‹ L'évolution du socialismeChapitre 46 sur 78 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Si Ton compare les congrès syndicaux français aux congrès des Trades- Unions en Angleterre, on est frappé de voir ces derniers, véritables parlements du travail, représenter la grande majorité des ouvriers organisés, dont la puissance va chaque jour en croissant, tandis qu'en France les Congrès corporatifs ne réunissent qu'une minorité de l'ensemble des travailleurs syndiqués, une exception.

Les raisons de cette différence sont historiques, nationales, psychologiques. Contrairement à l'Angleterre, l'esprit d'association en France a été interrompu pendant près de cent ans. La Révolution avait aboli la tyrann-ie des anciennes corporations, mais pour lui substituer une tyrannie nouvelle. Elle avait fait l'ouvrier libre, mais elle le condamnait à l'isolement, lui défendait de s'associer, de limiter volontairement sa liberté : entre l'individu et l'Etat fortement centralisé, elle ne tolérait aucune force organisée. Et cet état de choses a contribué à entretenir en France l'esprit

révolutionnaire. Les Français se soumettent, jusqu'à ce qu'éclate soudainement la révolte contre Texcès de centralisation, avec Fexigence de changements radicaux.

La tradition révolutionnaire sur le continent a produit le socialisme politique, qui n'a pas réussi jusqu'à présent à se constituer en Angleterre ; les députés ouvriers à la Chambre des Communes, alliés des libéraux, ne forment pas un parti distinct ; les tendances socialistes restent purement économiques. Le socialisme politique s'est organisé puissamment en Allemagne et en France, mais d'une façon très différente. Les Allemands disciplinés ont créé un parti socialiste unitaire. Les syndicats qui s'y rattachent en majorité ont une organisation et une action économiques parallèles à celle de l'organisation politique et de l'action parlementaire. Les membres les plus distingués des syndicats reçoivent de l'avancement dans le parti politique, deviennent membres du Reichstag. Il y a bien quelques frottements entre les syndicaux et les parlementaires sur leur cercle d'action réciproque, mais ce sont là de ces querelles qui n'empêchent pas de faire assez bon ménage. En France, au contraire, politiciens et corporatifs divorcent fréquemment. Le parti socialiste est divisé par les compétitions et les rivalités des chefs en sectes et en chapelles, aussi acharnées entre elles que contre l'ennemi commun : toutes ces divisions se reflètent dans les syndicats. L'individualisme affirme ironiquement son empire au sein du sociaHsme français. Cet éparpillement

Page 1