CHAPITRE VI
TYPE BILATÉRAL VENTRAL — Suite —
Le système nerveux des insectes présente une très grande variété, et la chaîne ganglionnaire offre chez cts animaux tous les degrés intermédiaires entre une chaîne ganglionnaire allongée composée de renflements distincts et indépendants et une seule masse ganglionnaire. Ces deux types se retrouvent dans les larves des insectes, et il n'y a, pour s'en assurer, qu'à comparera ce point de vue le système nerveux de la larve de Tenebrio ou ver de farine et celui de la larve d'une volucelle. Chez la première (fig. 86), la chaîne ganglionnaire rappelle tout à fait le système nerveux des myriapodes. Tous les ganglions sont distincts, à l'exception des deux derniers, le onzième et le douzième, qui sont soudés ensemble pour former le ganglion caudal. Cette disposition se retrouve du reste chez la plupart des insectes, dans les premiers temps de la vie embryonnaire. Chez la seconde, au contraire (fig. 87), la concentration est à son maximum, tout le système nerveux étant représenté par une seule masse d'où naissent tous les filets nerveux du corps, disposition qui rappelle celle qu'on rencontre chez^ les araignées.
Les deux types extrêmes se rencontrent aussi dans
Fio. 86. Fie f 7. Fie. 88. Fie. 89.
Fie. S6. — Système nerveux de larve de tetiebrio (E. Blanchard).
Fio. 87. — Système nerveux de larve de voluceJe (Kûnckel d'Herculais).
Fœ. 88. — Système ner'seux de tenebrio adute (E. Blanchard).
Fie. 89. - St^icme nerveux de maucbe --Vg.^, ,y ^^^^
rinsecte parfait (fig. 88 et 89) : seulement la concentration n y arrive jamais, comme chez quelques larves, jusqu'à la fusion complète, et il y a toujours distinction entre la masse cérébrale formée par les ganglions sus et sous-œsophagiens et le reste des centres nerveux fusionnés en un seul gros ganglion situé dans le thorax, comme on le voit dans la mouche adulte (fig. 89).
Il est facile de suivre, dans les divers ordres d'insectes, les progrès de la concentration, depuis l'indépendance complète des ganglions jusqu a la concentration comme on la trouve dans la mouche. Cette concentration porte et sur la partie abdominale de la chaîne ganglionnaire et sur sa partie thoracique. Sur la partie abdominale on voit les ganglions se rapprocher et se souder entre eux de la façon suivante. Habituellement, la fusion commence par les ganglions caudaux et porte sur un plus ou moins grand nombre de ganglions, de sorte que le nombre des renflements abdominaux peut varier dans les différentes familles. Mais un fait important, c'est que ces ganglions abdominaux n'acquièrent jamais un volume considérable et que leur volume ne dépasse pas beaucoup celui des ganglions de la larve (fig. 90 et 91).
Les modifications qui se passent dans la partie thoracique des centres nerveux portent d'abord sur le volume des ganglions. Comparés à l'état larvaire, ils présentent une augmentation de volume considérable. C'est qu'en effet ils fournissent aux organes principaux du mouvement, pattes, ailes, balanciers et muscles respirateurs. Ces ganglions sont primitivement au nombre de trois, qui desservent les trois segments de la région thoracique, prothorax, mésotborax et métatborax, et ce nombre per-
Fw. 90. — Sjfitème nerveux de larve de Dyiisau (E. Blanchard).
Fie. 91. —> Sj-itème nerveux de Dytùeus adulte (E. Blanchard).
lia ANIMAUX A SYSTEME NERVEUX
siste dans beaucoup de familles. Mais ils peuvent aussi se rapprocher et se fusionner dans certaines espèces, de façon à constituer deux renflements thoraciques ou même une masse thoracique unique, comme dans la volucelle, par exemple.
Enfin, la concentration peut aller encore plus loin et amener la fusion en une seule de la masse abdominale et de la masse thoracique. 11 faut remarquer, du reste, que la plupart du temps, même quand les ganglions restent indépendants, le premier ganglion abdominal est soudé au troisième ganglion thoracique.
La division de la chaîne ganglionnaire en deux moitiés latérales se conserve quelquefois à l'état adulte, mais . le plus souvent la fusion des deux cordons longitudinaux en un seul paraît complète à un examen superficiel. Mais l'investigation histologique permettra toujours de constater la duplicité de la chaîne ganglionnaire.
Les faits que je viens d'énoncer montrent que le système nerveux de l'insecte à métamorphoses complètes diffère sensiblement de celui de l'insecte à l'état de larve et que la différence consiste essentiellement en une concentration, c'est-à-dire en une diminution du nombre des ganglions. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Dans certains cas, en effet, dans lesquels les ganglions sont chez la larve, réunis en une masse unique (fig. 92), on voit le nombre des ganglions augmenter par la disjonction et Técartement des centres nerveux qui étaient originairement confondus; c'est ce qu'on observe, par exemple, chez beaucoup de diptères, taons, etc.).
Chez tous les insectes, le cerveau a un caractère pair
et se compose de deux lobes plus ou moins évidents, situés en travers au-dessus de l'œsophage, et qui fournissent les nerfs anlennaires, les nerfs optiques et les nerfs de la lèvre supérieure.
Fie. 9:. — Embryon de diptère*
La forme la plus simple se rencontre chez les feWptèreSy comme les pucerons, la cochenille, etc., où il est réduit à un renflement bilobé, et c'est la forme qu'on retrouve aussi, du reste, dans les larves de beaucoup d'insectes supérieurs (fig. 93). Mais déjà chez la larve, comme on peut le voir dans la figure 93, le ganglion • céphalique est plus volumineux que les autres, et il en est de même du ganglion caudal constitué par la coalescence des derniers ganglions de la chaîne . Chez les Névroptères (libellules, etc.), le cerveau acquiert plus de développement, eu égard au ganglion sous-oesophagien. A l'origine des nerfs optiques, se trouve un renflement, lobe optique^ qui manque quelquefois dans les larves, ainsi dans les larves d'éphémères, mais qui existe toujours dans l'insecte parfait ; son volume est habi-
* «, vttellus; e^ cerveau;^, ganglion sousHssophagien ; gu à /xn, chaîne gangiionnaire; a/, antennes; mi, mandibule; ma, mâchoire;/, lèvre inférieure; i, tube digestif; a, anus(Weismann>.
ANIMAUX A SYSIEME NERVEUX
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tuellement assez considérable et quelquefois peut dépasser celui du cerveau lui-même.
Dans les Diptères (mouches, volucelles, etc.), le cerveau a la même disposition générale que chez les ncvroptères. Les lobes optiques, souvent très peu développés chez les larves, augmentent de volume peu à peu et chez ladulte acquièrent une certaine grosseur; mais ce n'est que dans les espèces supérieures qu'ils atteignent un volume plus considérable que celui du cerveau proprement dit. 11 n'y a pas en général, sauf dans les espèces les plus élevées dans la série, de renflements ou lobes antennaires, correspondant à l'origine des nerfs antennaires et encore, même dans ces espèces, ces renflements sont peu développés.
Les lobes antennaires et les lobes optiques sont plus volumineux chez les coléoptères et les lépidoptères; mais c'est chez les hyménoptères (fourmis, abeilles, guêpes) (fig. 94) que le cerveau atteint son maximum de développement. Son volume est considérable eu égard aux autres segments du système nerveux et il se divise en un certain nombre de renflements distincts. A la masse fondamentale qui constitue le cerveau proprement dit et qu'on î>eut appeler lobe central ou masse centrale, s'ajoutent trois renflements principaux, les lobes antennaires, les lobes optiques et les corps pédoncules {fig. 95). .
Les lobes antennaires sont situés à la partie antérieure; ils donnent naissance aux nerfs antennaires, et comme ilest à peu près démontré aujourd'hui que ces nerfs sont les nerfs de l'odorat, les lobes antennaires représentent les lobes olfactifs des vertébrés.
Les lobes optiques^ situés de côté, donnent naissance
BiAUMis, L'Evolution du système nerveux. 8
aux nerfs optiques et présentent les mêmes caractères que chez les atures insectes.
Fio. 95. — Cerveau de fourmi noire *
Les corps pédoticulés sont deux renflements arrondis situés à la partie supérieure et postérieure du cerveau, dont ils peuvent déjà se distinguer à l'œil nu. Dujardin, qui les a décrits le premier, y constata des empreintes qu'il compara à des circonvolutions, telles qu'on les observe sur les vertébrés supérieurs et y vit une ébauche d'hémisphères cérébraux, opinion qui me paraît peu vraisemblable. Je ferai seulement remarquer que si les corps pédoncules n'existent sous cette forme que chez les hyménoptères supérieurs, ils existent cependant, quoique moins développés, chez presque tous les insectes. On en retrouve même des traces chez les crustacés.
Une particularité remarquable dans le cerveau des in-
*B, corps pédoncules; E, lobe optique; F, nerf optique; C, lob« antennaire; un, nerf antennaire ; D, ganglion sous-œsophagien ; «, commissure unissant U cerreau au ganglion $ous-«sophagien ; *w. nerfs delà bouche; frin, nerô de U chaîo* ganglionnaire (Rabl-Ruckhard).
sectes, c'est l'absence d'organe nerveux central pour l'audition. Si, comme certaines expériences tendraient à le faire admettre, la sensibilité auditive doit être localisée chez eux dans les antennes comme l'olfaction, le lobule antennaire représenterait alors à la fois le centre olfactif et le centre auditif.
Le ganglion sous-œsophagien est réuni au cerveau par des commissures courtes et épaisses. Le système nerveux viscéral présente chez les insectes une certaine complexité; à l'état de développement complet, il se compose de deux parties qu'on peut jusqu'à un certain point rapprocher du pneumogastrique et du sympathique des vertébrés.
Il me parait inutile de passer en revue méthodiquement ordre par ordre le système nerveux des insectes; ce que je viens de dire suffit pour donner une idée précise de la disposition générale de ce système nerveux et des transformations qu'il présente. Mais avant de rechercher quels rapprochements on peut établir entre le système nerveux des insectes et celui des vertébrés, je ferai quelques remarques sur deux points particuliers.
Le premier concerne la concentration des centres nerveux. Cette concentration pourrait paraître au premier abord un perfectionnement. Mais en y regardant déplus près, on s'aperçoit facilement qu'il n'y a pas de rapport étroit entre le degré du développement organique et intellectuel des insectes et le degré de concentration de leur chaîne ganglionnaire. Ainsi les insectes les plus élevés dans la série, tels que les fourmis et les abeilles, présentent au contraire un isolement relatif de leurs ganglions qui les classe, au point de vue de l'organisation^
Il6 ANIMAUX A SYSTÈME NERVEUX
dans les formes intermédiaires. C'est dans le cerveau et non dans la chaîne ganglionnaire qu'il faut chercher les caractères distinctifs correspondant au développement de l'instinct et de l'intelligence.
Le deuxième point a trait à l'indépendance des divers segments de la chaîne ganglionnaire chez les insectes. A l'état de larve par lequel passent un grand nombre d'insectes, ils ressemblent beaucoup à des vers ou à des myriapodes: chaque segment du corps a, comme chez ces animaux, son ganglion ou plutôt sa paire ganglionnaire qui l'innerve; c'est ce qu'on observe chez les chenilles, par exeriiple. Mais mêmechez l'insecte parfait, cette segmentation se retrouve, quoiqu'à l'état concentré s\ l'on peut s'exprimer ainsi. Chacune des trois parties qui composent le corps de l'insecte, tête, thorax, abdomen, a en effet une vie propre et jusqu'à un certain point indépendante du reste. On peut s'en assurer facilement par l'expérimentation en séparant chacune de cts parties les unes des autres par deux sections transversales faites avec précaution, sur une guêpe ou sur une abeille par exemple. On voit alors chaque tronçon continuera vivre pendant un certain temps d'une vie tout à fait indépendante. La tête agite ses antennes, sort et rentre sa trompe, ouvre et ferme ses mandibules et ses mâchoires; le thorax continue à marcher et remue ses ailes; l'abdomen darde son aiguillon et tous ces mouvements augmentent d'intensité quand on irrite la surface de la coupe avec un peu d'alcool ou quand on excite parle contact la surface du segment correspondant. Les guêpes décapitées conservent tous les mouvements coordonnés des pattes, des ailes, de l'aiguillon; elles marchent
comme auparavant et se retournent quand on les met sur le dos. Il en est de même des mouches décapitées; elles brossent leur corps, lissent leurs ailes et font leur toilette comme si elles n'avaient subi aucune lésion. Les fourmis privées de leur abdomen courent, se battent, reconnaissent leurs compagnes, soignent leurs larves comme des fourmis intactes. Chez les abeilles et les guêpes, Fablation de l'abdomen produit des désordres plus grands; elles peuvent encore agiter leurs ailes» mais ne peuvent plus voler; elles peuvent encore marcher, mais leur marche est mal coordonnée ; mais ces troubles tiennent évidemment à une cause mécanique^ au défaut d'équilibre déterminé par l'ablation de l'abdomen.
Malgré cette indépendance relative des segments du corps et de leurs centres ganglionnaires, le cerveau n'en a pas moins la suprématie sur le reste du système nerveux et n'en exerce pas moins sur les autres ganglions une action directrice et coordinatrice. Cette influence prépondérante paraît se faire sentir non seulement pour tous les actes qui sont du ressort de l'intelligence et de l'instinct, mais encore pour certains actes de la vie végétative. Ainsi, si on plonge sous l'eau une abeille intacte, on voit au bout de quelque temps des mouvements dyspnéiques de l'abdomen * ; mais ces mouvements ne se produisent plus si on décapite Tabeille avant de la plonger sous l'eau; le centre respiratoire paraît donc chez ces animaux, comme chez les vertébrés, avoir son siège dans la partie céphalique du système nerveux.
i Chez CCS insectes, Tintroduction de l'air dans les trachées se fait par les mouvements des anneaux de l'abdomen qui s'écartent et se rapprochent alternativement.
Il8 ANIMAUX A SYSTÈME NERVEUX
Peut-on comparer le système nerveux des insectes à celui des vertébrés ety a-t-il, à ce point de vue, quelque ressemblance avec les deux classes? J'examinerai successivement la chaîne ganglionnaire, les ganglions sousœsophagiens et les ganglions cérébraux.
La chaîne ganglionnaire est évidemment l'homologue de la moelle épinière. Les ganglions qui la composent sont échelonnés par paires et réunis par des fibres commissurales, longitudinales et transversales. Les commissures longitudinales, comparables aux fibres longitudinales des cordons de la moelle, vont non seulement d'un ganglion au ganglion voisin; mais elles peuvent aussi dépasser un ou plusieurs ganglions sans s'y arrêter et réunir par conséquent des ganglions séparés les uns des autres par des ganglions intermédiaires. En outre, un certain nombre de ces fibres longitudinales se continuent directement avec les nerfs latéraux. Les commissures transversales réunissent, comme les commissures de la moelle, les ganglions d'une même paire.
Le ganglion sous-œsophagien, qui fournit les nerfs masticateurs et ceux de la déglutition, peut être considéré comme l'équivalent du bulbe rachidien et d'une partie de la protubérance. Le ganglion cérébral correspond au cerveau ; mais dans ce ganglion les homologies sont plus difficiles à saisir. Il en est cependant sur lesquelles il ne peut y avoir de doute. Ainsi le ganglion optique représente évidemment les masses nerveuses qui donnent naissance à la bandelette optique, c'est-à-dire les corps genouillés, et une partie de la couche optique et des tubercules quadrijumeaux. Pour le lobule olfactif, son assimilation au bulbe olfactif ne présente aucune
difficulté. Pour les corps pédoncules, il me semble difficile d'y voir une ébauche de circonvolutions cérébrales; celles-ci me paraissent plutôt avoir leurs homologues dans les couches de cellules corticales qui recouvrent toute la surface du cerveau et dans cette hypothèse les insectes rentreraient donc dans la catégorie des animaux à cerveau lisse. Les commissures qui rattachent le cerveau au ganglion sous-œsophagien correspondent aux pédoncules cérébraux.
Il faut remarquer que rien, dans le cerveau des insectes, ne rappelle les ventricules cérébraux, ces cavités qu'on rencontre dans le cerveau des vertébrés. Il y a donc certainement pour ces animaux un autre type de construction cérébrale qui ne permet qu'un rapprochement très lointain entre les deux formes de cerveau. Du reste, le développement pourrait seul donner des indications précises sur cette question; malheureusement jusqu'ici ce développement n'est connu que d'une façon très incomplète.
En résumé, les traits caractéristiques du cerveau des insectes sont les suivants :
Absence de ventricules ;
Absence de renflement auditif spécial ;
Séparation des ganglions d'origine des nerfs sensoriels;
Projection plus ou moins prononcée du ganglion optique.
Le développement que prend chez les insectes la vie de relation a pour condition un développement correspondant des divers appareils sensitifs. Nous allons les passer rapidement en revue.
La sensibilité tactile répartie sur toute la surface du corps se localise cependant d'une façon spéciale sur certains points, sur certains appendices, antennes, palpes, etc., qui sont pourvus à cet effet de poils tactiles et constituent de véritables organes du toucher comparables en délicatesse aux corpuscules du tact.
Les organes visuels des insectes consistent en yeux simples et en yeux composés (fig. 96).
an
Fio. 96. — Eitumble de tappareit visuel dt PabeiUe
Les j^eux simples, ocelles, stemmates, yeux letjfifêres, sont au nombre de deux à trois et situés sur la ligne médiane. Ils sont constitués de Textérieur à l'intérieur par une cornée, une lentille réfringente ou cristalline (improprement appelée cône) et une série de bâtonnets entourés par une gaine pigmentaire et qui aboutissent aux fibres nerveuses qui le mettent en connexion avec le lobule optique (fig. 97).
Les yeux composés ou à facettes sont immobiles et constitués par la réunion d'une infinité de petits yeux
* of, yeux à ftcettes; os^ ocelles; aitty antennes (Leydig).
Fie. 97. — OcdU. d'abeiUe *
* Le cristallin b a été soulevé avec le tégument général, a; c, cercle pigmen. taire de l'iris ; d, pigment choroîdien ; e, bâtonnets optiques ; /, couche ganglion» naire ; ^, nerf optique (Leydig).
simples (2000 à 6000) qui présentent la structure qui vient d'être décrite (fig. 98).
Fie. 98. — Schéma d*un ail composé éTaribropode *
La plupart des insectes possèdent les deux espèces d'yeux; quelques-uns cependant, comme certaines larves, n'ont que des yeux simples. Enfin il est même des espèces, comme les carabides anophthalmes, qui vivent dans les cavernes, qui sont tout à fait dépourvues d'organes visuels. Cependant des expériences précises ont permis de constater que, malgré cette absence d'yeux, ces animaux sont encore sensibles à la lumière ; ils sont, comme on l'a d\i, pbotodermatiques.
Il est assez difficile de savoir, avec cette structure des yeux à facettes, comment se fait la vision chez les insectes . Ce qui paraît certain, c'est qu'ils voient les mêmes rayons du spectre que nous et qu'ils n'en voient p^s d'autres que nous ; mais cette vision doit évidemment s'exercer dans des conditions particulières que nous ne pouvons soupçonner. Le pouvoir d'accommoder la vue
* C, cornée; fac, cônes; kr^ bâtonnets; P. gaines pigmentjires des bitoanets;/o, ganglion du nerf optique; no, nerf optique (Nuhn).
aux distances des objets paraît leur faire défaut et d'après les expériences de Lubbock sur les fourmis, leur vue serait très basse et aurait très peu de portée ; peutêtre rachètent-ils cette imperfection par une perception des petits détails que nous ne pouvons obtenir qu'à l'aide d'instruments grossissants. D'après Forel, ils ne distingueraient les contours que d'une façon vague et percevraient mieux les couleurs que les formes. La surface occupée sur la tête par les yeux composés, le volume considérable du ganglion optique eu égard au volume total du cerveau, indiquent a priori le rôle capital que doivent jouer chez ces animaux les sensations visuelles. Et pourtant quand on examine comparativement des insectes aveugles et des insectes voyants d'un groupe voisin, il est presque impossible de saisir des différences palpables dans leurs allures, leur marche, en un mot dans leur vie de relation.
De toutes les sensations, c'est peut-être Vodorat qui joue chez les insectes le rôle le plus considérable. Je ne m'arrêterai pas à rassembler ici toutes les preuves de la délicatesse de ce sens chez ces animaux, nié cependant encore tout récemment par quelques auteurs, et je ne peux que renvoyer aux ouvrages spéciaux et particulièrement aux travaux de Forel. En se basant plutôt sur des considérations théoriques que sur des observations rigoureuses, on Ta placé tantôt sur toute la surface du corps, tantôt à l'entrée des organes respiratoires, aux stigmates, tantôt dans la cavité buccale ; mais les expériences d'un grand nombre de naturalistes ont démontré d'une façon qui me paraît irréfutable que le siège de l'olfaction doit être placé dans les antennes. L'amputation
des antennes sur une mouche à viande ou sur une guêpe produit instantanément une perte complète de l'olfaction; si, comme la fait Balbiani, on approche d'une boîte remplie de femelles de bombyx une boîte remplie de mâles dont une partie a été privée de ses antennes, les
Fie. 99. — Extrimài S nue UMUnut de fourmi rouge *
mâles intacts s'agitent vivement et cherchent à s'échapper pour aller retrouver les femelles, tandis que les mâles privés d^antennes restent parfaitement immobiles sans donner aucun signe d'excitation. Qyandon examine les antennes, on y constate la présence de fossettes microscopiques a (fig. 99) au fond desquelles s'insèrent des
p^ poils tactiles ; o, cônes olfactifs ; a, fossettes au fond desquelles s'insèrent les olfactifs (Leydig).
organes particuliers, cônes olfactifs, 0, en rapport avec une fibre nerveuse terminale.
Le j^(?«/ existe certainement chez les insectes ; mais la localisation de ce sens n'est pas encore faite d'une façon certaine, quoiqu'on puisse sans crainte d'erreur l'attrîbuer à une des parties de la cavité buccale (langue, trompe, etc.).
Fio. lôo. — appareil auditif J'umt iautertlU *
Vaudition donne lieu à des incertitudes encore plus grandes. On ne peut refuser le sens de Touïe aux insectes, quoique, d'après les expériences de Lubbock, la sensibilité auditive soit très obtuse chez les abeilles, les guêpes et les fourmis; mais les sons mêmes qu'émettent les insectes démontrent chez eux l'existence de l'audition. On a localisé dans les antennes la sensibi-
* a, D«rf auditif terminé par un ganglion ; », c, i, les trots pièces chitlneuses situées à la surface du tympan ; e, châssis corné de la membrane du tympan. L'appareil est vu de l'intérieur et à un fiiible grossissement (Leydig).
lité auditive, mais jusqu'ici ii a été impossible d'y trouver d'organes auditifs particuliers, et ceux qu'on avait considérés comme tels ne sont en réalité autre chose que les organes olfactifs. Cependant, dans certains groupes ; l'existence d'organes auditifs a pu être constatée d'une façon positive, soit dans la partie postérieure du métathorax (^jrni/t/^5^ (fig. loo), soit dans les jambes antérieures (locustides, gryllides).
Un certain nombre d'insectes peuvent émettre des sons produits par des mécanismes variables. Ces sons consistent en bourdonnements, bruissements, stridulations, et quelquefois même en un véritable cri. La plupart du temps le cbant des insectes est en relation avec les manifestations sexuelles et §ert ordinairement au mâle pour appeler la femelle ; mais cts sons peuvent aussi traduire les émotions de l'animal, la joie, la peur, la colère; un grand nombre de diptères, sous l'influence de la peur, font entendre un piaulement aigu quand on les saisit ; le spbex à ailes jaunes pousse un petit cri allègre au moment d'entraîner sa proie dans son terrier; le sphinx atropos irrité fait entendre un sifflement strident, véritable cri de colère.
On trouve chez les insectes toutes les variétés de locomotion, depuis la reptation jusqu'au vol, «cette poésie du mouvement », et on constate chez eux une adaptation merveilleuse aux milieux dans lesquels ils sont appelés à vivre. Leurs mouvements sont servis du reste par un système musculaire incomparablement supérieur à celui des vertébrés au point de vue de la force et de l'agilité. Les expériences de Plateau ont mis en évidence et permis de mesurer cette puissance musculaire considérable ; le
hanneton traîne aisément une charge équivalant à quatorze fois son poids» l'abeiile encore plus. Certains insectes paraissent infatigables, et Ton voit des mouches voter et se balancer des heures entières sans s'arrêter un seul instant. Le taon suit et dépasse les meilleurs chevaux lancés au galop. Le système musculaire atteint chez ces animaux un remarquable degré de perfectionnement qui s'accorde bien avec le développement que présentent chez ces petits êtres les phénomènes de la vie de relation.
Ces phénomènes sont de deux ordres : phénomènes instinctifs, phénomènes psychiques.
Je ne m'étendrai pas sur les manifestations de l'instinct chez les insectes; ces faits sont tellement connus qu'il suffit de les mentionner. C'est surtout chez les insectes vivant en société comme les abeilles, les fourmis, etc., que les phénomènes instinctifs se montrent avec une intensité qui touche au merveilleux et qui ne se rencontre pas au même degré dans tout le reste de la série animale. Les ouvrages de Réaumur, d'Huber, de Forel, de Lubbock, etc., ont popularisé la vie des abeilles et des fourmis et fait connaître leur organisation sociale, leurs mœurs, leurs amours, leurs combats, leurs migrations, en un mot toutes les intéressantes péripéties de l'existence de ces curieux animaux.
Les phénomènes psychiques des insectes doivent nous arrêter plus longtemps. A ce point de vue, en effet, certains insectes, les abeilles, les fourmis, se rapprochent des vertébrés supérieurs et il faudrait aller jusqu'au chien, à l'éléphant, au singe pour trouver des termes de comparaison. Il est évident qu'un grand nombre de phé-
nomènes donnés vulgairement comme des phénomènes psychiques et cités comme des preuves d'intelligence, ne sont que des résultats de l'instinct ; mais parmi les actes de la vie des abeilles et des fourmis il en est cependant auxquels il est impossible de refuser le caraaère psychique, et ce n'est pas seulement chez les insectes supérieurs qu'on les constate, c'est aussi chez des espèces moins élevées dans la série et même chez des larves. La façon dont les nécrophores choisissent le terrain dans lequel ils enfouiront le cadavre de souris ou d oiseaux qu'ils ont trouvé, la manière dont ils se réunissent et travaillent en commun pour mener à bien cette importante opération, témoignent d'une entente mutuelle, d'un raisonnement assez développé, d'une adaptation de leurs efforts et de leur activité aux conditions variables qu'ils rencontrent et ne peuvent s'expliquer uniquement par la puissance aveugle de l'instinct. Les mêmes manifestations psychiques se retrouvent chez le bousier, qui construit, roule et défend sa pilule stercorale, et dont il faut lire dans J.-H. Fabre les intéressantes manœuvres*, dans le rynchite du bouleau, qui enroule sa feuille pour édifier le nid où il pondra ses œufs, dans la façon dont la mante et la larve de fourmilière guettent et saisissent leur proie. Mais c'est chez les abeilles, les guêpes, les fourmis, que l'activité psychique atteint son maximum. La mémoire se rencontre à un haut degré chez ces insectes. Les abeilles reconnaissent après un temps très long les endroits où elles ont fait leur récoltes; l'abeille maçonne, transportée à quatre kilomètres de son nid,
t J. H« Fabre, Souvenirs eniomologiques, 1879.
retrouve Tendroit précis où est placé son nid et y revient exactement; les habitantes d'une même fourmilière se reconnaissent encore après une absence de plusieurs mois. Les abeilles, les bourdons, les guêpes ellesmêmes, peuvent être apprivoisées; Muller avait ainsi apprivoisé toute une colonie de guêpes, et l'une d'entre elles se laissait même caresser du bout du doigt et prenait sa nourriture dans la main. Lubbock rapporte un fait du même genre. Les fourmis, les abeilles, les carabes même semblent pouvoir communiquer les uns avec les autres, sans qu*il soit possible de savoir comment peut se faire cette communication, car le prétendu langage des fourmis, admis par quelques auteurs, n'a jamais pu être démontré. Ce qui paraît certain, c'est que les mouvements des antennes sont les moyens de cette communication et constituent une sorte de langage spécial auquel Huber a donné le nom de langage antennal. Mais ces moyens de communication se réduisent évidemment à quelques idées très simples, et la plupart des faits qu'on a voulu expliquer par un langage réel s'expliquent beaucoup mieux par une délicatesse particulière des yeux et surtout de l'odorat. Quant a la compassion des abeilles et des fourmis les unes pour les autres, quoiqu'on ait cité un certain nombre de faits qui semblent en effet en indiquer l'existence, il y a lieu de foire des réserves en attendant des observations plus rigoureuses et plus multipliées, et d'autres faits semblent indiquer, au contraire, une indifférence complète pour leurs semblables. Le transport mutuel des fourmis, les jeux gymnastiques auxquels elles se livrent entre elles, constituent aussi un des phénomènes les plus curieux de leur vie de
BcAOWiS, L'Evolution du système nerveux. 9
relation et qu'il est difficile d'interpréter à Taide de l'instinct seul. Mais à côté de ces passions bienfaisantes, on rencontré chez ces petits êtres, absolument comme chez l'homme, les passions brutales, la colère, le vol, la combativité, la férocité. On sait les combats acharnés des lucanes, .des grillons, des reines d'abeilles, et les véritables batailles rangées que se livrent entre elles les fourmilières rivales et dans lesquelles, pour se passer dans les infiniment petits, on n'en retrouve pas moins toutes les horreurs et tous les carnages de nos champs de bataille humains. Chez ces animaux, comme chez nous, il y a des voleurs qui, soit individuellement, soit par bandes organisées, s'introduisent dans les ruches et les mettent au pillage ; souvent même, après avoir défendu leur ruche jusqu'au dernier moment, les victimes. se voyant les plus faibles et ne pouvant résister, se mettent, en désespoir de cause, à imiter leurs voleurs et à participer elles-mêmes au pillage de leur propre ruche. Toutes ces manifestations instinctives et psychiques ont pour condition une organisation cérébrale développée ; mais quand on veut rattacher chacune de ces deux manifestations à des régions déterminées du cerveau, on se trouve en présence de très grandes difficultés. J'ai indiqué plus haut l'opinion des auteurs qui placeraient dans les corps pédoncules le siège de l'intelligence et les rapprocheraient par là des hémisphères cérébraux ; mais, pour ma part, je serais plus disposé à localiser l'activité psychique dans les cellules corticales du cerveau et à faire des corps pédoncules l'équivalent du cervelet.