Becq de Fouquières, p
2. Je dois reconnaître pourtant que cctle théorie est partagée par M. Faguet : • Les e muets sont les fortes césures des vers français; elles (les syllabes muettes) rendent la césure plus forte lorsqu'elles sont placées à la césure; elles font alors comme un trou dans le vers.
• Hugo a tiré de ce secret des beautés rythmiques de premier ordre. Il avait dit dans Manon :
C'est raiïaire du corps, mais que m'importe à moi! Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière, L'âme lève du doigt le couvercle de pierre, Et s'envo | le! » | — • Monsieur le conseiller du Roi! •
Dix-neuvième siècle^ Lecène et Oudin, 1893, p. 245.
i — 4 — 7 Puis, I chaque canard | prend ce bâton par un bout. (111, 15, 20.)
4—7 — 4 Et, I si la qualité de vierge | est souhaitable. (VI, 295, 314.)
N*avoir | que ses moutons et son chien | pour témoins. (I, 131, 41.) Qu'on crut | qu'un tel discours méritait. | On choisit. (III, 152, 89.) Le chat | était souvent agacé | par Toiseau. (III, 197, 4.)
J'en vois deux, | dont Tune | est qu'entre nos ennemis. (III, 157, 36.)
Mais un canal | formé par une source pure. (I, 92, 14.) L'imprudent Malc, | voulant mettre à couvert son âme. (M, 293, 282.)
C'est assez, | me dira quelqu'un de nos auteurs. (I, 131, 32.)
Miroirs, | de nos défauts les peintres légitimes. (I, 93, 26.)
Nous avons déjà vu dans Corneille de ces vers peu harmonieux, que, faute d'un meilleur terme, j'ai baptisés : anaorphes. Ils choquent Tharmonie : ils choquent Toreille. Peut-être ma façon de les scander paraîtra à quelques-uns choquer sinon le bon sens, du moins une vénérable tradition.
Je répondrai que les césures dépendent, non de l'harmonie, qui esl très subjective, et permet bien des interprétations, également plausibles, mais du sens, sur lequel il est rarement permis d'avoir deux opinions, car une seule est vraie *.
Pourlant, en reprenant presque tous les exemples que j'ai cités, on pourrait, sans trop altérer la pensée, conserver les césures que j'ai indiquées en vue de la parfaite clarté du sens, et en ajouter une, plus ou moins forte, après le sixième pied, en vue de retrouver l'harmonie classique de l'alexandrin tel que l'ont rêvé Malherbe, Boileau,
1. On peut seulement différer d'opinion sur telle ou telle coupe de vers lorsque l'on peut tirer du texte deux variantes de la même pensée. Ainsi on peut lire de deux façons le vers suivant,
Maudit chkteaul — maudit amour! — maudit \oyage. (VII, 385, 1246.) Maudit — château! — maudiï — amour! — m&udit — voyage,
suivant que Ton veut insister sur le nombre des choses que Ton peut maudire, ou sur la répétition de l'idée de malédiction. Mais ces cas sont rares; et presque toujours le sens indique une seule façon de couper le vers.
et leur école. Mais, ce faisant, on trahirait, je crois, les intentions du poêle, aussi complètement que si Ton se livrait à la même besogne sur les vers de Hugo : ils pourraient presque tous, même les plus romantiques, recevoir sans trop de gêne celle césure de surcharge. Et pourtant, ce serait aller contre la volonté bien arrêtée de Hugo, que de rétablir parlout une coupe qu'il préférait abandonner de temps en temps.
Lorsque La Fontaine se conforme à la règle de Thémistiche, il le fait si nettement que les plus décidés partisans de la prosodie moderne ne pourraient, à moins de paradoxe médiocre, découper le moindre alexandrin ternaire dans ces deux hémistiches. Lorsque, au contraire, il affranchit du même coup sa pensée et sa forme d'une entrave aussi rigoureuse, il faut le suivre et ne pas essayer de Tenchatner malgré lui.
Il faut de plus éviter de tomber dans Terreur qui consisterait à croire que toute syllabe accentuée dans un mot de valeur détermine toujours une césure. On peut, sans arrêter la cadence du vers, sans suspendre la régularité du débit, souligner en passant d'une inflexion de voix un mot après lequel il est pourtant interdit de s'arrêter, parce que le sens vous ordonne de marcher encore; il y a dans les citations que je viens de faire un certain nombre d'alexandrins ternaires qui pourraient paraître quaternaires, si l'on faisait la faute de confondre la syllabe accentuée, placée à Thémistiche, avec une césure.
Enfln, il faut, bon gré mal gré, se résoudre à placer les césures aussi irrégulièrement que je l'ai fait, si l'on veut lire tout haut, et bien lire, les vers de La Fontaine. J'ai entendu M. Legouvé émielter, pour ainsi dire, les alexandrins du poète, et la pensée n'en paraissait que plus forte, plus vive, plus poétique. Qui aurait essayé après cela de lire les mêmes vers sur Téternelle mesure à deux temps de Malherbe, aurait semblé vouloir parodier La Fontaine. J'en appelle à quiconque a lu tout haut une fable devant un public d'auditeurs, ou une classe d'élèves : on est obligé de couper ailleurs qu'à l'hémistiche plus d'un de ces vers, si l'on veut qu'ils portent.
Ce qui vient encore, je pense, corroborer la théorie que je présente, c'est la coupe du vers de dix syllabes. On se rappelle que Malherbe voulait que l'on plarût une césure après le quatrième pied, et nulle part ailleurs. Or, après avoir reconnu que La Fon-
iiO LA FONTAINE.
laioe coope aiim la plus grande partie de se< vers dêcasTlIabes \, je ferai remarquer que le poète pbee quelqueiob cette oèsme unique autre part qu'a sa place l^ale '.
Sa face | était de pleurs toute baignée. (i« 3^. 39. >
D'autres fois, outre la césure du quatrième pied, La Fonta'me en imagine d'autres.
4 — 3 — 3 i.es Tents me sont | moins qa*à tous | redoatal>les. *i. t2T. 20.)
4 — 4 — 2 Mit en dépôt | an cent de fer | un jour. lU, 355, §6 »
Ou encore cette première partie est divisée elle-même :
2 — 2 — 6 Ami, I dît-il, | je sais qoe tu me quittes. «U, 304, 28.)
Qui, I maudissant | sa curiosité. (Il, 365, 57.)
Enfin certaines coupes sont plus irrégulières encore, comme celle ci :
Un loup I n'avait que les os | et la peau, d, 70, I.)
Ces exceptions, rares en somme dans le décasyllabe, sont, au contraire, assez nombreuses pour former une partie de la règle dans le vers de huit pieds. La Fontaine semble s'être travaillé à modifier à Tinfini la règle si étroite de Malherbe qui, là encore, propose de couper le vers en deux hémistiches. On voit d1ci la monotonie d'un pareil ron-ron, si j'ose m'exprimer ainsi. Rien n'égale au contraire Tadmirable variété des coupes que La Fontaine a eu le talent d'introduire dans ce vers si court, partant réfractaire, pour un observateur superficiel, aux combinaisons harmonieuses. Par l'heureux emploi qu'il en a su tirer, notre poète a fait de l'octosyllabe son vers par excellence '. On est surpris en effet de constater que Tingénio-
1. Exemple vingt-quatre vers de suite, ainsi coupés, au tome I, p. 115, 116, et rinquante-trois semblables, à la file, au tome III, p. 273-379.
2. La Fontaine revenait ainsi plus ou moins consciemment aux libertés de 1 ^ancienne prosodie. — Cf. Gaston Paris, Étude sur le rôle de Vaccent latin dans in lantfue française^ 1862, p. 112, 113.