‹ L'évolution du socialismeChapitre 30 sur 78 · Septembre · texte numérisé non relu

Septembre

un socialiste peut entrer dans un ministère bourgeois, c'est-à-dire si M. Millerand a raison de siégera côté de M. Waldeck-Rousseau, question vaine, en présence du fait accompli, question de docteurs, comme le disait M. Auer, mais qui se ramenait à celle-ci : le Congrès donnera-t-il raison à M. Jaurès et à ses amis, ou à M. Guesde, à M. Lafargue et à M. Vaillant? Lequel des deux partis pourra se prévaloir de la décision du Congrès devant les groupes socialistes, aux élections prochaines ?

M. Guesde et le parti ouvrier ont perdu en Liebknecht un allié précieux. Contrairement à Topinion de son propre journal le Vorwaerts, Liebknecht avait absolument désapprouvé la campagne de M. Jaurès en faveur de Dreyfus, il ne croyait pas à Tinnocence de ce dernier, et il en a donné ses raisons dans une brochure retentis santé. Il condamnait avec une extrême sévérité l'acte de Millerand accordant son concours à M. Waldeck-Rousseau.

La question d'ailleurs était embarrassante pour ceux à qui on Fadressait. Approuver M. Millerand, c'est se montrer bien opportuniste et gêner l'opposition que les Allemands par exemple font au gouvernement personnel de Guillaume IL Son Excellence le camarade Millerand, comme on l'a dit ironiquement au Reichstag, ne vote-t-il pas le budget de la guerre, et si on l'approuve comme ministre, pourquoi se montrer plus intransigeant que lui sur ce point? D'autre part, 0:1 devait hésiter à donner raison aux uns plutôt

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qu'aux autres, afin de ne pas exciter les haines rivales déjà si vives entre socialisies français.

M. Kautsky, chargé de rédiger pour le Congrès l'opinion de la majorité de la commission, s'en est tiré habilement.

Il déclare d'abord que « la conquête du pouvoir politique par le prolétariat ne peut être le résultat d'un coup de main (et par là il écarte le blanquisme) — que cette conquête sera le résultat d'un long et pénible travail d'organisation prolétarienne sur le terrain économique, de la régénération physique et morale de la classe ouvrière, et de la conquête graduelle des municipalités et des assemblées législatives.

<( Mais dans les pays où le pouvoir gouvernemental est centralisé, cette conquête ne peut être fragmentaire.

« L'entrée d'un socialiste isolé dans un ministère bourgeois n'est pas un commencement normal de conquête. Ce n'est qu'un expédient, une expérience dangereuse, question de tactique, non de principe, sur laquelle le Congrès n'a pas à se prononcer. Mais le socialiste ministre doit être approuvé par son parti, en demeurer le mandataire ; sinon ce n'est que la désorganisation, la confusion et l'affaiblissement du mouvement prolétarien.

« Enfin, même dans ce cas de nécessité extrême, le socialiste doit quitter le ministère si son parti reconnaît que ce dernier donne des preuves évidentes de partialité dans la lutte entre le capital et le travail. »

Ce dernier paragraphe ajouté à la demande de

M. Plekhaiioff fait allusion à TalTaire de Chalon.

M. Guesde, au nom de la minorité de la commission, excluait absolument toute participation ministérielle de la part d'un socialiste, le parti devant rester en face des gouvernements bourgeois à l'état d'opposition irréductible, — et c'était aussi l'avis de M. Enrico Ferri, et de M. Vaillant qui accusait M. Kautsky de a capituler devant Bernstein .).

M. Jaurès acceptait la décision de M. Kautsky, développée devant le Congrès par M. Vandervelde dans un sens très dur pour M. Jaurès lui-même. M. Jaurès disait au Congrès qu'il était persuadé que les socialistes belges et anglais auraient très prochainement à résoudre, eux aussi, la question ministérielle, et qu'ils le feraient dans le même sens que les socialistes français. Anseele appuyait j\I. Jaurès de son autorité. — Auer disait : « qu'en Allemagne les socialistes étaient plus près de la prison que du ministère, et qu'ils devraient répondre comme le paysan que l'on consultait sur un bon repas : « Sans doute le bœuf et les pruneaux sont excellents, mais on ne nous en offre pas ». En France la question se posait entre la République et la réaction; si on nous avait dit : c'est une simple querelle de bourgeois (allusion à la thèse de M. Guesde), nous aurions répondu : Non ! Loubet et pas de César. » « Peut-être, continuait Auer (et cela est d'autre part une critique à l'adresse de M. Jaurès), par égard pour nos chefs, nous aurions dit aux républicains bourgeois nous renonçons au siège ministériel; mais vous pou-

vez compter sur nous. Sans doute, étant donnée la discipline des Allemands, il serait inouï quun camarade entrât dans le ministère sans avoir consulté le parti. Quiconque agirait ainsi se rendrait coupable dun acte impardonnable; mais, dans la confusion du parti français, qui Millerand auraitil pu consulter? Voulez-empêcher le cas Millerand de se produire, formez un grand parti fort et puissant ». Auer n'approuve pas tout dans la résolution Kautsky, mais il la votera néanmoins... « Nous ne voulons pas nous lier les mains pour l'avenir. Nous ne sommes pas des fanatiques, des prophètes, des fondateurs de religion, ayant déjà en poche les dernières vérités. Au contraire, nous les cherchons et nous leur laissons la voie ouverte, et c'est pourquoi je vote la motion Kautsky. »

Par 29 voix contre 9 (chaque nationalité disposant de deux voix, sans tenir compte de l'importance numérique, ce qui mettait, par exemple, le Portugal, représenté par M. Jaurès, et la Bulgarie, sur le même pied que l'Allemagne et l'Angleterre) — la motion de Kautsky a été adoptée, celle de M. Guesde repoussée.

M. Jaurès a interprété la sentence en sa faveur. (( Voyez, s'écriait-il dans son journal, le Congrès a décidé que le cas Millerand était affaire non de principe, mais de tactique ». Mais M. Kautsky lui-même a protesté depuis contre cette interprétation : « Ces gens-là, dit-il des ministériels, s'ils avaient vécu au temps de la réforme, auraient attendu la victoire du protestantisme de l'entrée d'un protestant dans le col-

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lège des cardinaux », et naturellement M. Guesde triomphe de cette interprétation de M. Kaulsky. D'autre part, au point de vue de la logique pure, il est évident qu'en écartant la solution radicale de M. Guesde, le Congrès déclarait indirectement que le ministérialisme socialiste partiel ne s'opposait pas aux principes.

Enfin le Congrès, sur l'initiative des Allemands, a tenté de reconstituer une manière d'Internationale, qui rappelle de loin l'Internationale de Karl Marx, avec cette différence que l'Internationale nouvelle possède les régiments organisés qui man- ([uaient à l'ancienne. Il s'agit pour la social-démocratie de tous les pays de ne pas se borner aux vaines démonstrations des Congrès, de substituer à des rencontres accidentelles entre les partis socialistes des rapports permanents, de tenter d'unifier, si cela est possible, le mouvement socialiste dans tous les pays, de généraliser les barrières contre les mesures de la classe gouvernante, d'opposer à l'anarchie internationale de la bourgeoisie l'unité d'action socialiste, de travailler enfin à organiser un droit populaire plus élevé. Dans ce but, on a décidé l'établissement d'un secrétariat international et d'un comité interparlementaire entre les députés socialistes des divers parlements, qui aura son siège à Bruxelles, à la Maison du Peuple, et un budget provisoire de lo.ooo francs. Jusqu'à présent, il est vrai, toutes ces tentatives ont échoué. L'ancienne Internationale est morte d'inanition. Le secrétariat du travail décidé par le Congrès de Bruxelles est resté lettre morte. Les ouvriers lex-

tiles ont tenté de même d'établir des rapports internationaux, sans aucun succès. Les circonstances politiques ou économiques de chaque nation, et cela dans une même industrie, sont très variables. Enfin la valeur des hommes joue dans ces organisations, comme en toutes choses, un rôle essentiel.

Une conférence de la presse socialiste internationale s'est réunie après le Congrès et a été convoquée pour 1902 à Bruxelles, afin de chercher les moyens de propagande et d'action combinée les plus propres à faire exécuter les décisions des Congrès, tout en tolérant parmi les socialistes la libre discussion.

Le Congrès socialiste français qui a suivi immédiatement le Congrès international, et a duré trois jours, du 28 au 3o septembre, n'a été que tumulte et scandale. La trêve consentie en présence des étrangers* a cessé dès la première heure.

Il s'agissait d'expulser les ministériels, MM. Jaurès et Viviani, du parti socialiste. M. Lafargue émettait cette idée que le parti socialiste devait se diviser en deux tronçons : les réformistes d'un côté, tendant la main aux radicaux, s'adaptant à l'organisation bourgeoise; et de l'autre, les vrais socialistes, d'opposition irréductible.

L'essentiel était donc, des deux côtés, de se créer une majorité au Congrès, d'y arriver avec le plus grand nombre possible de mandats et de délégués, et pour cela d'y représenter le plus grand nombre

de groupes possible. Le miracle de la multiplication des groupes et des mandats a commencé au Congrès de Marseille dès 1879. Au Congrès de Paris, les deux partis se sont jeté à la tête les accusations les plus infamantes. M. Jaurès a été traité d'escroqueur de mandats. On Fa accusé d'avoir mobilisé tout le boulevard Saint-Michel. Jamais on ne vit tant de fils de la bourgeoisie, tant d'étudiants à un Congrès. M. Rouanet, de son côté, formule les mêmes accusations de manœuvres frauduleuses contre M. Vaillant, M. Lafargue, M. Zevaès, M. Guesde.

Quoi qu'il en soit, 2.748 mandats avaient été présentés au Congrès, 2.5oo furent admis sans contestation. Les 189 mandats contestés, sur lesquels 81 avaient été définitivement écartés, appartenaient en majorité aux amis de M. Jaurès. La première querelle s'est agitée sur la question du vote par tête ou par mandats, pour la validation des mandats contestés. En votant par tête, les amis de M. Jaurès, plus nombreux au Congrès, remportaient. Les guesdistes se refusaient à considérer le Congrès comme constitué si Ton ne votait pas par mandats. Enfm, on finit par avoir raison de leur obstruction, et alors commença la querelle entre le Comité général et les députés ministériels, coupables de manquement à la discipline et aux principes, surtout dans l'affaire de Chalon.

Les rapporteurs du Comité lurent l'acte d'accusation contre les députés : désunion dans les votes, tiédeur de propagande, refus de se mettre à la disposition du Comité pour porter la bonne

parole dans les grèves, manque d'assiduité aux séances du Comité, etc., etc.

De leur côté, les députés et les conseillers municipaux socialistes, mis sur la sellette, sont venus se défendre et protester contre la tyrannie du Comité. Cela, au milieu d'interruptions sans nombre, de violences de langage inouïes.

Et il semble bien que le Comité se montra trop tyrannique, et que les députés firent étalage de trop d'indépendance. Car enfin un député socialiste n'est pas un député comme un autre. Il relève non pas seulement de la masse amorphe et bigarrée de ses électeurs, mais aussi de son parti organisé, de son programme. Un socialiste, semble-t-il, s'appartient moins qu'un autre, il est avant tout propriété de la Société, et lorsque M. Rouanet est venu invoquer comme excuse des raisons de famille, des exigences de député, il traitait les principes un peu à la légère. Lui-même autrefois avait voté au Congrès de Marseille, en défiance des politiciens, la mise en tutelle du député, le sacrifice d'une partie de son traitement, sa démission signée en blanc, etc. Il est vrai qu'alors M. Rouanet n'était pas député, et ne souffrait pas de la lourdeur de cette tutelle.

Une altercation suivie dévoies de fait entre un antiministériel, et un ministériel que le Congrès refusa d'expulser amena l'exode des guesdistes. M. Vaillant et les blanquistes ne les suivirent pas, tout en restant leurs alliés, et ce furent eux, qui unis aux délégués des syndicats de Saône-et- Loire, du Doubs, etc., représentèrent l'opposition

le dernier jour, lorsque dans un discours ministre. M. Viviani vint expliquer, au milieu des interruptions furibondes, la conduite des députés socialistes dans l'affaire de Chalon, leur refus d'enquête, leur vote bizarre contre le collectivisme, les intrigues et les embûches que leur avaient tendues le camarade Zevaès. C'eût été renverser le ministère, faire le jeu de la réaction. M. Viviani comptait effacer la mauvaise impression de ces votes ultraministériels en annonçant au Congrès que les gendarmes qui avaient tiré sur les grévistes de Chalon allaient être traduits en conseil de guerre: il n'a obtenu aucun succès. Enfin, M. Viviani affirmait qu'il ne peut y avoir de socialisme sans Répubhque, il se révélait par là pur politicien. On lui a cité l'exemple de la Belgique. Bien qu'il eût pour lui la majorité, M. Viviani a rencontré l'hostihté la plus vive. Il est l'incarnation du ministériahsme socialiste. On sent bien que pour lui l'entrée d'un socialiste dans les futurs ministères de concentration est la règle à imposer désormais et non l'exception à subir.

Bref, le Congrès a voté à la foi^ une motion de M. Turot, reconnaissant la bonne foi des députés socialistes dans l'affaire de Chalon, et un ordre du jour de M. Vaillant, flétrissant « les auteurs des massacres et leurs compUces », Alors que dans l'esprit de M. Vaillant le mot « complices » s'appliquait à M. Millerand. Mais M. Millerand, condam.né comme ministre, n'est-il pas absous en sa qualité de socialiste par la première partie de Tordre du jour?

Enfin, M. Jaurès, qui n'avait pas encore pris la parole, est venu annoncer qu'on s'était mis d'accord à la Commission d'initiative, et cela à l'unanimité, pour nommer un nouveau comité général, formé des délégués des organisations et des fédérations, au prorata du chiffre de leurs mandats, ce qui assure cette fois la majorité aux amis de M. Jaurès. Ce nouveau comité général aura pour mission, non de tracasser les députés, mais de préparer, dans le délai de six mois, un nouveau Congrès, chargé de créer l'unité définitive, après avoir consulté tous les groupes socialistes par voie de référendum.

Les amis de M. Jaurès estiment que ce sera le de profu7idis des vieilles organisations, le coup de grâce donné aux blanquistes et aux guesdistes déjà très affaiblis, puisque ces derniers ne comptent plus que trois députés à la Chambre, auxquels il faut ajouter cinq blanquistes, les autres étant passés au camp ministériel.

Les guesdistes, malgré leur sécession, semblent se rallier à cette consultation populaire, et ils espèrent, dans la mesure de leur force, faire obstacle aux menées de M. Jaurès.

Le plan consiste à donner comme base d'organisation au parti socialiste les comités électoraux constitués en fédérations autonomes.

Ces comités, libres de toute entrave, prépareront les élections, avec une grande liberté de propagande et de programmes, selon les besoins des arrondissements, et recruteront au parti un plus grand nombre de députés. M. Jaurès compte

rentrer à la Chambre en 1902 à la tête d'un parti imposant, avec lequel il faudra compter et s'allier, si l'on veut vivre.

Une carte, toutefois, manque dans son jeu, il ne dispose pas des syndicats organisés. Malgré ses pressants appels, la Fédération des bourses du travail et la Confédération générale du travail ont refusé d'assister au Congrès socialiste, où il n'y avait que des syndicats isolés en assez faible nombre, bien que le Syndicat des omnibus ait formé autant de groupes qu'il y a de dépôts, pour jeter de la poudre aux yeux. On ne saurait dire que les syndicats, sauf ceux de Saône-et-Loire et quelques autres, où les grèves ont été contenues, soient hostiles à M. Jaurès, ou à M. IMillerand, mais ils ne veulent ni de leur direction ni même de leurs conseils. En vain M. Jaurès, pour corriger le mauvais effet de son entourage presque exclusivement bourgeois, s'est allié aux allemanistes, qui sont des semi- anarchistes. En vain préconiset-il la grève générale, que le Congrès socialiste international a rejetée comme une utopie, comme une tentative infiniment prématurée, si elle doit jamais avoir lieu. M. Jaurès pourra conserver, étendre, et accroître son prestige, mais il n'aura jamais d'autorité sur les milieux ouvriers. Et de là viendront sans doute pour lui les embarras et les obstacles. Les grèves ont été la pierre d'achoppement pour M. Millerand, le caillou qui Ta fait trébucher. Comment M. Jaurès pourra-t-il concilier son zèle ministériel avec son zèle grève généraliste I X'avons-nous pas vu se dessiner dans la

j. BOURDEAU. — ÉvoL du social. i;{

dernière séance du Congrès une lutte de classe entre les socialistes bourgeois, tels que M. Viviani et M. Jaurès, et les socialistes ouvriers, les Ghalot et les Journoud? Déjà M. Kaulsky constate que l'Union socialiste, fondée par M. Jaurès, a est un salmigondis omnicolore allant des blanquistes et des marxistes jusqu'aux semi-anarchistes, qui veulent substituer à la lutte politique la grève générale, et à de simples coopératifs qui rêvent d'exproprier la classe capitaliste par le moyen des sociétés de consommation ». Et le parti socialiste présente une même confusion de classes : on y rencontre des universitaires, des patrons, des propriétaires, des étudiants, des agrégés. L'Université fournit un contigent important de socialistes d'État. Est-ce là une cause de force ou de faiblesse, un avancement ou un recul? Spencer prétend établir que, pour tout organisme, le progrès consiste dans la différenciation croissante, et il nous semble que, parmi les socialistes français, il y a surtout confusion.

Enfin M. Millerand a jugé à propos de renouveler après le Congrès socialiste, auquel assistait, nous dit-on, un de ses secrétaires, la déclaration collectiviste qu'il avait faite autrefois à Lille, lorsqu'il présentait le collectivisme comme « une hypothèse féconde qui se réalise tous les jours ». Cette fois il a voulu être plus précis. Il a déclaré que « le salaire était aussi peu une institution éternelle que l'esclavage et le servage »... qu'un jour viendra où « par suite du développement du machinisme et de la concentration du capital, la

propriété sous forme sociale appartiendra à tous sans exception. » Sans doute, pour réaliser cet idéal « la voie sera longue et difficile, mais ce sera l'œuvre du temps et de l'éducation, et non de la force ». jM. Millerand diffère de M. Jaurès en ce qu'il ne fait appel ni à la force historique, ni à la haine créatrice. Que M. Millerand socialiste ou socialistologue professe telles ou telles idées sur la société de l'avenir, c'est bien son droit. A vrai dire la société de l'avenir n'ira pas se modeler sur les idées de M. Millerand non plus que sur les nôtres. Mais ce qui est un symptôme, c'est qu'il fasse ainsi l'apostolat officiel du collectivisme, quil annonce des projets de loi sur la grève obligatoire, le syndicat obligatoire l'arbitrage obligatoire, et qu'il travaille ainsi à rendre de plus en plus difficiles les rapports entre ouvriers et patrons, à accroître les difficultés de l'industrie française. Comment la ruine de l'industrie pourraitelle améliorer le sort des ouvriers? C'est une question que nous ne nous chargeons pas de résoudre.

Tandis que M. Millerand fait de solennelles déclarations de collectivisme, nous voyons les Trades Unions anglaises à leur dernier congrès d'Huddersfield, où un million et quart d'ouvriers syndiqués étaient représentés, écarter cette fois de l'ordre du jour la proposition de socialisation des moyens de toute production et distribution. Les deux représentants les plus autorisés de la Social-démocratie en Angleterre, M. Ilyndmann et M. Bernstein, s'accordent à reconnaître que les

Irade-unionistes anglais dans leur esprit pratique ne veulent pas entendre parler de socialisme et de démocratie socialiste. M. Hyndmanns'en indigne. M. Bernstein signale le peu de confiance qu'ont les ouvriers dans la réalisation du socialisme et dans Tesprit pratique de ses représentants ^

Alors que les ouvriers les plus éclairés écartent ces utopies, et que partout ailleurs les gouvernements les combattent, en France nos ministres socialistes ne se bornent pas à les proposer, ils prétendent les imposer. Ils oublient de quel prix les classes ouvrières ont payé, en i848, Texpérience que tentait Louis Blanc au Luxembourg de faire le bonheur de toutes les familles de France.

Nous avons dit que le Congrès international anarchiste, révolutionnaire anti-parlementaire qui devait se tenir du 19 au 22 septembre en concurrence avec le Congrès socialiste parlementaire et politique, avait été interdit. Le journal anarchiste Les Temps nouveaux "^ a publié dans son supplément les rapports qui devaient être lus à ce Congrès, et qui permettent de se rendre compte de l'état actuel de la doctrine dans les divers pays.

L'anarchismeest fondé comme le socialisme sur une théorie économique. Marx considère que l'évolution actuelle, par la concentration des capitaux et des entreprises conduit au collectivisme, à une production centralisée ; au contraire, le

\. Sociale Praxis, 20 septembre 1900> 2. No^-23, -24, 2.J, 26, 27, 1900.

prince Kropotkine estime que le développement de la petite industrie, en Angleterre par exemple, suit pas à pas celui des grandes entreprises, et conduit à une production décentralisée. Kropotkine reproche au marxisme d'être un plagiat de Saint-Simon (concentration du capital, rôle dominant du facteur économique, prolétarisation des masses) et de Louis Blanc (socialisme d'État, centralisation générale, haine du fédéralisme), le tout accommodé d'un baragouin pseudo-scientifique renouvelé de Hegel et de Darwin.

Pour lui, le marxisme n'est que du socialisme, du capitalisme d'Etat.

Comme les anarchistes diffèrent sur le sens de l'évolution, ils diffèrent en matière d'éducation. Le but des socialistes, c'est l'enrégimentement sous des formules, celui des anarchistes l'individualisme, la culture et la réflexion personnelles, l'association libre.

Ce qui les distingue absolument des socialistes, c'est leur hostilité à l'égard de l'action politique et parlementaire ; ils sont en matière d'élection des abstentionnistes farouches, il se refusent absolument à reconnaître la loi des majorités. 11 n'y a qu'une tactique à leurs yeux, la révolte individuelle, les attentats (répudiés par le grand nombre), et la révolte populaire par l'action des grèves auxquelles ils attribuent un rôle révolutionnaire, jusqu'à la grève générale qui amènera le renversement de la société présente. Aussi se livrent-ils en France à une propagande très active dans les syndicats. Ils les excitent à l'autonomie, les dé-

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tournent des politiciens, les poussent à la grève. Ils travaillent surtout à détruire Tesprit et la discipline militaires ; et les socialistes, avec plus ou moins de clairvoyance, s'accordent avec eux dans cette entreprise.

Aux yeux des anarchistes la social-démocratie est antirévolutionnaire; ce n'est qu'une démocratie républicaine teintée de socialisme d'Etat. De même sous Louis-Philippe tous les républicains se disaient socialistes pour se concilier les classes ouvrières, et arriver au pouvoir portés sur leurs épaules.

Les anarchistes revendiquent, comme leur appartenant, les Spencer, les Tolstoï, les Ibsen. D'autre part la dernière mode pour les socialistes, c'est de se dire libéraux, et de prétendre que le collectivisme autoritaire est une étape indispensable vers la liberté, en disciplinant les hommes à la solidarité effective. Une fois cette discipline passée dans les mœurs, toute contrainte devient inutile, et le libre contrat sera de règle entre les hommes devenus parfaits. Espérons-le.

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