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Malgré la législation, le besoin naturel de s'associer en vue de la défense des intérêts communs avait été si fort, que le compagnonnage de Tancien temps n'avait pas tout à fait disparu*. Il maintenait secrètement son organisation, pendant que les corporations des ouvriers maîtres se reconstituaient publiquement, grâce à la protection que leur accordait le premier Empire qui, par contre, plaçait les ouvriers sous le régime de la haute police, en les assujétissant à un livret individuel, et renforçait la pénalité contre les grèves. Cependant, peu à peu, grâce à Tinfluence de Bûchez, des sociétés corporatives de résistance, de prévoyance, de crédit mutuel, s'étaient organisées. En face de la tolérance accordée aux syndicats de patrons, se formèrent des syndicats d'ouvriers. Ce mouvement date principalement des transformations et des perturbations produites par l'essor de la grande industrie, et de la création d'une classe ouvrière dans des circonstances nouvelles. La révolution de Février avait amené
1. L'analogie, toutefois, entre le compagnonnage et les syndicats déterminés par la grande industrie est assez lointaine.
des représentants du prolétariat dans le gouvernement provisoire. Mais aux journées de Juin, le prolétariat avait été vaincu, et, de i85i à 1864, l'Empire avait étouffé par les lois sévères tout mouvement socialiste. La législation favorisait les caisses de secours, mais poursuivait les sociétés de résistance, et de i853 à 1862, il n'y eut pas moins de 8.909 ouvriers condamnés, pour avoir pris part à 749 coalitions. La masse croissante des ouvriers, qui, depuis 1860, commençait, grâce au suffrage universel, à se mêler à la politique d'une façon indépendante, réclamaient le droit de se coaliser. La loi du 25 mai 1864, en remaniant les articles 4i4 à 4i6 du Code pénal, touchant les coalitions, leur donnait une première satisfaction. Le premier effet de cette loi fut de provoquer une explosion de grèves désordonnées. Les délégués ouvriers réunis en une sorte de parlement, à l'occasion de l'exposition de Paris, réclamèrent le droit de s'organiser régulièrement. A partir de 1868 les syndicats d'ouvriers, en tant qu'ils se tiendraient à l'écart de la politique, furent officiellement tolérés, comme l'étaient les syndicats de patrons. En même temps la loi du 6 juin 1868 facilitait le droit de réunion, en substituant une déclaration à une sollicitation adressée au gouvernement.
L'espoir que les syndicats mettraient de Tordre dans les masses ouvrières, et régulariseraient la défense de leurs intérêts, ne se réalisa pas tout d'abord. De 1868 à 1870, les syndicats, après s'être fédérés par région, provoquèrent des grèves sur
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toute la surface du territoire. Les idées de révolution, de bouleversement complet de Tordre économique et social qui se faisaient jour dans les Congrès de V Internationale , commencèrent à pénétrer dans le monde ouvrier.
La guerre franco-allemande et la tempête sanglante de la Commune désorganisèrent tout ce mouvement. La plupart des chefs syndicaux parisiens s'étaient mêlés à l'insurrection. Les survivants étaient détenus ou exilés. A la suite de la réaction et de la répression de tout mouvement politique qui marquent les premières années de la République, le c( combat de classe » prit d'abord un caractère prudent, réfléchi. De 1870 à 1872, aucune réunion d'ouvriers n'avait eu lieu à Paris. A cette dernière date, une douzaine de corporations tentèrent de fonder à Paris le Cercle de l'Union syndicale ouvrière, dans un but d'arrangement à l'amiable de tous les différends avec les patrons. En 187^, les ouvriers envoyés à l'exposition de Vienne montraient, par la modération de leurs idées, que la défiance du gouvernement n'avait pas de raison d'être. En même temps quelques journalistes bourgeois, Barberet dans Le Rappel^ le journal Le Corsaire, entreprenaient la réorganisation des syndicats. Ils mettaient en évidence les résultats négatifs des grèves de 1868 à 1870. Dans les statuts syndicaux, le produit des cotisations, au lieu d'être employé à la grève, devait servir à créditer des ateliers coopératifs de production. On reconnaît là les idées de Bûchez et celles de Proudhon que les délégués socialistes .). BorHOEAi-. — Évol. du social. Uï
français représentaient au début dans l'Internationale, fondée en i864, dissoute en 1872. Pendant cette période d'accalmie il n'y eut pas de grève sérieuse dans l'industrie française.
En 1876 eut lieu à Paris le premier congrès général ouvrier. Il comprenait 255 délégués de Paris, do5 de la province; 101 syndicats, dont 3o de la province, y étaient représentés, ainsi que 4<> unions locales dénommées cercles d'études. Les irais du Congrès, organisé par le journal radical La Réforme, avaient été faits par Grémieux. L'ordre du jour du Congrès caractérise 1 esprit réformiste et modéré qui animait ses membres : travail des femmes, conseils de prud'hommes, destinés à donner une solution légale à tous les conflits entre le travail et le capital, apprentissage, enseignement professionnel, représentation directe du prolétariat au parlement, associations coopératives de consommation, de production, de crédit, caisse des retraites pour les invalides du travail, etc. Une fraction énorme de la population, disaient les congressistes, avait soif de réformes, voulait obtenir un travail plus rémunérateur, le droit complet de réunion et d'association, mais par voie légale, pacificatrice. Les théories révolutionnaires viennent de faux ouvriers, payés par les ennemis de la République. Cependant il est à noter que le courant coopéra teur, qui était l'état d'àme ouvrière de cette époque, fut enrayé précisément par Topposition doctrinale que lui firent les tenants du positivisme autoritaire, tels que M. Finance, alliés sur ce terrain avec les révolutionnaires. —
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En résumé ce Congrès, généralement approuvé par la presse de tous les partis, n'eut d'autres suites saisissables que la fondation du journal Le Prolétaire^ rédigé et dirigé par les membres et les délégués des syndicats ouvriers parisiens, Prudent-Dervillers, Adhémar Leclerc, Paulard, Chausse, Ribanier, Chabert, Joffrin, Labusquière, etc.. Une commission executive fut nommée afin de prendre contact avec les députés de gauche, Lockroy, Nadaud, pour représenter les intérêts ouvriers au parlement, en attendant qu'ils pussent être représentés directement. Un ouvrier horloger de Dijon avait demandé qu'on en finît avec les politiciens ambitieux qui se servaient du peuple pour arriver, et avait fait voter à Tunanimité le principe des candidatures ouvrières.
Le mouvement ouvrier semblait ainsi recommencer en France sous une forme exclusivement syndicale, à Timitation des Trade Unions et des associations allemandes de Schulze-Delitzscli.
On conçoit l'indignation des révolutionnaires réfugiés à l'étranger. La répression des participants de la Commune n'était pas encore terminée. Les révolutionnaires craignaient que la modération des ouvriers de Paris n'empêchât l'agitation en faveur de l'amnistie. Tout leur manquait : il ne lallait pas songer au suffrage universel, un suffrage de ruraux, contre lequel protestaient alors M. Guesde et M. Vaillant, 11 ne restait que les ouvriers, et ceux-ci se dérobaient. Les guides des syndicats semblaient prendre à tâche d'endormir le prolétariat. Un entend l'écho de ces plaintes
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et de ces récriminations dans une brochure « Les Syndicaux et leurs Congrès », signée la Commune révolutionnaire de Londres^ i4octobre 1876. « Dans la ville de la révolution, y est-il dit, cinq ans après la Commune, les syndicats viennent faire amende honorable, abjurer la Révolution. La solution qu'ils proposent à l'amélioration du travail n'est qu'un point de départ. Ils continuent l'œuvre des Internationaux de la section dite française, qui surent être agréables à l'empire, comme les syndicaux savent l'être à Versailles... » Les révolutionnaires accusaient en un mot les syndicaux de trahison, et se promettaient d'introduire dans le Congrès de Lyon, qui devait avoir lieu l'année suivante, des délégués sérieux.
Les militants, en effet, ne tardèrent pas, selon le mot pittoresque de Vaillant, à se « terrer » dans les syndicats; ils reparaîtront dans les congrès ouvriers avec le retour des proscrits-Le suffrage universel d'alors ne leur laissant aucune chance, ils cherchent dans les syndicats la seule force organisée et leur donnent un rôle politique. C'est là, d'après M. Vaillant, la principale cause de l'interruption et des échecs de l'organisation économique indépendante du prolétariat français.
Le mouvement sociaHste commençait à se développer dans l'ombre. De jeunes étudiants du quartier latin, M. Gabrielle Deville, un autre étudiant en droit devenu depuis professeur de Faculté, des journalistes, M. Jules Guesde, récemment initiés au marxisme, fondaient le journal L'Egalité en 1877. — Les théories collectivistes