Ibid,, p. 37 et 38, note
Comme celle Ihéoric esl ingénieuse, et fort séduisante au premier abord, il ne faut plus nous contenter de simples expériences faites au hasard ; prenons tout un livre de fables, le premier par exemple.
Le quatrain prédomine, il est vrai, et c'est tout naturel, car, sauf les cas de redoublement de rime, deux rimes masculines el deux rimes féminines, quel que soit leur entrelacement, forment un quatrain. Ces éléments de quatre vers sont assez peu sensibles du resle, à cause du mélange des mètres. Mais surlout on ne peut admettre que La Fontaine débute presque toujours par un quatrain. Car, sur les vingt-deux fables qui composent le premier livre, la remarque n'est juste que pour la moitié des pièces, exactement. Les onze autres commencent par d'autres combinaisons.
Quant à ces éléments formés de plusieurs vers écrits sur les mômes rimes, je ne sais si Ton peut les appeler des strophes. Car, dans le courant de la fable, Tœil d'un lecteur môme prévenu a de la diftîcullé à distinguer quelque chose qui ressemble à une strophe. L'oreille non plus n'y reconnaît guère un mouvement lyrique, un rythme très différent du reste. Je prends par exemple les neuf premiers vers de la fable du Renard et du Corbeau : ils forment un tout, puisque les huit premiers sont écrits sur la môme rime féminine, et que le neuvième leur est uni par le sens. Et pourtant on ne sent pas du tout la moindre différence entre cette espèce de strophe, et le mouvement qui suit, parce que le dernier vers fait bien partie de la phrase, mais non pas de la strophe de huit vers : au point de vue du rythme, il se rattache au quatrain qui vient après. Or une strophe n'existe que lorsqu'elle est nettement séparée de ce qui précède et de ce qui suit, soit par une unité rythmique très sensible, soit par la pensée. Nous ne trouvons ni l'un ni l'autre de ces deux éléments indispensables dans le passage suivant :
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard par Todeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
u Hé! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous Mes le Phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mois le Corbeau ne se sent pas de joie;
Et pour montrer sa belle voix, H ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. (I, 62.)
Voici le plan de ces douze vers :
0 ée
ée.
Le sens séparanl très nettement le neuvième vers du quatrain auquel il se rattache par la rime, et le soudant aux huit premiers avec lesquels il n'a aucun rapport rythmique, on voit qu'on n'a pas là une strophe de huit vers suivie d'un quatrain, mais bien des vers libres.
Tout aulre est la théorie de M. Legouvé. Son idée prend la forme d*une image : il compare l'alexandrin au cheval de cirque monté par Baucher, et le vers libre au cheval lancé dans l'espace par M. d'Aure. J'aime mieux la doctrine, dégagée de la comparaison, que M. Legouvé expose ensuite. Je n'en suis pas du reste tout à fait partisan : « L'artiste, d'autant plus sévère vis-à-vis de lui-même qu'il n'a pas d'autre maître que lui, doit donc relever le laisser-aller du rythme, soit par une plus grande richesse de rimes, soit par une plus grande justesse d'expression, de sorte qu'on sente toujours la fermeté sous la grâce, et l'art sous l'abandon '. » M. Legouvé a plus fait, pour Tintelligence des vers de La Fontaine, par ses leçons sur l'art de la lecture en général que par ses enseignements spéciaux sur la métrique du poète. Je ne crois pas en effet que Ton puisse relever les moindres traces d'abandon ni de laisser-aller dans le rythme des fables; que le génie nerveux de La Fontaine puisse se caractériser par des expressions qui conviendraient mieux à la manière floue de Florian.
Th. de Banville a mieux vu tout ce qu'il y avait d'art savant, de virtuosité inimitable dans l'apparente facilité de La Fontaine. « A propos du fabuliste, l'aimable mot naïveté vient tout de suite sous la plume. Il est très vrai qu'il arrive à la naïveté à force d'art, mais de là mille écrivains ont conclu que La Fontaine était un homme naïf, s'ignorant lui-même et produisant ses fables à la grâce de Dieu, comme un champ produit des coquelicots et des pâquerettes.
i. Art de la lecture, 2® édition, p. 132.
Ce n'est pas là-dessus, hélas, qu'on trompera un versificateur de profession, qui peut apprécier les formidables efforts qu'a demandés la création * du vers libre^ où le lecteur vulgaire ne voit qu'une succession de vers inégaux assemblés sans règle et au caprice du poète ! Cette fusion intime de tous les rythmes, où le vêtement de la pensée change avec la pensée elle-même, qu'harmonise la force inouïe du mouvement, c'est le dernier mot de Tart le plus savant et le plus compliqué, et la seule vue de difficultés pareilles donne le vertige *. » La caution n'est pas bourgeoise : mais l'explication manque : cette habileté de La Fontaine, Th. de Banville la sent plutôt qu'il ne la fait comprendre, et demande en somme qu'on l'en croie sur parole.
Tous les jugements que je viens d'énumérer, si différents qu'ils soient sur le mérite de La Fontaine, s'accordent pourtant en un point. Leurs auteurs admirent La Fontaine, et reconnaissent en lui un maître. Critiques ou créateurs, tous s'inclinent devant son génie. Dans ce concert presque unanime, une seule note éclate, discordante : et c'est Lamartine qui la pousse. Il était difficile que ce disert improvisateur pût apprécier justement le talent du travailleur le plus sobre et le plus réfléchi; que ce peintre de fresques bien vite pâlies par quelques années, eût pu admettre l'infinie supériorité du miniaturiste dont les petits chefs-d'œuvre défient les siècles, et paraissent maintenant plus frais encore qu'à l'époque où ils ont paru, ayant conquis celte seconde jeunesse, ce renouveau que donne l'immortalité. Donc Lamartine n'a pas craint de dire dans la préface des Méditations : « On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient ' ». La seule critique qui vaille la peine d'être relevée là dedans, et réfutée, c'est que la dyssymétrîe de ces vers imprimés est rebutante pour l'œil. Encore ce reproche est-il un peu puéril. Car, à ce compte, les alexandrins de Lamartine ne pourraient plaire à l'œil que s'ils étaient aussi bien alignés à droite qu'à gauche. Même en se plaçant à un point de vue aussi rétréci pour juger de la grâce des vers, on ne
1. n serait bon de ne pas oublier, sinon le créateur du genre, du moins le prédécesseur de La Fon laine : Corneille.