‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 12 sur 224 · Tableau historique, p · texte numérisé non relu

Tableau historique, p

2. Cf. un excellcnl chapitre de M. Brunot sur le sens des mots, p. 309 etsuiv.

3. Ici je ne puis partager l'opinion de M. Brunot qui prétend que, d'après Malherbe, on doit laisser aux gens de métiers les vocabulaires spéciaux (p. 30). Sans doute Malherbe, à propos de ce vers.

Ont leur mouvement d'elle et leur forme idéale,

remarque que c'est un « mot d'école, qui ne se doit dire en choses d'amour » (IV, 334). Mais c'est une remarque isolée. Du reste l'usage ne lui a pas donné raison, car les poètes modernes ont tiré de curieux effets du mélange de la terminologie philosophique et des poésies amoureuses; qui ne connaît ces beaux vers de Baudelaire, à la fin d'une de ses Fleurs du mal :

Car j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés.

d'un spécialiste. En bon gentilhomme, expert au métier des armes, il relève le mot de cuissot employé par Desportes dans la description d'une armure et rappelle qu'il faut dire à la place Tassète (IV, 403). Gomme propriétaire normand, il n'admet pas qu'à la place et au sens du mot herbe on mette herbage^ car ce terme, dans l'acception où le prennent les herbagers, veut dire pâturage (p. 457, 450).

Cette propriété dans le vocabulaire, un peu minutieuse à vrai dire, quand il s'agit de mots rares, est une incontestable qualité, quand il s'agit de la langue courante. Dans le Thésaurus idéal qu'il compose pour la versification française, Malherbe proscrit les faux synonymes, et rend à chaque mot sa valeur. Il n'admet pas, quand il s'agit d'un siège, qu'on parle des murs de la cité : on n'escalade pas les murailles d'une cité, mais bien celles d'une ville (p. 430). II critique, et bien sévèrement, ce vers de Desportes :

Les beaux yeux d*un berger de long sommeil touché,

trouvant qu'il y a une confusion fâcheuse entre sommeil et somme ^ que le sommeil est le désir de dormir, tandis que le somme désigne l'état d'une personne endormie (p. 425). Si Ton trouve cette distinction-là trop subtile, on ne peut qu'admirer la netteté avec laquelle MaFherbe distingue consommer de consumer. II reproche assez durement à Desportes de confondre ordinairement ces deux mots, d'ignorer que consommer a le sens de parfaire (p. 384, et passim).

Surtout il n'admet pas que le poète, pour la facilité de son vers, use indifféremment du simple ou du composé, ce dernier devant nécessairement modifier le sens du simple. Il défend de dire receler pour exprimer l'idée de cacher; c'est mal, dit-il : il faut écrire celer (p. 375).

Ce besoin de précision lui fait rejeter toutes les chevilles, tous les mots qui n'ajoutent rien au sens, mais qui parfont le vers. A Desportes qui parle de mille lieux divers^ il demande ce que cela pourrait bien être que mille mêmes lieux (p. 418).

De cette antipathie pour les choses mal déterminées vient son horreur pour les nombres vagues. Racan nous apprend que Malherbe ne voulait pas que l'on dit par exemple « cent tourments », et qu'il demandait, lorsqu'il rencontrait une pareille évaluation : « peut-être

n'y en avait-il que quatre-vingt-dix-neuf * ». Le disciple trouve la critique de son maître assez plaisante. Nous penserions plutôt que celte ironie est un peu lourde. Mais au fond Malherbe a raison, et applique avec assez de bonheur son principe à la censure de Desporles. 11 considère comme une simple cheville ce vers :

Durant les grands chaleurs j'ai vu cent mille fois (p. 252).

Il n'admet ces « phrases numérales » que relevées par une antithèse. Encore faut-il qu'elle ne soit pas une simple opposition de mots : quand Desportes parle de

Cent mille tourbillons, cent pensers différents,

Malherbe trouve que cela ne vaut rien, et ne comprend pas pourquoi les tourbillons sont cent mille, tandis qu'il n'y a que cent pensers (p. 376).

Toutes ces remarques de détail accumulées finissent par former une véritable et solide doctrine. Malherbe a souvent le ton dogmatique et parle ex cathedra. C'est qu'en effet il promulgue de véritables dogmes, et qu'il professe pour la langue un vrai culte. Suivant l'excellente formule qu'il a su trouver, il veut qu'on se serve des mots w religieusement ». A côté de ce vers,

Non, non, n'estimez point, pour m'ôtre ainsi rebelle,

il met en marge : « Je serais bien d'avis d'user de ce mot de rebelle plus religieusement. Une personne est rebelle à une autre quand elle oublie ce qu'elle lui doit; mais quand elle ne lui doit rien, de quelle rébellion la peut-on accuser? » (p. 424). Rarement critique a été mieux inspiré en définissant ses propres procédés. Car ce seul mot est la caractéristique la plus exacte des avantages et des inconvénients de la méthode de Malherbe. Cette religion du langage, qu'il préconise, a les qualités et les défauts de toutes les autres; deux forces l'animent : le prosélytisme qui séduit, et l'intolérance qui éloigne; Malherbe est allé, dans Texposé de sa doctrine, jusqu'à rintolérance.

En effet, poussé par son désir légitime de n'employer que des

*. Cf. Brunot, p. 373 et suiv. Vie, I, p. lxxxv.

mois bien français, dans les limites exactes de leur extension, Malherbe était fortement tenté d'éliminer de son vocabulaire tous les mots vieillis. Seulement son esprit trop timoré, son respect exagéré de Tusage ne lui permettaient pas de ressusciter les meilleurs de ces mots disparus, ou même simplement de rétablir des termes plus ou moins ébranlés. Les écrivains véritablement pieux envers la langue se sont souvent complus à tenter des restaurations, et cela avec succès. Malherbe est impitoyable pour tous les mots vaincus dans la lutte pour la vie, et il achève les blessés. A la liste qu'a dressée M. Brunot des mots proscrits par le tyran (p. 249 et suiv.) j'ajouterai les suivants, qui montrent jusqu'où Malherbe poussait la rigueur :

Ça bas : sans pointe, ce ça bas veut dire appeler Robinette (p. 350).

Cadavre : ne vaut du tout rien (p. 413).

Cil : mauvais mot, et hors d'usage (p. 329) ; ne vaut rien ^

Complainte : use du simple, ce composé s'en va hors d'usage (p. 369).

Esclaver : mauvais mot (p. 335).

Joint : vieille liaison, et qui sent sa chicane : il n'en faut point user

pour tout (p. 393).

Notoire: mot qui sort d'usage (p. 415). Poindre : mauvais mot (p. 334).

Or, en complétant la liste de M. Brunot à laide de celle que je viens d'indiquer, on constate que sur une soixantaine de mots biffés par Malherbe comme archaïsmes, l'usage lui a donné raison pour à peu près quarante termes vieillis, et en a conservé une vingtaine. Malherbe appauvrissait donc inutilement le dictionnaire poétique. Faute plus grave encore, il commençait cette scission du français en

i. p. 398. Cil est cité par M. Brunot, mais dans un autre chapitre, p. 393. La liste des roots vieux ou vieillis employés par Malherbe avait déjà été dressée par Chevreau; cf. rédition de Malherbe de 1123, 1. 1, p. 224 et suiv. Ses Remarques n'ont pas du reste grande valeur : elles avaient été faites en trois heures et refaites en dix jours (I, p. 219-220). Le temps fait beaucoup à l'alTaire. Ménage dans sa Préface de 1666 prétend qu'il y a plus de dix ans que Balzac a fait mention de son Commentaire; que lui, Ménage, n'a donc pas volé Chevreau. Chevreau écrit, en 1687, à Benserade, que Ménage l'a indignement volé (I, 342). Qui des deux croire? Chapelain penche pour Chevreau {Cotrespondancej éd. Tamizey de Larroque, 11, 96-97). Peu importe du reste : le principal est que nous ayons ces curieux Commentaires. Le plus nourri des deux est celui de Ménage, pour qui Racan avait écrit la biographie de son maître, s'il faut en croire ce passage de Ménage : « J^apprends des mémoires de M. de Racan, pour la Vie de Malherbe, écrits en ma faveur, dans le dessein que j'avais d'écrire la vie de ce prince de nos poètes lyriques... » (p. 262).

deux castes, qu'on a reprochée à Vaugelas, et dont on doit rendre d'abord Malherbe responsable.

Après celle première division de la langue en deux classes, il admellail encore plusieurs subdivisions dans le vocabulaire des poètes, suivant qu'il s agissait d'un genre plus ou moins noble. C'est ainsi que dans la poésie épique il ne souffrait pas que l'on parl&t de faire du tintatnarrey trouvant que le mot ne convenait qu'à la langue de la comédie ou de la satire (p. AOA). Il portait le même jugement sur le mot muguet^ employé pourtant dans une simple élégie (p. 369). Il trouvait « bas », dans une imitation d'Horace, le diminutif doucette (p. 456).

Surtout il critique âprement l'emploi dans les vers de toutes les façons de parler familières, qui font partie de la langue courante, et que le peuple emploie volontiers : il relève comme faibles, basses, lâches, populaires, ou, comme il dit encore le plus volontiers, « plébées », les expressions suivantes :

Otez-vous du serein : craignez-vous point le rhume (p. 425).

Ses cheveux frisés Ne sont pas ses cheveux : c'est une fausse tresse (p. 437).

Bientôt gagnent au pied (p. 4()3).

Car il est (s'ai-je peur) jaloux de la lumière (p. 283). J'y ai mis trop bon ordre (p. 379).

De vous mirer au feu qui vous aUume (p. 260). En lui voyant d'un valet faire conte fp. 272). Voulant jusqu'à la mort votre serf demeurer (p 356). D'un faux jaloux plein de haine et d'envie (p. 280). D'un et d'autre côté, par les temps plus divers (p. 433). Et qui tournaient mon dme ainsi comme ils voulaient (p. 381). L'ennui qui me pressait autant que chose aucune (p. 362), etc.

Si Ton excepte les trois ou quatre premiers exemples, un peu familiers, je Tavoue, on trouvera généralement que Malherbe est bien sévère; qu'il va jusqu'à Textrème injustice, lorsqu'il trouve « bas et plus que plébé » ce vers d'un sonnet :

Et pour six coups de fouet ne peut être chassé (p. 435).

Il faut encore ranger parmi les exagérations de sa méthode les scrupules fâcheux qui le prennent sur les mots qu'il trouve inconvenants et déplacés dans la haute poésie, parce qu'ils prêtent à des équivo-

ques *. On est assez surpris de Toir un homme, et, qui pis est, un vert galant qu'on appelait familièrement chez M. de Bellegarde « le père Luxure », former sérieusement le projet que Molière prête plaisamment à la vieille précieuse Philaminte,

Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté

Chez tous les beaux esprits de la postérité.

C'est le retranchement de ces syllabes sales,

Qui, dans les plus beaux mots, produisent des scandales,

Ces jouets éternels des sots de tous les temps,

Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants.

Ces sources d*un amas d'équivoques infâmes

Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.

Sans doute Malherbe n'allait pas jusqu'à supprimer les syllabes douteuses, et se contentait de proscrire des mots entiers. Mais n'est-ce pas imposer au poète un scrupule bien mesquin, une manie fâcheuse même, que de le forcer à se creuser la cervelle pour savoir si quelque sot ne pourrait pas trouver un grossier jeu de mots dans la chose la plus innocente? On fait quelquefois, « entre hommes », des plaisanteries de corps de garde sur les plus purs chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine : à qui la faute? à ceux qui les font. Pourquoi ajouter aux dictionnaires de cas de conscience une rubrique spéciale, la casuistique littéraire? De même que les casuistes qui, à force d'y rêver, fmissaient par découvrir, dans leur imagination inquiète, des rarfinements de vice auxquels personne n'aurait jamais songé sans eux, Malherbe, devenu inquisiteur, est d'une ingéniosité telle à découvrir et à souligner des équivoques possibles, qu'on ne les comprend pas, même quand il nous les a indiquées du doigt. II trouve par exemple qu'un poète ne doit pas parler &q poitrine % ni surtout

i. Cf. Bninot, p. 231 et suiv. Ce qui diminue le tort de Malherbe, c'est qu'il est commun à son temps. Balzac dans ses Remarques sw les deux sonnets, p. 145-141, commente presque complaisamment l'équivoque de ce vers :

Vous verrez sa misère nue.

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