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CHAPITRE IV

Avant-Propos.

Outre Tinlérét que présente cette prosodie parliciilicrc dans Thistoire de révolution du vers classique, il est encore utile, pour apprécier la poésie de notre grand comique, et pour comprendre les nuances de sa pensée exprimée en vers, d'étudier le mécanisme de ce vers.

Au début, il est essentiellement libre * : Molière, qui n'a jamais été un homofic d'école, un esprit à la suite, est loin d'être un disciple de Malherbe ^; il semble qu'il doive davantage à Corneille : ce n'est pas inutilement que, comme acteur, il apprenait et débitait les vers de Corneille : comme auteur, il ne pouvait guère ne pas en retenir quelque chose; celte harmonie, ces coupes, qu'il avait dans l'oreille, il devait les avoir également dans l'esprit.

Quant aux théories antérieures à Molière, quoiqu'elles n'aient pas eu grande influence sur lui, j'aurai l'occasion d'en citer quelquesunes, par exemple les Remarquées de Vaugelas,

1. U n'existe pas en eiîet, si haul que Ton remonte, de traité de versilication qui puisse faire autorité, avant Malherbe. — Cf. Langlois, De nrtibus rhetoricas rythmicêp.

2. U Ta pourtant quelquefois imité. On sait que la boutade d*Alceste à Oronte et à Pliilinte est empruntée à Malherbe. — Cf. sa Vie par Racan, 1, lxxxiii.

Sans doute Molière n'a jamais voulu « parler Vaugelas » : mais, sans s'incliner devant cette autorité, il peut très souvent être du même avis que le grammairien; car, comme celui-ci, Molière suit Tusage, mais de plus loin : notre poète est plus fidèle aux choses anciennes. Les Remarques nous serviront souvent de contrôle : elles nous permettront de voir en quoi Molière diffère, et en quoi il se rapproche de l'usage de ses contemporains.

^ Quantité syllabique.

La quantité syllabique n'est pas, et ne peut pas ôtrc, absolument fixée dans notre langue, parce que, sur ce point, tout poêle qui a assez de génie pour avoir le droit d'innover peut et doit consulter, non pas une prosodie, mais son oreille : ceci est une règle de bon sens, reconnue et proclamée par Port-Royal : « On demande... si fuir à Tinfinitif et au prétérit ]ai fui^ est d une ou deux syllabes. Mais quoi qu'il en soit pour la grammaire, les poètes ont raison de ne le faire que d'une syllabe, puisque Toreille, qui est le meilleur juge de ces choses, n'en est point choquée ; et qu'au contraire elle le serait extrêmement si on le faisait de deux syllabes. » (Art. 7, p. 880.)

L'exemple pris par Port-Royal peut servir de type pour le polit problème qui se pose le plus souvent : dans quel cas deux voyelles qui se suivent forment-elles diphtongue, et ne comptent-elles que pour une syllabe? Dans quel cas valent-elles deux pieds? On peut signaler sur ce point des anomalies qui semblent étranges à première vue, mais qui s'expliquent facilement si l'on tient compte de deux faits; l'orthographe n'est pas fixée, au temps de Molière : la prononciation non plus, puisqu'il y en a deux principales, celle de la ville, celle de la cour, et un grand nombre de prononciations secondaires, celles des provinces, qui peuvent servir à expliquer certaines difllcultés de métrique.

Les particularités des sons ié et éi sont nombreuses et intéressantes. Pour le mot paysan par exemple, Molière, dans la même pièce, suit la prononciation actuelle en trois syllabes :

Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre (III, 171, 179), El cette paysanne a dit avec franchise (III, 277, 1752),

OU bien il en fait un dissyllabe, pésan, suivant une prononciation usitée encore dans le Blésois :

Et la bonne paysanne, apprenant mon désir ^

Pour le son iéj on peut dire qu'en général Molière le fait monosyllabe :

1** Dans les deuxièmes personnes pluriel de Timparfait de l'indicatif ou (lu conditionnel :

Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher. (I, 108, 49.) Comme \ous voudriez bien manier ses ducats. (I, 112, 102.) Vous me voudriez encore payer pour précepteur. (I, 127, 314.) Vous buviez sur son reste, ci montriez d'affecter. (I, 207, 1521.) Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas. (I, 228, 1845.) Que déjà vous devriez avoir tout confessé. (I, 473, 1083.) Et vous devriez mourir d'une telle infamie. (I, 514, 1694.) Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme. (IV, 500, 1546.) Il eut... vous me feriez dire quelque sottise. (IV, 509, 1689.) Si vous me la voyiez sur un seul ramasser. (V, 475, 500.) Et leur conclusion fut que vous feriez bien. (V, 504, 948.)

2® Dans un certain nombre de substantifs :

Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent. (IX, 94, 454.) Que les ouvriers qui sont après son édifîce. (I, 137, 478.) Où pourrai-je éviter ce san(7/i6r redoutable? (IV, 150, 165.) Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air. (V, 524, 1351.) Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu. (I, 447, 706.) C'est un coup enragé qui depuis hier m'accable. (III, 58, 307.) Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière. (V, 502, 885 *.)

On sait que c'était Thabitude des poètes, au début du xvii* siècle, de prononcer et de scander ainsi le son ié : Corneille, nous l'avons vu, fut même blâmé par l'Académie pour avoir abandonné cette règle, et pour être revenu en somme à un usage ancien, suivi quelquefois encore par Régnier. Pourtant Corneille avait eu raison contre l'Académie, car nous voyons Port-Royal trancher ainsi le différend :

1. m, 16S, 133. De ces deux prononciations, qui avaient eu cours, la seconde était tombée en dësuëtudo. au xvn* siècle : cf. Thurot, De la prononciation française^ t. I, p. 501-502. - J'écris toujours Payis de deux syllabes, payisan de

trois Ce n'est pas parler français que de retrancher une syllabe de chacun

de ces mots. • (Menagiana, II, 126.)

2. Cf. h 203, 1460; I, 495, 1429; I, 496, 1433; III, 58, 305; III, 70, 488; III, 269, 1634; IV, 412, 231 ; VI, 406, 885; VI, 439, 1468; VIII, 283, 244; IX, 147, 990.

« Il y a une diflicullé pour les mois en ier, qui esl que les poètes faisant ier monosyllabe en tous les noms, et ne le faisant de deux syllabes que dans les verbes \ il y a quelques-uns de ces noms qui sont si rudes en voulant faire ier d'une syllabe, qu'on ne les peut prescjue prononcer; comme sanglier, baudrier, meurtrier, meurtrière, prière.

« C'est pourquoi il semble qu'il faudrait garder celle règle de consulter l'oreille plus que toute autre chose, et de faire ter monosyllabe en tous ceux où il peut se prononcer sans peine; mais de le faire de deux syllabes dans les cinq ou six que je viens de marquer, où il ne se peut prononcer de cette sorte qu'avec une très grande rudesse.... Ainsi, quelque raison que l'on apporte pour faire croin* que grief ne doit être que d'une syllabe, on ne saurait empêcher que ce vers de Malherbe ne soit très dur :

Non qu'il ne me soit grief que la tombe possède,

et qu'il ne fût plus doux en mettant :

Non qu'il ne soit grief, etc. » (Ait. 7, p. 880.)

Molière, sur cette question d'euphonie, a l'air de consulter plutôt les besoins de son vers que son oreille de poète, et sans suivre de règle bien lixe, il fait ié dissyllabe au besoin, de même que nous l'avons vu le faire monosvllabe :

1® Hé quoi? \ OMS voudriez^ Valère, injustement. (I, 43i, 403.) Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment, (III, 196, 474.) Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux. (IV, 401, 27.) De contrarier ioMi et de Taire le maître. (IV, 402, 66.) Allez, vous devriez mourir de pure honte. (V, 444, 14.) Vous devriez brûler tout ce meuble inutile. (IX, i06, 563.)

2« Des biais qu'on doit prendre à terminer nos vœux. (I, 192, i2t)3 Il faut voir maintenant quel 6tats je prendrai. (I, 215, 1642 -.) Et c'est rhomme qu'Aier vous vîtes du balcon. (III, 191), .")l t. > Ne me parlez pas. — Mais.... — Plus de socûUé. (V, 470. 442.) II put étrangement son ancienncUL (IX, 104, 553.)

On le voit, pour le son ié^ les exemples de diérèse sont un peu moins nombreux que les exemples de synèrèse; on pourrait même

1. Nous voyons par les exemples précédents qu'il n'en est rien pour .Molière Sur toute cette question, cf. Thurol, t. I, p. 490-494.

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