Protocole du Congrès dt Francfort, p. loi
318 L'ÉVOLUTION DU SOCL\LISME
Breslau a donné aux marxistes français une leçon de franchise, en clouant hardiment ses couleurs collectivistes au grand mât, au lieu d'avoir deux pavillons qu'on hisse tour à tour, selon les parages.
Il y aurait, d'ailleurs, quelque naïveté à croire que c'est uniquement par fanatisme de vertu que le programme agraire a été repoussé à Breslau. De jeunes ambitieux étaient bien aises de tenir en échec les vieux chefs qui s'étaient imprudemment embarqués dans cette tactique. Si les sociahstes allemands jugeaient la situation aussi favorable pour eux qu'elle l'est peut-être en France, ils imiteraient sans doute les Français, et transigeraient avec les principes.
Quelle est mainlenant la portée du vote de Breslau ? Liebknecht nous disait : « Le rejet du programme est une grande faute ». Il pressentait les arguments que les conservateurs en devaient tirer : « Voyez, n'ont-ils pas manqué de dire aux petits paysans, les socialistes ne veulent rien faire pour vous, ils ne revendiquent rien dans l'intérêt de la culture du sol, de votre instruction professionnelle, de l'amélioration de votre crédit ; ils ne voudraient même pas empêcher les dégâts que vous fait le gibier ! »
Les journaux démocrates et non socialistes, tels que la Frankfurter Zr.itung\ et les libéraux, la Freisinnige Zeitung, l'organe de M. Richter, n'ont pas critiqué moins vivement la négation
J. 13 décembre 1895, n» 284,
stérile de la majorité du Congrès. Il faut, remarquent-ils, en retenir deux aveux : c'est d'abord qu'une contrée agricole, même médiocrement prospère, est un mauvais champ de propagande pour l'évangile collectiviste : un état paysan capable de vivre, est un obstacle insurmontable pour la propagande socialiste ; en second lieu, le parti démocrate socialiste s'est proclamé officiellement un parti révolutionnaire ouvrier. Schœnlank a dit le mot au Congrès de Breslau : « Vous faites une politique d'ouvriers de l'industrie. » L'ouvrier industriel se révolte, lorsqu'on lui demande de proclamer que le paysan, petit propriétaire, a les mêmes droits que lui. Il ne veut pas reconnaître ce que lui demandent Vollmar, et même Bebel et Liebknecht : que la démocratie socialiste est le parti de tous ceux qui souffrent misère. Il veut être un parti ouvrier fermé. Malgré la déclaration de Marx que le parti vise à affranchir toutes les classes, la démocratie socialiste ne représente que le combat des classes ouvrières. Violemment opposée en théorie à une politique de classe, elle fait, en pratique, une politique de classe; elle demande la protection des ouvriers, non des paysans. La théorie collectiviste n'accorde à l'individu que la propriété de quelques vêtements et des ustensiles de ménage, au delà de quoi elle ne reconnaît pas de droits de propriété privée, et ne veut rien favoriser, dans les cadres de la société actuelle, de ce qui sérail de nature à afferinir la petite propriété et à lui donner plus de valeur. Cette conclusion atteint l'artisan
el le peiil coiiiinerçanL Assurément c'était là une conséquence du programme cfErfurt ; mais dans leur agitation pratique les socialistes cherchaient à s'y soustraire. Ils ne le pourront plus désormais.
Le parti, conclut M. I^ichler, n'a plus qu'une unité purement extérieure. L'an passé, à Francfort, il y avait opposition entre les démocrates socialistes du Nord et ceux du Sud. Maintenant, il y a déchirure même parmi les Allemands du Nord, dans la direction berlinoise. Selon les règles parlementaires, Bebel et Liebknecht devraient cesser d'être à la tête du parti, ou renoncer à leurs opinions. Il y aurait grand intérêt à laisser celle opposition naturelle qui depuis cinq ans se manifeste au sein du parti, entre réformistes et révolutionnaires, se développer librement. Mais la politique de persécution à l'égard des socialistes forge la chaîne qui les unit.
Quel qu'ait été du reste le résultat du Congrès de Breslau, remarque la Nation^ les adversaires des socialistes en eussent tiré parti. Ils rejettent le programme agraire, on dit aussitôt : « Ils accentuent le principe révolutionnaire. » L'eùssent-ils accepté, on se fût écrié : « Ils vont gagner les voix des paysans, jamais ils n'ont été si dangereux. »
Si leurs adversaires sont toujours mécontents, eux se disent toujours contents, même lorsqu'ils sont battus. A entendre le journal officiel du parti, le Vorwaerts, qui a pour rédacteur en chef Liebknecht, le Congrès de Breslau marque une étape de plus dans la voie triomphale. Bebel et Liebk-
nccht, après avoir été mis en minorité, ont été réélus par le Congrès membres du comité directeur, ce qui prouve que la confiance en eux n'est nullement ébranlée.
On doit d'ailleurs se garder d'exagérer l'importance de ces représentations théâtrales qu'on appelle les Congrès. Ils se contredisent aisément d'une année à l'autre. Les démocrates socialistes déclarent avec enthousiasme, en 1894, qu'ils veulent s'occuper des paysans; en 1895, ils y renoncent. Vainqueurs à Francfort, battus à Breslau, les partisans du programme agraire comptaient prendre une revanche éclatante au Congrès de Gotha, où les délégués de l'Allemagne du Sud viendraient en grand nombre, et leur donneraient la majorité. Mais il n'en a plus été question.
Ecartée ou ajournée en théorie, la question agraire ne peut pas l'être en pratique : une fois ouverte, elle ne se fermera plus.
Jusqu'ici, le parti démocrate-socialiste n'a remporté de succès que dans les centres industriels. Rien n'est plus instructif qu'un regard jeté sur la carte électorale du Reichstag. On peut y lire que le tiers des députés socialistes a été nommé par des capitales, des grandes villes de commerce ou leurs environs immédiats. Un autre tiers vient des grandes contrées industrielles, de la Saxe, des pays rhénans et de l'Alsace. Le reste émane des districts en majorité industriels de l'Allemagne du Centre. Pas un seul arrondissement uniquement rural n'a élu un démocrate -socialiste au Reichstag, bien ([u'ici ou là les candidats socialistes aient obtenu j. BOUHDEAU. — Évol. du sociaL 21
322 L'ÉVOLUÏJON DU SOCIALISME
un nombre de voix important. Enfin, au Congrès de Breslau, il n'y avait pas un seul délégué paysan, et la question agraire s'est débattue entre docteurs d'Université. Les campagnes votent pour les catholiques et les conservateurs. Elles sont l'appui le plus ferme du trône et de l'autel. Les socialistes sont tenus d'en faire la conquête.
Un parti qui s'adresse aux opprimés ne peut rester stationnaire : il doit augmenter sans cesse; il vit d'enthousiasme et le gage de cet enthousiasme, c'est sa croissance, sans quoi les espérances qu'il fait luire aux yeux de ses partisans se perdent dans les brumes lointaines. Puis, pour être invicible, la démocratie socialiste a besoin de devenir la majorité légale : elle n'obtiendra jamais le pouvoir dans le Parlement, elle ne se conciliera jamais l'armée, si l'on parvient à écarter les paysans de son influence.
Tant que les paysans ne seront pas pour elle, ils seront contre elle : « Les souliers à clous des paysans, disait Schœnlank, sont aussi des réalités de fer, et si nous ne faisons pas une juste politique agraire, nous les aurons contre nous, quand les paysans décideront du combat entre le prolétariat et la bourgeoisie », comme ils l'ont déjà fait en 1848, et en 1871 contre la Commune de Paris.
Pour toutes ces raisons si graves la démocratie socialiste, ayant atteint sa limite chez les ouvriers de l'industrie, est obligée de sortir de l'étroite enceinte des villes. Il faut qu'elle augmente considérablement ses 1.800.000 voix, qui ne forment qu'un cinquième des dix millions d'électeurs de
TEmpire, elle a besoin tFappeler à elle les troupes de réserve considérables des journaliers et des petits paysans. Mais, pour cela, d'un parti de révolution le parti démocrate-socialiste doit se métamorphoser en un parti de réforme, s'accommoder de la propriété privée, se développer plus en largeur réformiste qu'en profondeur collectiviste, abandonner les rêves platoniques pour une politique pratique.
Le Congrès de Breslau a peut-être allongé la route qui mènera les socialistes aux champs : il ne l'a point barrée. L'ordre du jour de Kautsky n'écarte pas absolument la question agraire, ce serait insensé ; il se termine par un vœu qui est une concession à la minorité :
Le Congrès reconnaît que l'agriculture doit être régie par des lois spéciales différant de celles qui régissent l'industrie. Il est nécessaire d'étudier et d'approfondir ces lois, si le socialisme veut entreprendre une propagande efficace dans les campagnes. 11 charge donc le comité directeur, en utilisant les travaux de la commisssion agraire, de désigner un certain nombre de camarades compétents, qui étudieront à fond les questions agraires, et publieront le résultat de leurs études dans une série de brochures sur la politique agraire. Le Congrès vote un crédit à cet effet.
Que le programme ait été accepté ou non, croit-on enfin que cela change grand'cliose? Contrairement aux ouvriers anglais, qui ont une égale aversion pour le doctrinarisme et la phraséologie, les partis socialistes, en Allemagne et en France, se complaisent encore à des exercices scolas-
324 LEVOLUTION DU SOCIALISME
tiques, à des combats bruyants, à des joutes oratoires, à la fabrication de programmes longs d'une aune. Imagine-t-on les socialistes se répandant dans les villages, tirant un long papier de leurs poches, et se mettant à le commenter aux paysans? Ceux-ci, défiants de leur naturel, ajouteraient-ils foi à tant de promesses? Dans les contrées où les socialistes ont chance de gagner des voix, ils tiendront aux paysans le langage qui leur semblera le plus favorable, car il s'agit moins de ce que le parti veut que de ce qu'il peut.
Le même fait s'est produit lorsqu'il s'est agi des réformes ouvrières. Il a fallu de durs combats pour que le parti se décidât à promettre aux ouvriers de l'industrie une amélioration de leur sort avant l'ère collectivisle. En dépit du vieux programme marxiste et en contradiction avec lui, il faudra de même offrir quelque chose de positif au paysans.
Déjà les socialistes bavarois, ceux du centre de l'Allemagne, qui selon le mot du D' Schippel sont hypnotisés par les paysans, ceux de Munich, de Nuremberg, de Mayence, de Furth, se sont prononcés contre la décision de Breslau. A l'occasion d'un projet de loi sur l'assurance du bétail, le député socialiste Scherm a déclaré au Landtag de Bavière qu'il voterait cette assurance : « La cause du paysan et ses souffrances nous tiennent à cœur autant que celles des ouvriers des villes. Il s'agit de les empêcher de tomber dans le prolétariat. Le parti ouvrier n'est pas seulement le parti des ouvriers de l'industrie, c'est le parti de l'af-
franchissement politique et économique du peuple entier. » Et Scherm exprimait l'opinion unanime des socialistes bavarois, qui ont déclaré qu'ils continueraient, après comme avant, leur agitation parmi les paysans, et tiendraient les décisions du Congrès pour nulles et non avenues.
Cette question n'a plus été abordée dans les Congrès socialistes en Allemagne, et le Congrès international de Londres, tout en maintenant le principe de la propriété collective du sol comme le but vers lequel tend l'évolution de la propriété rurale, laisse aux socialistes de chaque région le soin de choisir le mode de propagande le plus favorable.
En dernière analyse, la question agraire, une fois posée chez les socialistes, a pour effet de faire éclater à leurs yeux la diversité, l'opposition des intérêts, la complexité des faits sociaux dans nos sociétés modernes.
Les utopies et les systèmes socialistes, qui devaient se produire par le fait des agglomérations ouvrières dans les usines, ne peuvent s'adapter au paysan isolé qui gratte son lopin de terre désespérément, et ne songe qu'à l'arrondir. L'ouvrier des villes et l'habitant des campagnes diffèrent de manière de vivre, de nature d'esprit, d'intérêts. Il n'est guère de revendications, d'organisations, de moyens de combat qui leur soient communs. La journée de huit heures serait inapplicable aux champs. Le paysan ne fait pas grève. Si les paysans gagnent de l'influence dans le parti socialiste, ils modifieront certainement ses
visées. Les masses rurales seront peut-être susceptibles de paralyser, ou du moins de transformer Faction révolutionnaire du prolétariat des villes.
Il ne faudrait pas d'ailleurs s'endormir dans une sécurité dangereuse. Les prolétaires agricoles sont loin d'être réfractaires au socialisme. En Italie, en Sicile, dans le sud de l'Espagne, ce sont les campagnes qui ont été envahies les premières par les théories socialistes. Il peut en être de même partout où il y aura des ouvriers misérables. Quant aux paysans petits propriétaires, leur esprit n'est plus le même qu'autrefois. L'Eglise perd sur eux de sa puissance, et l'ordre établi du respect qu'il leur imposait. L'école obligatoire leur apporte de nouvelles idées, le service militaire les met en contact avec les populations des villes. 11 n'est pas impossible que lei socialistes parviennent à entraîner les paysans, à déchaîner, comme à la fin du siècle dernier, la petite propriété contre la grande. « Tant que les convoitises seront excitées, dit Gournot, et n'exigeront pour se satisfaire que la ruine de ceux qu'on appelle les riches, il ne faudra pas compter sur une réaction; paysans et ouvriers des villes se mettront aisément d'accord. Mais on en a bientôt fini avec les riches en temps de révolution, et le moment viendra où, pour tenir les promesses faites, procurer aux ouvriers des grandes villes l'affranchissement des taxes, l'augmentation des salaires, la réduction des heures de travail, il faudra faire contribuer les paysans, qui
ne s'en soucieront nullement, et qui finiront par opposer la supériorité du nombre aux avantages de la discipline et de la concentration. Tous les systèmes se réprimeront ainsi à la longue, quoique, non sans de déplorables dommages, dans ce qu'ils ont de faux et d'excessif*. »
1. Nous nous sommes servi, pour cette étude du Protokoll ûber die Verhandlunqen des Parteilags des Sozial demokratischen Pafdei Deutschlands ahgehcdten zu Breslau, Berlin, 1893; et du Protocole du Congrès de Francfort, Berlin, 1894, l'un et l'autre à la Librairie du Vorwaerls.
Voir aussi l'article d'Engels dans la Neue Zeit, Stuttgart, 1894-93, n" 10.
Enfin, nous avons utilisé nos notes prises au Congrès, auquel nous avons assisté, envoyé en mission par le Musée Social.