‹ L'évolution du socialismeChapitre 36 sur 78 · La vie atnévicaine^ 1899, p. 246 et suiv · texte numérisé non relu

La vie atnévicaine^ 1899, p. 246 et suiv

2. A Decazeville, où le malheureux ingénieur Watrin fut assommé à coups de barre de fer, la première cause de la grève était une société coopérative ménagère, instituée dans lintérèt des ouvriers, et pour eux facultative.

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pour les y aider. En Amérique comme en France, nombre de patrons s'inquiètent assez peu en général de leurs employés; et il en est qui attribuent à cette abstention complète la paix qui règne dans leurs usines.

Si les ouvriers écartaient Faction patronale comme une tutelle, pour prendre eux-mêmes Tinitiative des institutions de prévoyance, on devrait considérer cet etïort comme un progrès. Mais, en France, c'est trop souvent vers TÉtat qu'ils se tournent; ils réclament de lui l'assistance, l'intervention dans leurs conflits, tout un vaste système d'assurances, organisé non comme en Allemagne, par une monarchie autoritaire, mais par une république que le sulïVage universel et l'ambition des politiciens subordonnent à leur volonté.

La grève récente des mineurs belges, comme les grèves du Greusot et de Montceau-les-Mines, présente de même un caractère social bien plus qu'économique. En Belgique comme en France, les mineurs ont obtenu, durant ces dernières années, des augmentations de salaires : ils prétendent qu'elles ne correspondent pas à la hausse des bénéfices; mais ils visent bien au delà. Les mines belges appartiennent à des sociétés par actions : la direction a peu de rapports immédiats avec les ouvriers. Elle reçoit les réclamations isolées, mais non les revendications d'ensemble, et fait obstacle à toutes les tentatives en ce sens. C'est ainsi que la direction n'avait pas répondu aux demandes écrites des délégations régionales. La grève, pen-.

dant de longues semaines, a interrompu le travail dans la plus grande partie de l'industrie charbonnière en Belgique. L'espoir de solidarité de la part des mineurs anglais ne s'est pas réalisé : le charbon est entré en quantités considérables. Les patrons s'étaient coalisés : il s'agissait, pour eux, de vaincre à tout prix; un échec eût fait passer la direction de leur industrie aux mains des ouvriers. Ceux-ci ont dû borner leur ambition à une promesse d'augmentation de salaires.

Une fois constitués et reconnus, les syndicats prétendent intervenir dans la direction de l'usine. La grande grève des mécaniciens anglais, en 1898, portait en réalité non sur la journée de huit heures, qui n'était qu'un prétexte, mais sur les droits respectifs du patronat et des syndicats, sur les degrés et les limites de ces droits, sur la faculté, pour les ouvriers, de fixer l'heure où la fabrique sera ouverte, de déterminer le nombre des apprentis, de régler le genre de travaux confiés à tel ou tel ouvrier, ceux qui pourront être donnés à prix fait, etc. Si les patrons ont opposé une telle résistance et proclamé le lock oui général, c'est qu'il s'agissait de mettre fin à une situation intolérable. L'Union des mécaniciens s'opposait au perfectionnement de l'outillage, qui rend moins rémunératrice l'habileté professionnelle.

Le fond de la dispute du lock out danois était exactement le même : savoir si, oui ou non, les employeurs devaient exercer un contrôle suffisamment libre sur l'arrangement du travail qu'ils dirigent; fixer un terme à l'empiétement sur cette

liberté de la part des organisations ouvrières; ralentir le mouvement ouvrier; combattre les syndicats. Sur 2.200.000 d'habitants, le Danemark comprend plus de 80.000 syndiqués; la proportion est plus forte qu'en Angleterre. La presse socialiste danoise compte 1 abonné sur 67 habitants ; en Allemagne, les journaux social-démocraies ne jouissent que de 1 abonné sur loi. Les associations syndicales danoises peuvent rivaliser avec les Trade-Unions ; les coopératives, avec les mêmes institutions en Belgique; le parti politique égale par son fonctionnement la social-démocratie allemande. La fédération des patrons d'un côté, les fédérations ouvrières de l'autre, ont engagé, du 24 mai au 4 septembre 1899, une guerre sociale de quinze semaines, qui s'est étendue de 10.000 à 5o.ooo ouvriers, la moitié des travailleurs organisés du pays. Un ménage sur cinq ou six se trouvait atteint. La proportion, en Allemagne, eût été de un million de chômeurs. La querelle eut pour origine le refus des menuisiers de se soumettre à un tarif accepté d'un commun accord par l'organisation supérieure des ouvriers et par celle des patrons. A la suite de ce refus, les patrons formulèrent de nouvelles exigences, et le conllit s'étendit bientôt, par la volonté des patrons, qui fermèrent les ateliers et les usines, à toutes les corporations du bâtiment, puis à l'industrie du fer. Les ouvriers danois ont célébré la fin du lock eut comme le triomphe du parlementarisme industriel sur le régime absolutiste. En réalité, le conflit s'est terminé par un [compromis. Un tri-

bunal (rarljitrage permanent, composé d'autant d'ouvriers que de patrons, doit être établi, et le gouvernement lui donnera la reconnaissance lég-ale. Patrons et ouvriers ont mesuré leurs forces. Chacun garde ses positions*.

Ce n'est pas seulement dans l'industrie privée que nous voyons user de Tarme de la grève: témoin cette grève des facteurs, au printemps dernier, qui laisse entrevoir quel trouble l'interruption d'un service public pourrait apporter dans les relations sociales. Les facteurs de Paris sommaient le gouvernement et la Chambre de leur payer 2 millions par an, comme supplément à leur solde. Ils avaient contre eux l'opinion, les journaux, la majorité des députés, le gouvernement. Le Parlement leur a cependant accordé la moitié du crédit, et la grève a en partie réussi. ^L Millerand en a effacé les dernières traces; il a réintégré les facteurs déplacés. On l'a remarqué à ce propos : môme en régime collectiviste, on ne serait pas à l'abri des grèves.

Tous les États cherchent à mettre obstacle à la grève des employés des services publics, de ceux qui dépendent du gouvernement, non pas seule-

1. Cette lutte entre employeurs organisés et syndicnts organisés, la plus considérable qui eût encore été entreprise, n"a pas un seul instant dégénéré en désordre et en violence. Des subsides ont été recueillis dans la classe bourgeoise pour secourir les femmes et les enfants. Les universitaires occupaient les ouvriers par des lectures, des conférences, des visites aux musées. Nul chômeur ne s'était fait inscrire au bureau de bienfaisance, et cela par dignité.

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ment d'une manière directe, comme Tarmée, la police, les magistrats, mais d'une façon indirecte, dans les postes, les manufactures qui sont le monopole de l'État. En Allemagne, un projet de loi donnant le droit de punir les grévistes, s'ils compromettent l'intérêt de l'Empire et des États, a été repoussé par le Reichstag. En Italie, un simple décréta suffi pour établir ce droit. En Angleterre, les employés et les ouvriers de l'Etat, autres que ceux soumis au service militaire, doivent donner congé dans un délai qui varie de huit jours à un mois. Il en est de même pour les chemins de fer et tramways. Si les délais ne sont pas observés, les ouvriers perdent le salaire acquis, et sont exposés à des dommages-intérêts*. En France, le projet de loi Merlin-Trarieux déniait le droit de grève aux employés des chemins de fer et des arsenaux de l'État. On imagine les conséquences d'une grève des chemins de fer, même partielle, en cas de mobilisation. Le patriotisme d'une catégorie de serviteurs d'éhte, tels que les mécaniciens, est sans doute une garantie ; mais tout ne dépend point d'eux. Les syndicaux même modérés, tels que les typographes, adversaires habituels de la grève générale, l'acclament dans les Congrès, pour le cas où ce projet de loi serait définitivement voté par la Chambre.

Les social-démocrates qui répudient d'ordinaire la grève générale, l'ont préparée deux fois en

1. Le droit de Grève du Personnel des Services publics, par M. V. Pareto, Journal des Économistes, août 1899.

Belgique pour obtenir du gouvernement l'extension du suffrage; et si le ministère catholique eût poussé jusqu'au bout la résistance, à propos des modifications qu'il projetait au système électoral, le trône du roi Léopold était ébranlé, non par l'émeute, mais par la révolution des bras croisés. — Un des docteurs du socialisme allemand, M. Kautsky, blâmant l'entrée de M. Millerand dans un ministère bourgeois, conseillait la menace et la préparation de la grève générale comme suffisantes pour protéger la République contre toute tentative de réaction.

Les anarchistes enfin, les syndicaux révolutionnaires, propagent avec un zèle extrême, d'un bout de la France à l'autre, par les discours et par les brochures, l'idée d'une grève générale, pouvant aboutir non plus seulement à des conquêtes démocratiques, mais à un bouleversement social.

La tentative , si misérablement avortée , de M. Guérard, pour faire éclater la grève des chemins de fer, n'était pas étrangère à cette vision. Par suite de l'interdépendance des métiers, il n'est pas besoin que tout le monde consente à cesser le travail ; il est interrompu par le fait de quelques-uns. Les rouleurs de charbon dans une mine, en désertant le chantier, pourraient suspendre la production. Une grève internationale des mineurs condamnerait à l'inaction toutes les usines, les chemins de fer, les bateaux à vapeur. L'arrêt du gaz à Paris arrêterait tous les moteurs à gaz et mettrait sur le pavé cent mille ouvriers.

La grève générale est la forme que prend l'idée

révolu! ionnaire dans les têtes des militants. La répression de la Commune les a dégoûtés des insurrections à main armée. La conquête des pouvoirs publics par le bulletin de vote est trop longue et trop lente à leur gré, et trop incertaine. Faudra-t-il donc attendre que la présidence de la République, voire la Papauté, soient occupées par des camarades? Et puis ils se défient des politiciens socialistes. La grève est un moyen de révolution populaire et spontané, spécial au prolétariat, de plus en plus malaisée à réprimer, à mesure qu'elle s'étend, soustraite à la direction des politiciens, et destinée à voxdev sur leur^ têtes\ Par la grève irrésistible se livrera peut-être la lutte suprême contre la société capitaliste.

Ce rêve de grève générale hantait les ouvriers anglais au temps du Chartisme. M. Sidncy Web la considère comme une maladie de croissance. Un instant, au moment critique de la grève des dockers, en 1889, le projet d'une grève générale a flotté dans Fair, pour être bien vite abandonné comme impraticable. Jusqu'à preuve du contraire, nous tiendrons cette grève pour une idée simpliste. L'indifférence croissante du monde ouvrier pour la démonstration du i*"" mai en faveur de la journée de huit heures, destinée à servir de ralliement aux forces prolétariennes, unies le même jour, dans le monde entier, sous les phs du drapeau rouge, ne peut que nous confirmer dans cette opinion.

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