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Pourquoi non? Très souvent L'ode est chose pénible, et surtout dans le grand. (VU, 165-166.)
Enfin, en 1687, dans son épître à Huet, il constate, toujours sans l'amertume qu'apporterait un « professionnel » à pareil aveu, que ce genre ne s'est pas relevé :
Quant aux autres talents, l'ode, qui baisse un peu,
Veut de la patience; et nos gens ont du feu. (IX, 205, 91.)
Si La Fontaine se résigne facilement à la décadence de l'ode, c'est qu'elle l'intéresse peu : en effet les pièces écrites en strophes occupent peu de place dans les œuvres de La Fontaine comme qualité et comme quantité. Son « Ode anacréontique à madame la Surintendante sur ce qu'elle est accouchée avant terme, dans le carrosse, en revenant de Toulouse », n'a rien de lyrique, ni même d'anacréontique. Ces quatrains d'alexandrins à rimes croisées n*ont pas grand mouvement comme rythme, et la pensée n'a pas un relief très net. La seule stance intéressante est celle où apparaît à pur et à plein l'invincible dégoût de La Fontaine pour les enfants : car voici ce qu'il trouve pour consoler la mère :
Dites-nous s*il devait être fille ou garçon,
Et si c*est d'un Amour, ou si c'est d'une Grâce,
Que vous avez perdu Tétofle et la façon,
A quelque autre poupon laissant vide la place. (VIII, 378, 43.)
L'ode pour la paix, également en quatrains, mais en vers de huit pieds, est une simple bergerie; car, si le début rappelle Malherbe, le ton change vite :
Le noir démon des combats
Va quitter cette contrée ;
Nous reverrons ici-bas
Régner la déesse Astrée. (VIÎI, 380, i,)
Que demande-t-il à cette divinité?
Chasse des soldats gloutons
La troupe fièrc et hagarde.
Qui mange tous mes moutons,
Et bat celui qui les garde. (VIII, 381, 21.)
Nouvel effort en 1661 : pour acquitter un des quartiers de sa pension, La Fontaine compose une ode en Thonneur du mariage d'Henriette d'Angleterre. Sa muse endosse le grand manteau de cour : mais cette strophe de dix vers de huit pieds semble bien l'embarrasser. Le sujet du reste est à moitié ingrat : .faire l'éloge du triste frère du roi est chose impossible, même pour un courtisan; le poète s'en tire comme son Simonide : il se rejette sur l'éloge de Madame : mais, gêné par l'étiquette, La Fontaine, mauvais complimenteur, se croit tenu aux comparaisons mythologiques :
Elle reçut la beauté
De la reine de Cythère,
De Junon la majesté.
Des Grâces le don de plaire;
L'éclat fut pris du Soleil,
Et TAurore au teint vermeil
Donna les lèvres de roses :
Lorsque d*un mélange heureux
Le Ciel eut uni ces choses
Il en devint amoureux. (VIII, 385, 21.)
C'est commencer comme Malherbe, et finir comme Voiture. La pointe est agréable, heureuse, mais peu lyrique. Il en est de même, pour les défauts, de l'ode adressée au roi en faveur de
Fouquet : le sentiment qui Tinspire est beau; mais la strophe classique ne paraît guère décidément le propre de La Fontaine; car on y peut relever à peine quatre vers qui soient au-dessus du médiocre :
L*Ainour est fils de la Clémence;
La Clémence est fille des Dieux :
Sans elle toute leur puissance
Ne serait qu'un titre odieux. (VIII, 392, 51.)
Fouquet n'était pas content de celte ode, et on le comprend facilement. Par contre, on cherche vainement ce qui, dans cette pièce, a pu lui sembler « trop poétique * ».
Quant aux paraphrases du Dies Iras et du psaume Diligam te, Domine, on peut penser que La Fontaine aurait dû se contenter de faire pénitence pour son propre compte, sans imposer à ses lecteurs ces deux petites mortifications '.
La forme de la strophe, on le voit, paraît avoir peu convenu au talent souple de La Fontaine. Mais, parce qu*il n'a pas réussi dans l'ode, malgré sa patience, est-ce une raison de croire qu'il n'avait pas assez de feu pour atteindre à la grandeur lyrique? La Fontaine a pensé que le lyrisme pouvait trouver place môme dans les fables, animer môme le vers libre : c'est ce qu'il semble indiquer modestement lui-même: .
Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope ^
Les dons qu'à ses amants cette muse a promis,
Je les consacrerais aux mensonges d'Esope :
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. (L 129.)
1. • Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer en cas que l'on lui présente mon ode; ce que je n'ai jamais prétendu. Que pourraient ajouter les Muses aux sollicitations qu'on fera pour vous? Car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s'y emploient. J'ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse : vous savez assez quel intérêt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or ce sont les traits de poésie qui font valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein, même aux endroits où il parle au Roi. - (Lettre de La Fontaine «i Fouquet, IX, 355.)
2. On ne saurait juger la plus faible des deux mieux que ne l'a fait M. Ménard : • Sa paraphrase sacrée... n'a pas besoin d'être comparée à celle de Racine pour paraître faible. C'est à se demander si elle ne serait pas l'œuvre de quelqu'un des messieurs de Port-Royal, qu'il se serait contenté de signer après l'avoir un peu retouchée. Ou bien, en rempliss:int la pieuse tÀche, il rêvait à quelque autre chose, de beaucoup moins édifiant peut-être. > (Notice biographique ^ I, cm.)
3. « Muse de l'épopée », dit la note; « Muse de la poésie héroïque et de l'élo-
Sans doute le mouvement lyrique disparaît presque aussitôt quHl a paru, et ne soulève guère que les deux premiers vers. Mais n'y sentons-nous pas tout Télan du superbe passage de Musset :
Quand Horace, Lucrèce elle vieil Épicure, Assis à mes côtés, m'appelleraient heureux, Et quand ces grands amants de Tantique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux, Je leur dirais à tous, etc. *.
Tantôt ce sont des vers isolés, où Ton sent passer le frisson sacré de Iode :
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole. (II, 73, 3.)
Tantôt ce sont des passages entiers soulevés par un élan de lyrisme, lorsque Tidée se relève et grandit tout à coup :
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? (f, 168, 18.)
La lyre de La Fontaine a même une corde de fer : on Tentend vibrer à la fin de la fable du Serpent et de la Lime :
Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,
Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages?
Ils sont pour vous d'airain, d*acier, de diamant.
Quelquefois La Fontaine se rapproche plutôt de la poésie mélique; on entend alors comme un écho des odes d'Horace :
C'est ainsi que ma Muse, aux bords d'une onde pure,
Traduisait en langue des Dieux
Tout ce que disent sous les cicux Tant d'êtres empruntant la voix de la Nature '.
quence •, dit la note 6 du tome VII, p. 16i. Mais La Fontaine lui fait jouer le rôle de la Muse lyrique, dans Clymène.
\, UEspoir en Dieu,
2. III, 167. N'est-ce pas du reste à lui-même qu'il pense, et à Racine, lorsqu'il dit, dans les Amours de Psyché : « Ils penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acante avait quelque chose de plus touchant, Poliphile de plus fleuri »?
D'autres fois, c'est un souvenir de Virgile, qui a su, lui aussi, prendre au lyrisme son charme, et non sa forme :
Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, oe pourrai-je jamais. Loin du monde et du bruit, goûter Tombre et le frais? Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles? (III, 420.)
Je ne voudrais pas pourtant, en réagissant contre Terreur de ceux qui prétendraient enfermer La Fontaine dans les limites mesquines de la poésie didactique, tomber dans le défaut opposé, exagérer le lyrisme de notre poète, en faire un romantique de 1830. Pour mieux sentir toute la différence qui sépare de Tagitation lyrique moderne le mouvement de la pensée chez notre poète, on peut les comparer -dans deux passages qui, sans être identiques, présentent une lointaine analogie. Chez La Fontaine, les trois jeunes hommes disent au vieillard :
Quittez le long espoir et les vastes pensées;
Tout cela ne convient qu'à nous.
— Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également, etc.
Ce n'est pas pour le plaisir de faire un rapprochement frivole, genre justement démodé, mais pour mieux faire sentir la différence d'excitation cérébrale entre les deux poètes et les deux époques, que je comparerai un mouvement semblable, mutatis mutandiSj chez V. Hugo :
Il cria tout joyeux avec un air sublime : — L'avenir! l'avenir! Tavenir est à moi!
Non, l'avenir n*est à personnel
Sire ! l'avenir est à Dieu !
A chaque fois que l'heure sonne.
Tout ici -bas nous dit adieu.
L'avenir! l'avenir! mystère, etc. *.
La pensée, chez La Fontaine, n'a pas de pareils rebondissements. Peut-être reprend-il ses avantages sur d'autres points. Alors que le lyrisme de la pensée est quelquefois prolongé chez V. Hugo par le lyrisme de la forme, en d'autres termes, alors que la forme continue
i. Chants du crépuscule : Napoléon II, poésie, t. III, p. 47.
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quelquefois à être lyrique lorsque la pensée ne Test plus; chez La Fontaine, grâce à la ductilité de son vers libre qui se modifie à l^infini au gré de l'idée qu'il exprime, le lyrisme apparaît au moment précis où il est bien à sa place, puis la pensée reprend son niveau ordinaire : cela permet à La Fontaine de rester naturel, tout en atteignant par instants la grandeur de Todc. Cette heureuse souplesse que Shakespeare donne aux poèmes dramatiques par le mélange de la poésie et de la prose, La Fontaine la transporte dans la poésie lyrique grùce à son vers libre. Aussi n'a-t-il pas craint de composer son Ode pour la paix en strophes si peu semblables entre elles comme nombre de vers, entrelacement de mètres et de rimes, que Ton peut se demander si nous n'avons pas là moins une ode divisée en strophes que des vers libres, lyriques quand la pensée grandit, doux comme une élégie par instants, ou simples comme une idylle. C'est toute la lyre *.
On voit à quelle distance de Malherbe nous sommes arrivés. Du reste, dès 1658, La Fontaine expliquait comment il entendait suivre son prédécesseur,
Proximus huic, longo sed proximus intervallo :
C'est dans sa comédie de Clymène ' :
APOLLON
Votre tour est venu, Calliope : essayez
Ud de ces deux chemins qu'aux auteurs ont frayés
Deux écrivains fameux; je veux dire Malherbe,
Qui louait ses héros en un style superbe ;
Et puis maître Vincent, qui même aurait loué
Proserpine et Piulon en un style enjoué.