‹ L'évolution du socialismeChapitre 23 sur 78 · Voir Socialism in England^ par Sidney Webb, 2^ édition · texte numérisé non relu

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nir d'une façon très efficace dans la répartition des richesses. Ce n'est pas dans ce qui est, mais dans ce qui sera, que gît le sens véritable du socialisme municipal.

Selon les Fabiens, ce changement n'est pas destiné à s'opérer par une révolution, par un coup de théâtre, par une organisation subite, comme le croient les socialistes du continentj qui se plaisent, tels Engels, Bebel, Jaurès, Guesde, à fixer des dates prochaines, et qui, bien qu'ils parlent d'évolution, en sont restés aux utopies surannées, àUx Icaries et aux Phalanstères. L'idéal socialiste, de statique qu'il était, est devenu dynamique; il n'est plus dansl'é/re, diraient les Allemands, il est dans lé devenir. Lassalle estimait autrefois qu'il faudrait deux cents ans pour opérer la transformation de la société capitaliste en société collectiviste : les Fabiens, qui ont emprunté leur nom à Fabius Cunctator^ le général patient, se montrent encore moins pressés. Le socialisme, disent-ils, n'est que le côté économique de la démocratie, la conséquence de la grande industrie. Pas plus qu'à la démocratie, on ne saurait lui assigner un commenêemênt précis, Un àbôùtissàiit définitif. Comme là dënâocfatiè, il èlt appelé à uii ellôf irrôèiètifelè, à Un progrès continuel. Pour que le sôôialismè se développe, il suffit que la législation et l'administration se trouvent entre les mains et sous le contrôle de la démocratie, et c'est ce que nous voyons partout se produire. Le parti libéral tend à se rapprocher de plus en plus des masses popoulaires, comme lavait pi'édit Gladstone dès i885. et à s'inl-

prégner de leurs aspirations, d'une façon plus ou moins consciente. Le changement est moins encore, jusqu'à présent, dans \di machinerie dugou- A'ernement, que dans l'esprit selon lequel cette machinerie est conduite. Même sans qu'il soit besoin de la petite armée des socialistes avancés, le socialisme s'infiltre, se répand par endosmose, permeation, dans tous les domaines de la pensée et de la vie publique.

On parle du socialisme de l'avenir. Nous y sommes plongés dans le présent. M. Sidney Webb le reconnaît à ces signes indiscutables : la restriction croissante de la propriété privée, par suite des règlements du travail et des exigences delà police sanitaire ; l'État surveille et dirige les fonctions industrielles qu'il n'a pas absorbées : la substitution graduelle des entreprises publiques aux entreprises privées en ce qui concerne Feau, le gaz, les tramways; au lieu d'affermer, la communauté exploite : les villes acquièrent des propriétés urbaines pour y établir des logements ouvriers : la croissante absorption de la rente du capital et même du talent personnel, par l'élévation des impôts, — cette municipalisation croissante de la renie, par l'augmentation des taxes locales, n'est qu'une forme préparatoire d'une nationalisation du sol ; — la substitution de l'assistance publique à la bienfaisance privée, pour le relèvement des classes inférieures.

Le courant est si puissant que l'économie politique elle-même a dû cesser de résister, et que les économistes se bornent à conseiller la modération

LE SOCIALISME MUxMClPAL 133

et à recommander la circonspection. Les intransigeants de r école de Manchester sont déjà relégués parmi les fossiles. L'individualisme du passé est bien mort, il ne renaîtra pas de ses cendres. Et dans une page humoristique, souvent citée, M. Sidney Webb nous peint les illusions du bon individualiste, et les démentis que lui infligent à chaque pas les institutions municipales :

Le.conseilici' municipal individualiste se promène sur le trottoir municipal, éclairé par le gaz municipal et nettoyé par les balais miuiicipaux avec Teau municipale, et voyant à l'horloge municipale du marché municipal qu'il est trop tôt pour rencontrer ses enfants au sortir de l'école municipale qui jouxte l'hôpital municipal et l'asile des fous du comté, il emploiera le télégraphe national pour leur dire de ne pas traverser le parc municipal, mais de prendre le tramway municipal pour le rejoindre à la salle de lecture municipale, au musée et à la bibliothèque municipales, où il a Ijcsoin de consulter certaines publications nationales, afin de préparer son discours au conseil municipal en faveur de la nationalisation des canaux et de l'augmentation de contrôle du gouvernement sur les chemins de fer. « Vous me parlez de socialisme. Monsieur, dira-t-il, ne perdez pas le temps de l'homme pratique, avec ces fantaisies, ces absurdités. Self-help, Monsieur, aide et activité individuelles, voilà ce qui fait notre ville ce qu'elle est.

Cette boutade de M. Sidney Webb montre que les socialistes cherchent à tirer argument de l'intervention des pouvoirs municipaux, même les plus modérés, en faveur de leurs idées les plus hardies.

Les Fabiens combattent, à titre de préjugé.

134 L'ÉYOLLTIOX DU SOCIALISME

cette idée de nombre de socialistes, que le collée tivisme implique une administration nationale rigidement centralisée de Ipus les détails de la vie. Les réformateurs pratiques n'ont pas d'autres moyens d'atténuer les maux de la société qu'en agissant dans la commune. Au comté de Londres où s'exerce leur influence, les Fabiens réclament une extension de la provision publique des repas scolaires dans les districts pauvres. Des centaines de mille de repas, gratuits et à bon marché sont donnés par la charité privée, avec la collaboration des autorités scolaires. Cela ne suffît pas, et un mouvement se produit, qui témoigne de la croissance de l'esprit collectif, en faveur d'un repas gratuit fourni dans les écoles par le London School Bonrd lui-même. Chaque jour est plus généralement reconnue la nécessité de l'emédier au chômage, d'entreprendre des travaux pid^lics pour les sans-travail. La commune doit s'efforcer de procurer des einplois à qui le demande. Il s'agit de refondre sur des principes démocratiques la loi des pauvres d'Elisabeth. Enfin la question du logement des pauvres dans les grandes villes doit être résolue dans un sens essentiellement socialiste.

Au Congrès des municipalités qui s'est tenu à Leeds, en 1899, sous la présidence de Sidney Webb, on a voté la monopolisation de l'alcool, des débits de boissons, des assurances sur la vieillesse ^ Tous les déléguées se sont déclarés

1. Les Fabiens. qui s'occupent surtout de propagande, ont exposé ces questions dans de petits traités. Tracts, qui sont des modèles du genre. Ils n'ont (jue quelques

partisans d'une extension des pouvoirs légaux dans les administrations locales. Dans d'autres conférences, les municipalités réclament le droit d'acheter des terrains et de disposer pour cela du droit d'expropriation, d'imposer les propriétés bâties et non bâties en proportion de la plusvalue résultant de l'accroissement des villes, etc. Mais l'action des municipalités urbaines et leurs exigences croissantes ne sont pas sans émouvoir l'opinion et le gouvernement. Dans une lettre retentissante, sir John Lubbock a protesté contre la construction des habitations ouvrières. La police sanitaire peut obliger les propriétaires à fermer les logements malsains : mais il n'est pas du ressort de la commune d'en bâtir de nouveaux. Sir John Lubbock blâme comme un système coûteux, ouvrant la voie aux abus, la régie dans les entreprises communales. Et il n'exprime point en cela une opinion individuelle et isolée. On craint que les communes, à force d'étendre leurs fonctions, ne les remplissent mal, et qu'en adoptant la politique collectiviste l'administration ne se montre plus mauvaise, plus exposée à la corruption, à mesure qu'elle se complique, et que les recrues sorties des couches démocratiques inférieures y deviennent plus nombreuses et plus influentes. Les entreprises qui ont un caractère commercial exigent des capacités supérieures, et

])ages et coûtent dix centimes. On les trouve au siège de'la société, Strand W. C. 276.

Il s'est formé également un bureau d'information du gouvernement local, jjour toutes les questions municipales.

les gens capables ne courent pas les rues. Au Congrès de Leeds, M. Sidney Webb recommandait de choisir pour l'administration des villes des hommes spéciaux et compétents dans chaque branche, cL de leur offrir les rémunérations que leur supériorité et leurs talents trouveraient ailleurs ; mais les sociaHstes se sont déclarés hostiles à ces hauts traitements, et M. Sidney Webb a eu contre lui la majorité.

Enfin toutes les grandes entreprises qui recherchent des concessions, et qui s'adressent au Parlement, se heurtent aux prétentions des municipalités qui veulent se les réserver. Aussi demandent-elles au gouvernement central d'arrêter cette intrusion dans le domaine privé. Lord Salisbury a proposé récemment une enquête parlementaire, pour savoir d'après quels principes il faut régler les pleins pouvoirs transmis aux communes et autres administrations locales. La fédération des représentations communales d'Angleterre, qui comprend 276 villes, s'est prononcée à l'unanimité contre cette enquête destinée à établir des règles fixes, à tracer des limites à leur activité. Mais la proposition de lord Salisbury a été acceptée à la Chambre des communes par i4i voix contre 4/. Et ce vote témoigne d'une réaction très marquée contre les empiétements et les grandes espérances des socialistes municipaux. Le vent d'impérialisme et de nationalisme qui souffle avec une égale intensité sur toutes les classes, éloigne d'ailleurs l'opinion des préoccupations sociales, qui passent à l'arrière-plan.

L'Allemagne a devancé tous les autres pays dans la voie du socialisme d'État par les grandes lois d'assurance ouvrière que le prince de Bismarck a fait voter au Reichstag. Le socialisme municipal n'y a pas la même envergure. Mais les villes allemandes, qui ont pris une croissance inouïe, depuis 1871, marchent sur les traces des municipalités anglaises.

Les villes de l'Empire, sans esprit de parti, ont organisé des écoles professionnelles, des bibliothèques, des caisses d'assurance, des bureaux de placement gratuit; elles cherchent des remèdes au chômage. La question des pharmacies municipales, à l'ordre du jour, a été résolue à Cologne. De nombreuses villes travaillent à agrandir la propriété foncière de la commune. Les logements ouvriers préoccupent toutes les classes. Dans le duché de Bade, à Strasbourg, à Hambourg, les municipalités louent des maisons à la population ouvrière. L'octroi est considéré comme un impôt antisocial, et des essais ont été tentés en Saxe pour le remplacer par un impôt communal. On demande, sans distinction de parti, que les terrains à bâtir, dont l'augmentation de prix considérable tient à l'accroissement des villes, sans que les propriétaires y soient pour rien, soient imposés en proportion : comme en Angleterre, les villes aspirent à ne pas laisser exploiter les services publics par des sociétés par actions.

Tout ce mouvement se produit en dehors des socialistes. Nulle part le parti socialiste n'est plus puissant et mieux organisé qu'en Allemagne.

Mais la social-démocratie est bien trop absorbée par la lutte politique au Reichstag, où elle a pénétré grâce au suffrage universel. Pour les municipalités des divers États, les modes de vptations sont très divers et en général défavorables aux socialistes. A Berlin règne le système des trois classes qui donne la prépondérance à la richesse. Les socialistes ne peuvent espérer de succès que dans la troisième catégorie des électeurs, dont ils obtiennent un nombre croissant de voix, 4-8oo en i885, 26.000 voix aux dernières élections, contre 12.000 aux libéraux, et 3. 000 aux antisémites. Les progressistes dominent dans la municipalité de Berlin ; les socialistes n'y forment qu'une minorité, dont M. Singer nous a exposé le programme : enseignement post-scolaire obligatoire pour les deux sexes jusqu'à dix-huit ans; service médical gratuit ; budget de l'entretien des pauvres accru ; impôts communaux ; protection ouvrière, journée de huit heures pour les ouvriers municipaux ; gratuité des enterrements ; éclairage électrique enlevé à l'industrie privée. Dès 1847 la municipalité de Berlin obtenait le droit de fonder une usine à gaz : depuis 1876, elle exerce une action entière sur les travaux publics, et réclame encore plus d'autonomie.

Les socialistes allemands estiment qu'en dépit des obstacles que dresse devant eux « l'État monarchique et policier », ils ont le vent dans leurs voiles, et que toute tendance poussant à la socialisation progressive de la vie économique, rapproche du port collectiviste. Ils se montrent

toutefois plus patients qu'autrefois et ils expriment des visées plus modestes et plus pratiques. M. Bebel, l'adversaire de Bernstein qui préconise la méthode et la tactique anglaise, contre le révohitionarisme continental, se ralliait implicitement à ces idées dans un discours qu'il prononçait à Berlin. Il disait qu'il fallait faire de petits pas, avant d'entreprendre les grandes enjambées.

En Belgique, l'autonomie communale est enfermée dans d'étroites limites, mais le mode de suffrage permet aux classes ouvrières d'intervenir dans les élections communales. Il leur est arrivé au début de s'emparer du pouvoir dans certaines communes, et de ne savoir qu'en faire, parce que les élus manquaient de la connaissance des droits et de la pratique administratifs. Ils se heurtaient à l'hostilité et au mauvais vouloir des employés municipaux. A Courcelles, au lendemain des ■élections de iSgS, tout le personnel de la mairie se déclarait malade, et cette grève d'un nouveau genre contre les socialistes maîtres de la commune les mettait dans un grand embarras *. Aux élections de 1895, ils avaient des représentants dans deux cents communes, aujourd'hui ils en ont dans trois cents. Ils avaient la majorité dans soixantecinq communes : ils la possèdent aujourd'hui dans cent vingt. Mais ils ont fait la salutaire épreuve de l'instabilité de leurs )électeurs. Ils ont subi des échecs et des revers dans le pays de

1. Viiick. « le Socialisme municipal en Belgique. » Mouvement socialiste du lo te\ rier 1900.

Charleroi, qu'ils croyaient définitivement conquis. Dès 1894, les socialistes belges formulaient un programme municipal très étendu. Ils demandaient l'établissement de cantines scolaires, des fournitures de vêtements aux enfants pauvres des écoles, un impôt spécial sur les terrains non bâtis et les maisons inhabitées. La bienfaisance publique transformée en assurance contre la maladie, le chômage, la vieillesse. Des asiles de vieillards et des asiles de nuit. La régie substituée à l'adjudication. Une assurance communale et intercommunale contre l'incendie. Les octrois sont, comme on le sait, supprimés en Belgique : pour obtenir plus de ressources, les socialistes belges réclament des impôts communaux, et la substitution de l'impôt progressif à l'impôt proportionnel.

Un des membres les plus en vue du parti ouvrier belge, M. Louis Bertrand, s'est fait une spécialité des logements ouvriers. Sa nomination comme échevin de Shaerbeck, faubourg populeux de Bruxelles, dans un conseil où les socialistes n'étaient pas en majorité, a soulevé les mêmes difficultés de casuistique au sein du parti que l'entrée de M. Millerand dans le ministère bourgeois de M. Waldeck-Rousseau. Une société anonyme s'est formée, grâce à l'initiative de M. Louis Bertrand, pour la construction et la location d'habitations ouvrières. Les frais du capital ont été souscrits par la commune, la commission des hospices et le bureau de bienfaisance.

Le parti ouvrier en Belgique estime d'ailleurs

que raction de ses membres dans la commune n'a rien de spécifiquement socialiste, et qu'ils doivent viser surtout à une bonne administration. Avec cet esprit pratique qui pourrait servir de modèle à tous les partis, ils dirigent leurs efforts vers Torganisation et la propagande, fédèrent les municipalités, centralisent les renseignements dans un bulletin communal que publie régulièrement V Avenir social.

La première tentative de socialisme municipal a eu lieu à Paris pendant la Commune de 1871. Les hommes de l'insurrection du 18 mars représentaient sans doute un capharnaum d'idées et de doctrines oi^i le jacobinisme territoriste dominait. Mais le nom même si caractéristique de Comiiiiine marquait les aspirations à l'autonomie de la démocratie urbaine, après la centralisation et la tutelle du gouvernement impérial. Les idées proudhoniennes s'y faisaient jour, d'après lesquelles la commune, le groupe local, doit se substituer à l'État et chercher à résoudre plus librement et plus aisément les problèmes sociaux. On espérait que les grandes villes de France se soulèveraient en môme temps que Paris, et émergeraient comme autant d'îlots au milieu de l'océan rural, où l'esprit socialiste finirait par dominer.

Absorbée par la lutte contre Versailles, la Com-

mune s'est bornée à promulguer des décrets platoniques : rabaissement au maximum de six mille francs des traitements des fonctionnaires; la suppression de la prostitution patentée ; l'abolition du travail de nuit dans les boulangeries (décret rapporté à la demande des intéressés eux-mêmes) ; les fournitures militaires données aux syndicats; l'expropriation, avec indemnité, des ateliers abandonnés, et la remise de ces ateliers aux syndicats ouvriers.

Après la Commune, ce furent les radicaux qui se firent les avocats des revendications ouvrières tant à la Chambre qu'au Conseil municipal.

La loi municipale de i884 réglait particulièrement les attributions du Conseil municipal de Paris. Mais, de l'aveu des socialistes eux-mêmes, Paris, sinon en droit, du moins en fait^ possède des pouvoirs aussi étendus que les autres grandes villes de France, sauf en ce qui concerne la police. Dans son rapport de 1889, M. Léon Donnât critiquait une législation « qui ne sait ni pei-mettre ce qui peut être concédé avec profit, ni interdire ce qui ne peut être usurpé sans danger ». Il combattait à l'Hôtel de Ville, en même temps que M. Yves Guyôt, les tendances tèrs le socialisme d'Etat plus ou moins conscientes, même de la part de majorités relativement modérées, pour la réglementation du travail dans les entreprises de la ville ou dans les adjudications, le salaire minimum, le maximum des heures de travail. Il serait facile de relever dans les délibérations du Conseil municipal de Paris une foule de délibérations qui n'ont

d'autre utilité que de profiter à certaines catégories d'électeurs et d'être payées par tous.

Après la loi de 1884 commencent les subventions aux grèves, faites aux frais des contribuables. Le Conseil résolvait ainsi la question de savoir si le contribuable paie l'impôt pour intervenir dans le contrat de louage, et décider, par exemple, si un patron a eu tort ou raison de vouloir conserver un contre-maître. Pourquoi dès lors un Conseil municipal réactionnaire de Bretagne ou de Vendée ne subventionnerait-il pas à son tour des patrons en lutte avec les ouvriers ? Une municipalité anglaise qui se mêlerait d'accorder des subsides aux grévistes s'exposerait à des poursuites, et se verrait condamnée à des dommages-intérêts considérables.

On a proposé au Conseil de taxer le pain et la viande, de fabriquer même le pain, et de vendre la viande et les denrées alimentaires En matière d'octroi, ^I. Baudin, lors de sa dernière présidence, annonçait de vastes projets fiscaux. Il ne s'agirait de rien moins que de frapper les classes possédantes d'un impôt de 280 millions, destiné à remplacer l'octroi.

Si le Conseil municipal de Paris n a àôcônïpli aucune œuvre de services publics qui se puisse comparer à celle des municipalités anglaises, c'est, nous dit M. Adrien Veber, qu'il est lié par les concessions des grandes Compagnies, enserré dans les limites oppressives delà légalité.

De toutes les capitales, Paris est la plus mal desservie et la plus chèrement, en ce qui cou-

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cerne les transports et les moyens de communication. La comparaison avec Londres, avec Berlin, et une foule de villes de moindre importance est humiliante. Le Conseil a fini par se décider à voler le chemin de fer métropolitain, et il a appliqué la politique socialiste en prenant part à sa construction. La ville ne l'exploitera pas directement, elle a accordé une concession de trente-cinq ans; mais elle conserve une influence sur le fonctionnement de Tentreprise ; elle s'est réservé une part importante des recettes brutes, le droit d'intervenir dans la situation des employés du chemin de fer, pour la fixation des salaires, le temps de travail, etc. D'autre part, des préoccupations électorales ont exercé sur le plan même une influence déterminante, au détriment de la population tout entière. On a refusé le raccord de la ligne métropolitaine avec les grandes Compagnies, par crainte de voir les ouvriers quitter les sombres faubourgs^ s'éparpiller au bon air de la campagne, y vivre à meilleur marché : on tient à garder sous la main les électeurs mécontents ; on ne veut pas de soupape de sûreté ; et c'est aussi là une des raisons pour lesquelles les socialistes sont hostiles à l'expansion coloniale. Cependant les députés socialistes à la Chambre réclament à cor et à cri aux Compagnies des trains pour les ouvriers. On entrevoit ici un des dangers, et non des moindres, du socialisme municipal, du socialisme politique en général : la primauté des soucis électoraux même sur le bien-être des classes ouvrières.

Nous ne parlons que pour mémoire des actes

de protection ouvrière accomplis par le Conseil municipal de Paris, l'édification de la Bourse du travail, Torganisation des travailleurs municipaux, les conditions de travail exceptionnelles qui leur sont faites, — si bien que, dans les Congrès ouvriers, nous les avons entendus traiter par leurs camarades de « fonctionnaires, » — la guerre aux bureaux de placement, etc.

Dans une apologie de Faction socialiste du Conseil municipal de Paris, M. Adrien Veber vantait le socialisme municipal, parce qu'il substitue la méthode d'évolution à celle de révolution : « En allant au-devant des revendications ouvrières, écrivait-il. on développe dans la classe laborieuse cet espoir que la grande œuvre de relèvement et d'émancipation peut se réaliser par la voie pacifique d'un travail organisé de chaque jour, on écarte l'opinion préconçue que c'est par la violence seule que l'on peut aider la classe ouvrière. »

Le socialisme municipal trouvait en France son théoricien dans M. Paul Brousse et sa formule des Services publics.

M. Guesde et M. Lafargue estimaient, au contraire, que l'impuissance organique et réformiste des municipalités, dans la société actuelle, était éclatante comme le soleil. Ils voulaient que, sans se laisser arrêter par l'annulation de leurs décisions, elles traduisissent en arrêtés les revendications ouvrières. Elles entraîneraient par là cette fraction encore hésitante du prolétariat, qui est malheureusement la grande majorité. Les j. BOURDEAU. — Évol. du social. 10

conilits qu'elles soulèveraient avec le pouvoir mettraient d'autre part hors de doute pour la masse que la première étape révolutionnaire est la conquête de l'Etat \

Et sous cette inspiration, les Congrès ouvriers s'occupaient uniquement du rôle des municipalités de l'avenir, après la révolution prochaine, mais décidaient qu'il n'y avait rien à faire pour le présent ^

Cependant on voyait bientôt les hommes diri géants du parti socialiste changer de tactique et de langage. Par suite de l'accroissement rapide des grandes villes, de l'affluence de la population ouvrière, de la propagande et du suffrage universel, Paris, la ville-lumière, allait se trouver de beaucoup dépassé par la province. Paris ne sera bientôt plus à la tête du mouvement démancipation politique et social ! Avant 1892, il n'existait que deux municipalités socialistes : Saint-Ouen et Roanne. En 1892, il fallait y ajouter Roubaix et Narbonne. L'année suivante se constituait un parti socialiste à la Chambre, grâce à l'alliance électorale de M. Goblet et de M. Millerand. Aux élections municipales de 1896, les socialistes s'emparaient des municipalités de Commentry, Montluçon, Marseille, Toulon, Limoges, Calais, Lille, Dijon, et d'autres encore, moins importantes. Ils sont encore loin, assurément de posséder les 36.000 communes de France. Mais il

i. Prograynm" du Pai^Li ouvrier, p. 77-78, 2. Rapport sur les résolutions des Congrès ouvriers de 1876 à 1883, par Jean Dormoy.

faut tenir compte de rinfluence des grandes villes, de leur rayonnement sur les communes rurales. Désormais la conquête des municipalités et les programmes de réformes municipales vont passer au premier plan.

Dès 1891, le parti ouvrier, au Congrès de Lyon, élaborait un programme minimum qui comprenait la journée de huit heures, la suppression de Toctroi, des bureaux de placement, l'établissement de crèches, de maternités, d'asiles, de bureaux de consultations judiciaires.

Dans une interpellation de M. Guesde à la Chambre, le 20 novembre 1894, relative à Tinterdiction d'une pharmacie municipale à Roubaix, M. Guesde s'écriait :

c( Vous comprenez que le jour où les municipalités déjà socialisées seront passées aux mains du parti ouvrier et pourront apporter à leurs administrés les améliorations immédiates, si insuffisantes soient-elles, que contient notre programme, il y aurait là une de ces propagandes par le fait qui, au lieu de 100 communes que nous pouvons posséder aujourd'hui, nous en donnerait 10.000, i5.ooo, à la prochaine consultation. » M. Lafargue estimait de même, que, s'il ne fallait pas songer à arriver à la solution du problème social, à la suppression du salariat par la disposition du pouvoir administratif dans la commune, le socialisme municipal était un champ d'entraînement pour déloger des mairies la féodalité terrienne. L'assemblée municipale devient ainsi une école d'administration préparatoire pour

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exercer les cerveaux à la direction des grands services collectivistes. Enfin, les Conseils municipaux sont utiles pour la conquête de la Chambre, indispensables pour celle du Sénat. La France se réveillera un beau matin collectiviste, comme elle s'est réveillée républicaine en 1870, et la société bourgeoise elle-même est intéressée à cette éducation politique et administrative du prolétariat, auquel appartiendra bientôt le pouvoir, et qui rendra la Révolution moins violente. Pour M. Bonnier \ la possession des municipalités apparaît plus importante que celle du Parlement. C'est la vie nationale qui tombe peu à peu dans les mains socialistes. D'après M. Adrien Veber, le prolétariat, en s'emparant des communes, suit la même méthode d'affranchissement qui a si bien réussi à la bourgeoisie. Pendant que, d'un bout de la France à l'autre la féodalité se montrait à cheval et en armes, l'association communale a marqué la phase guerrière de la bourgeoisie. Elle peut exercer la même action, entre les. mains des prolétaires, contre les exactions et le brigandage des hauts barons de la finance et de l'industrie. Sans doute le pouvoir communal reste encore outrageusement limité par la légalité courante : mais, avec un gouvernement sympathique et une interprétation plus large des lois existantes, d'importants progrès sociaux sont cependant réalisables par la multiplication progressive des services publics, les conditions du travail imposées dans

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