‹ L'évolution du socialismeChapitre 35 sur 78 · Dociuiicnia officiels sur la fjrève du Creusot, p · texte numérisé non relu

Dociuiicnia officiels sur la fjrève du Creusot, p

Une si longue fermentation ne pouvait disparaître complètement. La grève, sous un prétexte futile, recommençait du 20 au 29 septembre. Elle n'avait d'autre but que de consolider les résultats obtenus par le mouvement de juin. Après divers incidents, une sentence arbitrale de M. Waldeck- Rousseau mit fin au conflit en satisfaisant tout le monde. M. Waldeck-Rousseau établissait une sorte de Conseil d'Usine, comme il en existe en Angleterre, devant se réunir tous les deux mois, composé de représentants élus non par le syndicat, mais par tous les corps d'ouvriers indistinctement. Un second syndicat s'est constitué depuis dans les usines du Creusot, en opposition à l'esprit foncièrement hostile du premier. Quel que soit celui des deux qui l'emporte, les organisations ouvrières sont introduites dans l'usine.

La première grève du Creusot s'est étendue par contagion à Montceau-les -Mines, qui se trouve à deux heures de distance. Les mêmes agitateurs, venus du dehors, y ont fait avec succès la même prédication.

Plus encore que le Creusot, la compagnie des mines de Blanzy, dont dépend JMontceau, offrait le modèle d'une institution d'ancien régime, dans la meilleure acception du mot. Les écrivains socialistes ne cessent de nous dépeindre l'inhumanité du régime de la grande industrie, plus dur pour l'ouvrier que ne le fut l'esclavage. L'employeur, disent-ils, n'achète sur le marché que la force musculaire, sans se soucier de la créature humaine; le maître soignait l'esclave quand il était malade,

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il n\'puisait point sa force de travail, il le nourrissait encore dans sa vieillesse, en souvenir des services rendus. L'ouvrier moderne est exposé au tourment des prévisions économiques, à Tinsécurité de Tavenir, à une vieillesse lugubre, qui ne lui laisse d'autre perspective que de mourir de privations sur son grabat. Rien de semblable ne se voyait à Montceau ni à Blanzy. Par tradition de famille, conscience personnelle, souci de Faccomplissement des devoirs sociaux, les directeurs de la Compagnie de Blanzy, M. Chagot, puis M. de Gournay, suivaient, assistaient l'ouvrier de sa naissance à sa mort. Ils pourvoyaient à l'éducation, à l'instruction des enfants. Le travail dans la mine n'est jamais régulier : la nature de la production, les conditions du marché, l'inégalité de l'emploi de la houille, selon les saisons, exposent le mineur à des chômages. On avait remédié à cet état de choses. De vastes ateliers de vannerie, de tissage, avaient été créés pour occuper les femmes. La force électrique devait être distribuée à domicile, afin de permettre à la femme de travailler, sans déserter son foyer. Les frais de tant d'établissements étaient prélevés sur les bénéfices des entreprises, si bien que, durant les dernières années, le dividende distribué restait stationnaire, tandis que les salaires montaient. Comme au Creusot, la meilleure entente régnait entre la direction et la population ouvrière qui s'associait à tous les événements de famille de chefs respectés et aimés.

Toute protection entraine une certaine dépen-

dance. Le patronage trop développé éveille Tesprit d association, et, pour peu que cet esprit rencontre des entraves, il devient accessible au socialisme révolutionnaire. En 1882, Montceau-les- Mines avait été choisi pour théâtre des exploits anarchistes, des premiers attentats à la dynamite. C'était l'œuvre de quelques jeunes gens. La Compagnie comprit le courant irrésistible qui porte les ouvriers à se délasser de leur travail quotidien, à dépenser leur activité au dehors, à s'occuper, d'une façon indépendante, de leurs intérêts communs. Des sociétés coopératives, une société financière, la Prudence, sorte de banque populaire, étaient destinées à acheminer les ouvriers à des groupements sur le terrain économique.

Dans le rapport de V Enquête sur le travail et la sécurité dans les mines fait en 1896, au nom de la commission nommée à la Chambre, par ^L Lacombe, député, commission qui avait pour président M. Bovier-Lapierre. et qui comprenait entre autres membres MM. Jaurès et Millerand, Montceau-les-Mines est représenté comme « le dernier mot du pouvoir patronal concentré sur la tète d'un homme qui seul dirige entièrement et administre l'entreprise ». Interrogé par la Commission, le préfet de Saône-et-Loire, dont le témoignage ne peut être suspect de partialité, constate que (( la Compagnie de Blanzy est une de celles qui ont fait le plus de sacrifices pour leurs ouvriers : aussi s'offrent-ils volontiers, la grande majorité est satisfaite, la moitié des ouvriers sont propriétaires de leurs maisons ». 11 constata qu'il n'y a

pas de syndicat, mais que, « s'il s'en formait un, il pourrait peut-être vivre, car Fattitude politique de la Compagnie a changé ». — « La Compagnie, lui demande-t-on, exerce-t-elle une surveillance occulte'? — Oui répond-il; mais, si les ouvriers voulaient voter républicainement, ils le pourraient'-. » Les journaux radicaux socialistes de la région faisaient à la Compagnie une guerre acharnée. Ils se proposaient « de démolir moralement, en attendant mieux, la forteresse industrielle et cléricale, obstacle à Témancipation ouvrière », et les condamnations pour diffamation n'arrêtaient pas leur propagande. Comme nous l'avons dit, l'exemple du Creusot a été contagieux pour Montceau. Au i'''' mai 1899, ^^^ ouvriers refusaient d'écouter les orateurs socialistes. Lorsqu'ils se sont mis en grèA^e, les mineurs, à la sortie des puits, ne savaient quelles revendications formuler. Ils ont formé leur syndicat, auquel ils se sont inscrits en masse, et ils cherchent à introduire dans la mine, comme le leur enjoignaient les meneurs, un syndicat démocratique.

Le paternalisme bienveillant et bienfaisant devient de plus en plus difficile au milieu de ces grandes agglomérations ouvrières, accessibles à tous les courants du dehors. Il augmente les points de contact, et, par suite, les occasions de

1. Ces grandes compagnies, comme les villes, ont leur police secrète.

2. M. de Gournay, en 1895, était élu conseiller général par 3.885 .v0i?t sur 4.226 votants.

conflit entre employeurs et employés. Les ouvriers s'imaginent volontiers que les institutions patronales se fondent et se maintiennent par un prélèvement fait sur leurs salaires, ou deviennent une source de bénéfices, d'oppression et de production intensive. M. Paul de Rousiers nous a conté * comment la grande grève Pullman, aux Etats- Unis, en 1894, qui prit de si grandes proportions, naquit d'un esprit de philanthropie inopportun et mal entendu; M. Pullman poursuivait avec une ténacité de Yankee le but de former, non seulement un personnel d'employés, mais une population entière composée de ses ouvriers et de leurs familles, à des habitudes de vie matérielle qui pussent élever leur niveau moral, intellectuel et social. Malheureusement, l'entreprise se trouvait viciée pgir un défaut grave, la confusion dans les mêmes mains du rôle d'employeur, de celui de propriétaire et de bienfaiteur. Le « paternalisme » autoritaire de j\L Pullman inspira une telle haine à ceux qui en étaient l'objet que, lorsqu'il vint à mourir, il fallut sceller son cercueil dans la tombe, pour le dérober au ressentiment populaire ^ Le patronage indirect de M. Carnegie a eu plus de succès. Dans ses fondations de Pittsbvu^g, il n'agit sur personne par contrainte : il met simplement à la portée de ceux qui veulent monter, un élément

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