" siècle est marquée par Tavènement sur la scène de l'histoire, du Quatrième État, ou plus exactement de nouvelles couches sociales de plus en plus rapprochées du peuple, de plus en plus animées de l'esprit démocratique, de plus en plus désireuses de s'emparer dli pouvoir politique, pour en tirer des avantages économiques en faveur des classes dépendantes, privées de propriété stable et de conditions de vie assurées, enfin pour constituer un nouveau droit.

. BouRDEAu. — Évol. du soclal. 1

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L'EVOLUTION DU SOCLVLISME

La question sociale au xviir siècle, c'était la mciion de la propriété féodale^ qui existait depuis rinvasion des barbares.

La question sociale soulevée par le xix^ siècle, c'est, selon l'idée des socialistes, la réforme ou la sujjpression du droit de propriété créé par la Révolution.

L'œuvre de la Révolution fut non pas une suppression, mais une translation de propriété. La Convention fit une i^uerre acharnée à un certain nombre de propriétaires. Mais quant au principe même de la propriété, elle le grava « sur le frontispice de nos lois ». Ni Danton, ni Robespierre n'ont parlé d'un État propriétaire. Une Convention socialiste, une Montagne socialiste, ce sont là, d'après Quinet, des anachronismes. Ni le mot, ni la chose, n'existait alors.

Mais la Révolution montrait, d'une part, comment une classe pouvait en exproprier une autre de ce qui avait été, jusque-là, considéré comme sa propriété légitime. D'autre part, en abolissant les privilèges, elle démasquait le plus important de tous, la propriété. La distinction entre nobles et roturiers une fois effacée, il restait celle entre riches et pauvres.

L'égalité fondée par la Révolution était négative. Elle supprimait certaines inégalités artificielles, et laissait libre jeu aux inégalités naturelles. Il fallait que désormais chacun pût se faire sa place au soleil, sans être gêné par les barrières de caste, de corporation. Cette conception de la liberté, de l'égalité politiques domine la Consti-

tuante girondine. Mais qu'importe la liberté de s'élever, de faire fortune, pour ceux qui n'en ont pas le pouvoir, pour ceux qu'écrase une infériorité économique insurmontable?

C'est à l'égalité positive des conditions prêchée par les théoriciens utopistes, Rousseau, Mably, IMorelli, et dont on trouve peu de traces dans les cahiers de 1789, que tendaient Saint-Just et son groupe. Babeuf pousse le matérialisme égalitaire des petites gens au nivellement systématique, universel, et tente lui-même l'entreprise. Jusquelà les combats s'étaient livrés entre les différentes couches de la bourgeoisie : Constitutionnels, Girondins, Jacobins. Ces derniers avaient appelé à leur aide les sans-culottes des faubourgs. Babeuf, continuant l'œuvre de Marat et d'Hébert, veut conduire ces sans-culottes à la domination, organiser la terreur du peuple.

Il prétendait établir un communisme agraire et national, un régime de caserne et de prison, avec la guillotine en permanence.

Le moment pour étabhr une société communiste était mal choisi. La société française, qui venait de secouer l'ancien régime, n'était pas disposée à subir un joug cent fois pire. Quoi de plus ridicule que de persuader aux paysans, désormais affranchis, d'abattre les clôtures et les haies, et de supprimer les serrures des portes? Bonaparte avec ses soldats fils de ces paysans qui avaient débuté par une jacquerie, mit fin au combat de classes. Les demi-serfs, devenus libres possesseurs du sol, ont combattu les combats de la République

et de l'Empire contre la féodalité. Le Code civil consacre leur affranchissement ainsi que la victoire de la bourgeoisie \

Sous la Restauration se livre le dernier combat de Fancienne société contre la nouvelle. Mais les changements accomplis ont trop de partisans, parce qu'ils touchent aux intérêts énormes créés par la vente des biens nationaux : le progrès industriel sans cesse accru porte la richesse et rinfluence de la classe moyenne à un degré bien supérieur à la puissance de l'aristocratie et de l'Église. Les journées de Juillet i83o marquent l'avènement définitif de la classe bourgeoise. Pour la dernière fois, comme au début de la Révolution, la bourgeoisie et les prolétaires parisiens sont unis contre un retour offensif de l'ancien régime tenté par Charles X.

Mais la haute bourgeoisie n'était nullement disposée à partager le pouvoir avec ces alliés d'un jour. Elle se rallie de nouveau à la monarchie en plaçant Louis-Philippe sur le trône, et organise la nouvelle Constitution à son profit.

La Charte de i83o élargit le cens de la Restauration, mais elle distingue encore, comme en 1790, deux classes de citoyens, les actifs et les passifs. Les 200.000 électeurs se composent des riches propriétaires, des patentés du commerce et de

4. Voir A. Lichtenberger, le Socialisme et la RévoluLlon française. Paris, F. Alcan.

A. Espinas, la Philosophie sociale du XVI il^ siècle et la Révolution française, Paris, F. Alcan, 1898.

rindustrie. Se trouvent exclues des affaires publiques les professions libérales en majorité (les capacités), la petite bourgeoisie à tous les degrés, la masse ouvrière et la masse paysanne. Tous les intérêts semblent sacrifiés à la richesse, au capital. Il y a là en germe de nouveaux combats de classe, qui se livreront encore entre les différentes fractions de la bourgeoisie.

Cependant, ane année après i83o, sous le poids des circonstances économiques adverses, le prolétariat entre en scène pour son propre compte. L'insurrection de Lyon est un premier symptôme que les circonstances vont changer.

Le xix^ siècle a vu se produire dans les conditions du travail une immense révolution. Les découvertes scientifiques, la substitution de la vapeur aux bras ont multiplié la puissance productive de l'industrie, accéléré les transports, rendu les communications instantanées, causé l'énorme accroissement des villes et les grands ateliers. Les rapports des classes sociales ont été profondément modifiés.

Sous l'ancien régime, le travail était strictement réglementé. L'ouvrier se trouvait soumis à une sorte de tutelle, mais il avait en compensation la sécurité du lendemain. Il se trouvait protégé dans son salaire contre la concurrence des produits, des producteurs, contre les progrès mêmes de la science.

Un tel régime suffisait à la petite industrie et à une consommation restreinte, mais offrait un

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obstacle considérable aux besoins de la production généralisée, démocratique.

De même que par l'abolition du droit féodal les législateurs de la Révolution avaient fait le paysan libre, de même en détruisant les jurandes et les maîtrises, ils se flattaient d'avoir affranchi l'ouvrier. Obsédée par la haine des corporations, la nouvelle législation refuse aux individus le droit de s'organiser librement. La loi de 1791 punit d'amende et de prison tout accord entre les ouvriers en vue d'améliorer les conditions du travail. Le libre contrat de travail se noue désormais entre l'ouvrier isolé et le patron isolé.

Mais le régime de la grande industrie, fondée sur la concurrence, aboutit à ce résultat que la production matérielle des biens est l'œuvre de la collaboration entre deux classes socialement séparées et économiquement dépendantes Tune de l'autre : une classe en possession des moyens de production, — capital, machines, matières premières, — et une classe de salariés libres, ne disposant que de leur force de travail.

C'est l'opposition entre ces deux classes, entre ces deux nations, c'est l'antagonisme des intérêts matériels entre le capital et le travail qui constitue la question ouvrière née de la révolution industrielle et de la démocratie, question entièrement nouvelle sous cette forme, et qui, à mesure qu'elle se développe, tend à primer toutes les autres.

La bourgeoisie obtient sans doute la meilleure

part dans cette distribution des richesses créées en commun. Elle seule est capable de fournir la direclion économique. Le progrès des sciences, les merveilles accomplies dansTindustrie, la meilleure organisation administrative de TEtat, l'extension des libertés publiques, du droit de suffrage, la civilisation contemporaine en un mot, tout cela est l'œuvre de son esprit d'initiative, de son intelligence, de son incessant labeur. Elle joue le rôle de la tête, sans laquelle les bras resteraient inertes, paralysés.

Pour les ouvriers, les résultats ont été inégaux, le nouveau régime industriel a ses bons et ses mauvais côtés.

Les machines ménagent la force musculaire de l'homme, elles produisent en abondance et à bas prix. La grande industrie distribue cent fois plus de salaires que l'ancien mode de travail, mais elle fait à l'ouvrier une existence précaire, car ces salaires ne sont ni plus réguliers ni plus assurés que les profits du patron et le succès de l'entreprise. Ils dépendent des fluctuations du marché, des crises, des encombrements. L'ouvrier est exposé au chômage. Et cette insécurité considérée par lui comme artificielle, comme le résultat d'une mauvaise organisation sociale, engendre l'esprit de révolte.

Les groupements ouvriers sont tout à fait modifiés par le travail des usines. Jetés hors du groupe local, déracinés, sans foyer stable, sans contact avec les classes moyennes, sans rapports directs avec le patron, les ouvriers rassemblés autour de

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la machine se retrouvent autour du comptoir du marchand de A'in et dans les réunions publiques. A mesure que leur bien-être s'accroîtra ainsi que leur instruction, ils sentiront mieux leur dépendance, en même tt^ir.ps qu'ils acquerront le sentiment de leur force, qu'ils seront animés, par la propagande de leurs orateurs et de leurs journaux, de la tradition et de l'esprit révolutionnaires. Résignés autrefois à un sort qu'ils considéraient comme immuable, ils s'imaginent désormais qu'ils peuvent tout changer au gré de leurs désirs*.

Cet état mental du prolétariat ne s'est formé que peu à peu. Les premières pensées de réformes sont venues de philanthropes aristocrates et bourgeois. Pendant le premier quart du xix'^ siècle, le mouvement ouvrier ne faisait que commencer. Les questions sociales ne s'imposaient pas à l'attention publique; elles ne frappaient que les observateurs attentifs.

Sismondi, qui avait constaté en Angleterre les résultats de l'industrialisme, les crises de surproduction, le paupérisme, le chômage, reproche à l'économie politique classique d'Adam Smith et de Ricardo, répandue en France par J.-B. Say, de sacrifier l'intérêt et le bien-être des producteurs à l'abondance des produits. Le résultat de la concurrence et du laisse}' faire, c'est le déchaînement de l'égoïsme. Sismondi fait appel à l'État, et lui

1. W. Sombarl, le Socialisme et le Mouvement socialisle au AVA'e siècle.

assigne pour mission de combattre l'accumulation des richesses entre les mains du petit nombre.

A côté d'une littérature de réforme sociale, une littérature socialiste * se répand qui est une antithèse bien plus formelle de la liberté de la concurrence, glorifiée par l'économie politique.

En réaction contre le xvni^ siècle et l'esprit de la Révolution qui poursuivait l'affranchissement de rindividu, Saint-Simon combat cet individualisme dont la plus haute expression est la Richesse des nations, d'Adam vSmith. Il veut organiser la grande industrie dans Tintérêt des masses prolétaires, en écartant la concurrence des entreprises séparées et le profit des entrepreneurs. Également éloigné de Babeuf et de la démocratie poHtique de Rousseau et de Robespierre, il cherche un moyen terme entre Tindividualisme et le communisme, entre la liberté absolue et le despotisme sans bornes. La Terreur n'a produit que la famine. C'est aux plus capables, à l'aristocratie de la science et du talent, que Saint-Simon remet la direction de l'Etat et des services industriels. Chacun sera rémunéré selon ses œuvres.

Comme Saint-Simon, Eourier critique l'évolution industrielle, qui aboutit à une nouvelle féodalité financière. Représentant de la petite bourgeoisie, il cherche pour les petites gens, pour les classes laborieuses, des garanties d'existence au delà du problème politique; et il les trouve, non

1. Le mot a été forgé aux environs de 1830, et a servi à désigner les systèmes de Saint-Simon et de Fonder.

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comme Faristocrate Saint-Simon dans le principe d'autorité hiérarcliique animé d'un nouvel esprit chrétien, mais dans l'organisation du travail et du crédit, par l'association libre, individuelle et locale.

Fourier et Saint-Simon ne sont pas des révolutionnaires : ce sont des apôtres de paix sociale. Adversaires des philosophes individualistes du xviir siècle, ils partagent leur optimisme, leur croyance à la bonté de l'homme, à l'efficacité des lumières. C'est l'humanité entière qu'ils veulent émanciper. Bien loin de faire appel à la lutte de classes, ils s'adressent aux propriétaires, au roi de France. Fourier invoque en 1829 le prince de Polignac. Ils croient qu'on peut construire de toutes pièces une société nouvelle. Ils n'ont pas le sens de l'évolution.

Mais tout n'était pas utopie en eux. Dans les théories de Saint-Simon on retrouve le socialisme d'État de Napoléon I", et surtout de Napoléon III qui sera, à vrai dire, l'empereur des Saint-Simoniens : dans le phalanstère de Fourier est contenue l'idée féconde de coopération.

Les idées de généreux philanthropes, répandues dans quelques sectes, ne pénétraient point la classe ouvrière. Sous le coup des souffrances que leur infligeait la transition de l'ancien régime au nouveau, ils se soulevaient sans but et sans plan, comme autrefois les Jacques. Ils brisaient les machines. Ou bien c'est le chômage aigu qui suscite la révolte. Ainsi à Lyon, en i83i.

Là, dix mille chefs d'atelier en conflit avec les patrons, entraînèrent cinquante mille ouvriers. Maîtres de Fhôtel de ville pendant dix jours, les insurgés, en armes, ne surent que faire de leur pouvoir. Cette insurrection, qui arborait pour unique drapeau la question du travail ( Vivj^e en travaillant, ou mourir en combattant), était le premier symptôme de la séparation entre la bourgeoisie et le peuple, le prologue des journées de Juin.

La bourgeoisie elle-même s'était scindée aussitôt après Tavènement de Louis-Philippe. Une opposition constitutionnelle et libérale se proposait détendre Faction parlementaire. Mais les représentants les plus militants des classes exclues par le cens formaient un parti antidynastique qui se rattachait à la république jacobine.

Sous la Restauration les sociétés secrètes, les carbonari tentaient de faire revivre la tradition révolutionnaire, mais ils se heurtaient à l'indifférence du peuple. Après i83o, le parti républicain renaît sans effort, et cherche à attirer la classe laborieuse, en excitant ses colères et ses convoitises. La Charte attribuant tout droit politique à un cens élevé, l'opposition radicale était conduite à diriger ses attaques contre la propriété même. Godefroi Cavaignac, Armand Marrast revendiquent les droits du travail exploité par les paresseux, les sybarites. La République prochaine sera pour le peuple ce que 1789 a été pour la bourgeoisie.

D'autre part, les socialistes purs préconisent

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les procédés révolutionnaires. Barbes el Blanqui unissent les deux tendances ; ils fondent les sociétés secrètes de la Famille^ des Saisons (1887), prêchent la croisade des pauvres contre les riches, organisent les insurrections, les coups de main, les attentats. Sous l'influence des agitateurs, les idées de révolution sociale commencent à pénétrer dans la classe ouvrière.

Les circonstances étaient favorables. La machine prenait définitivement possession de la manufacture. La population des campagnes affluait vers les villes, de grandes grèves commençaient à se produire. Sauf la loi de 1841 sur le travail des enfants, le gouvernement ne faisait rien pour les classes laborieuses. Privés du droit de vote, du droit de coalition, du droit de réunion, les ouvriers n'avaient aucune liberté de mouvement. En même temps qu'elle s'armait encore plus efficacement contre l'association en général par la loi de i834, la monarchie de Juillet développait l'instruction populaire, source de mécontentement. Ce n'est qu'au moment où il allait être balayé par la Révolution, que le gouvernement de Louis-Philippe commençait à entrer dans les intérêts du travail.

Vers 1840 l'effervescence était générale. L'échec du premier mouvement de réforme électorale avait dégoûté la majorité de la classe moyenne de la politique : tout l'intérêt s'était porté vers les questions sociales.

Expression des préoccupations nouvelles, la littérature de l'époque, avec Lamartine, Béranger,

Victor Hugo, Balzac, George Sand, Eugène Sue, répand des idées de réforme, de rénovation, de révolution. Elle est imprégnée d'un socialisme vague, sentimental, arme d'opposition contre Taristocratie financière.

L'école de réforme sociale de Sismondi a de nombreux continuateurs, Buret, Villermé, Bûchez, dont le rôle a été si grand, et qui fonde en i84i la première association de production.

Même au sein d'une puissance aussi conservatrice que rÉglise catholique, des tendances socialistes commencent à se faire jour. Lamennais appelle l'Eglise au combat en faveur des pauvres contre la ploutocratie toute-puissante. Condamné par Rome, il se met à la tête du mouvement radical.

Le rôle que Lamennais revendique pour l'Éghse, Louis Blanc l'assigne à l'État. Ainsi que Saint- Simon et Fourier, il critique la libre concurrence, qui conduit à l'exploitation et au monopole. Mais il ne touche pas à la propriété ; il se contente de limiter l'héritage. Il s'agit de couronner l'œuvre de la Révolution, en complétant le droit de propriété par le droit au travail.

Au lieu de faire appel à la ferveur religieuse, à l'amour fraternel, Louis Blanc veut appuyer le droit sur la force, mêler le socialisme aux luttes politiques, conquérir le suffrage universel. Saint- Simon avait considéré l'histoire comme un combat de classes politique et économique ; Louis Blanc reprend cette théorie. C'est le parti le plus fort qui fait les lois qu'il veut. Les prolétaires

doivent s'emparer du pouvoir, et transformer la Chambre, les tribunaux, l'armée, en instruments de leur affranchissement.

Ainsi constitué démocratiquement, TEtat, banquier du pauvre, procédera à l'organisation des ateliers sociaux. Les ouvriers y seront rémunérés non selon leurs capacités, mais selon leurs besoins. Ils nommeront leurs directeurs, l'Etat n'ayant qu'un contrôle. Ces ateliers permettront aux ouvriers d'évincer peu à peu les entreprises privées, et prépareront peu à peu la transition à la société de l'avenir.

Contrairement à Louis Blanc, qui noue l'alliance du jacobinisme et du socialisme, Proudhon est un ennemi juré de l'État, quelle que soit son épithète, jacobine ou monarchique. Il s'agit non de le réformer, mais de le détruire, de dissoudre les grandes nations centralisées en petites communes unies par un lien fédéral. Un tel système créera l'indépendance des classes ouvrières, leur rendra aisées les organisations locales et professionnelles.

Adversaire de l'économie politique, il est en même temps le critique le plus vigoureux des penseurs qui l'ont précédé. 11 nie le dogme philosophique de la bonté naturelle de la nature humaine. L'homme ne vaut que par la famille, et les communistes l'abolissent. Avec leur système, les forts seraient exploités par les faibles et les incapables. Leur idéal imposerait un joug de fer. Au temps même où paraissait Y Organisation du travail de Louis Blanc, Proudhon pubhait, en

DE LA CONSPIRATION DE BABEUF AU 2 DECEMBRE lo

18^0, son pamphlet « Qa est-ce que la propriété? ^> qui rappelait le titre de Siéyès. Il répondait : La propriété, c'est le vol. Mais, penseur capricieux, il conservera le mode de production privée, voire l'héritage. 11 écartera seulement Fargent, la rente, lintérêt. Sa pierre philosophale sera une banque d'échange populaire, un système de mutualité, au moyen de ho7is de travail.

Enfin une dernière secte remonte, par delà les jacobins, au babouvisme. L'ancien compagnon de Babeuf, Buonarotti, patriarche fanatique de la démagogie, répand les idées communistes et égalitaires contre les tendances de Saint-Simon et de Fourier, dans les sociétés secrètes de la fin de la Restauration. Sous Louis-Philippe, avec Blanqui et les blanquistes, se continue la propagande terroriste contre l'État, la religion, la famille, l'infâme propriété, origine de tous les maux.

En dehors de Fopposition dynastique, en dehors même des républicains bourgeois qui avaient été les meneurs des insurrections précédentes, un courant souterrain et indépendant, qu'Henri Heine signalait dès 1887, se formait dans les classes populaires qui aspiraient à des bouleversements non plus politiques, mais sociaux. Le suffrage restreint empêchait de se rendre compte de cet état d esprit. Guizot ignorait le Quatrième Etat.

La fronde bourgeoise s'était formée pour borner le pouvoir du roi, étendre aux capacités le droit de suffrage. La campagne de réforme aboutit à une révolution.

La Révolution de 1848^ fut faite en dehors de la bourgeoisie, et sans elle. Ce formidable événement a sa cause dans la révolution industrielle qui depuis trente ans avait transformé Paris en la première ville manufacturière de France, et attiré dans ses murs un nouveau peuple ouvrier, auquel le travail des fortifications avait ajouté un autre peuple de manœuvres, maintenant sans ouvrage.

Maîtresses de la situation, ces classes n'avaient pas d'éducation politique, pas de buts certains. Elles laissèrent les républicains bourgeois s'emparer du pouvoir qu'elles avaient arraché à Louis-Philippe.

Le Gouvernement provisoire prenait ses racines dans les différentes couches de la bourgeoisie. Louis Blanc et l'ouvrier mécanicien Albert, de l'école de Bûchez, représentaient la République sociale. L'alliance s'étabhssait au début entre la bourgeoisie républicaine et les démocrates socialistes. Cette aile gauche était poussée au premier rang, et les hommes qui tlattaient les illusions du peuple se trouvaient mis en demeure de réaliser leurs plans. Ils avaient le champ libre. Mais les utopies offrent un danger extrême quand, au lieu de les proposer, on dispose du pouvoir de les imposer. Les classes ouvrières en deviennent les premières victimes.

Le Gouvernement, par le décret du 28 février,

1. Voir sur la Révolution de Février les Mémoires de Tocqueville, admirables pages d'histoire sociale que nous résumons ici.

proclamait le droit au travail, s'engageait à garantir le travail à tous les citoyens, cela au milieu de la crise économique la plus grave que la mauvaise récolte de Tannée précédente, et surtout la 1 évolution, avaient déchaînée sur la France et sur TEurope.

La Commission du Luxembourg constituait une sorte de parlement ouvrier sous la présidence de Louis Blanc, qui avait accepté, disait-il, « la redoutable responsabilité de régler le bonheur de toutes les familles de France )>.

Les ateliers nationaux furent, le corollaire obligé du décret qui garantissait le travail. Les ouvriers qui les composaient semblaient destinés à servir de garde prétorienne au Gouvernement.

Mais, tandis que dans les révolutions précédentes la majorité complice avait suivi sans hésitation le mouvement de la capitale, la révolution de Février surprenait et inquiétait le pays par ses tendances socialistes ; elle se heurtait à l'opposition de la bourgeoisie et des campagnes.

Les démagogues qui divinisaient le peuple ne connaissaient que les populations ouvrières des grandes villes, qui ne formaient en France qu'un septième de la population. Ils ignoraient la classe rurale dont la Révolution avait fait les Hbres propriétaires du sol. Par le suffrage universel, la seconde République rendait le paysan souverain ; mais, à l'inverse de la première, loin de lui procurer quelque profit, elle le menaçait dans ce qu'il a déplus cher et déplus sacré, sa propriété même, j. BOURDEAU. — Évol. (lu social. 2

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Le Gouvernement annonçait un impôt progressif sur le revenu. Sans attendre la réunion de l'Assemblée Constituante, il établissait un impôt de 45 centimes sur les quatre contributions directes. Cette exaction insupportable aliéna à la République bourgeois et paysans. Tous les propriétaires, grands et petits, ne formèrent plus qu'une même famille que la peur unissait.

Avec le suffrage universel on croyait appeler le peuple au secours de la Révolution. En réalité on lui donnait une arme contre elle, dont il se servit aussitôt.

La composition conservatrice et réactionnaire de l'Assemblé Constituante, réunie le 4 niai, fut une surprise ; les socialistes s'y trouvaient en infime minorité. Les membres socialistes du Gouvernement provisoire durent se retirer.

Les clubs communistes à tendance babouviste, dirigés par Blanqui et Barbés, combattaient alors la République tricolore par les moyens qu'ils avaient employés contre la monarchie. Le i5 mai, ils tentaient un coup de main contre l'Assemblée Nationale issue de la volonté populaire, en vue de lui substituer la dictature du prolétariat.

Cependant le nombre des sans travail dans les ateliers nationaux s'élevait à iiS.ooo. L'Assemblée Nationale essaya de dissoudre cette milice redoutable. Alors éclata le 28 juin la formidable insurrection qui mit aux prises les républicains et les socialistes en déchaînant la guerre des classes.

C'était rentrée en scène d'un socialisme essentiellement différent de celui des théoriciens, d'un socialisme spontané qui visait non pas môme à organiser le travail, mais à égaliser la richesse, à bouleverser la société. Les insurgés combattaient sans chef, sans cri de guerre, avec un ensemble merveilleux.

Après quatre jours de combats sanglants, Gavaignac triomphait de l'émeute. Les hommes étaient vaincus, mais non les idées. Elles eurent des propagateurs parmi les besoigneux, les déclassés, les tarés des villes et des campagnes.

Les journées de Juin avaient jeté l'épouvante parmi les intérêts conservateurs, épouvante doublée par l'annonce à grand fracas d'une revanche pour i852. Alors apparaît l'héritier de l'homme qui avait mis fin à l'anarchie de la première Révolution, tout en consolidant ses résultats. Les paysans en masse, nombre de légitimistes, des socialistes même, votèrent pour la présidence de Napoléon contre Cavaignac, représentant des républicains bourgeois.

L'impopularité croissante de l'Assemblée à tendances monarchistes, qui supprima un tiers des électeurs, fournit au prince l'occasion de faire, avec l'aide de l'armée, son 18 brumaire, le 2 décembre i85i, en rendant à la masse populaire le droit de suffrage.

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