C'est même la variante de l'édition de
La santé de partir ne nous pouvant permettre. (I, 224, 1799.) Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé. (I, 195, 1333.) Je ne sais point sur quoi ma conjecture asseoir. (I, 464, 936.) Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile. (III, 81, 619.) Et moi, qui tous ces tours fixement regardais. (III, 197. 497.)
Ou encore, un adverbe quille sa place logique pour faciliter le vers :
Et ce qui phis le gêne et le rend misérable. (I, 115, 147.) Hors de la ville unpeu/]e puis avec raison. (I, 156, 769.)
Quicherat voit dans l'inversion « une des facilités de notre versitication et aussi un des charmes de notre poésie » (p. 92). La première observation est juste : mais il m'est difficile de découvrir le moindre charme dans les exemples que j'ai cités plus haut; un lecteur moderne, rebuté plutôt qu'attiré par ces inversions, excuse Molière d'avoir contourné ainsi ses vers, en se disant que tous les poètes du XVI 1® siècle en faisaient autant. Je n'ai à signaler comme singularité qui soit bien spéciale à Molière, que certains vers si vile faits que l'inversion rend la pensée singulièrement obscure :
Pour croire auprès de moi que quelque autre te plut. (I, 40, 115.)
L*objet de votre amour, lui, dont à la maison
Votre imposture enlève un puissant héritage. (I, 430, ilO.)
Aux intérêts d'Albert de Polydore après
Nous avons ajusté si bien les intérêts. (I, 509, 1611.)
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté. (IV, 525, 1927.)
Non, vous avez beau faire et beau me raisonner.
Rien de ce que je dis ne me peut détourner. (V, 533, 1483.)
Et de qui la lecture est même condamnable. (V, 534, 1502.)
La faute est même plus grave dans ce dernier vers que dans les autres, parce que le sens paraît clair, et que l'on n'éprouve pas le besoin de rétablir le véritable ordre des mots : « et de qui la lecture même est condamnable ».
Les Chevilles.
Toutes les chevilles ne sont pas également fâcheuses : il y en a très souvent qui ne sont ni bonnes ni mauvaises; il y en a souvent de mauvaises, et il y en a quelquefois qui sont bonnes. On en pourrait
citer (le ces trois espèces chez Molière, qui, il faut bien le reconnaître, écrivant très vite en général, est assez coutumier dufait : quoi qu'en dise Alceste, le temps fait beaucoup à l'affaire.
Parmi les chevilles indifférentes, les remplissages assez innocents, il faut compter chez notre poète les mots ou les syllabes qui sont introduits dans le corps d'un vers ou d'un mot; lorsqu'il écrit, par exemple :
Et retenir la bride aux efforts du courroux (IX, 09, 161),
il semble bien qu'en prose Molière aurait dit simplement « tenir la bride » et c'est en effet ce qu'il met lorsque son vers le lui permet :
11 doit tenir la bride aux grands empressements. (V, 465, 347.)
Ou encore, quand nous lisons ceci :
... Les soins oïl je vois tant de femmes sensibles
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles (IX, 63, 52),
nous constatons, sans être du reste très choqués, que cet « aux yeux » n'ajoute rien à la force de l'idée, ni à l'élégance du vers.
On pourrait, bien entendu, citer un certain nombre de cas analogues * : pour nous faire rapidement une idée approximative du nombre de ces chevilles, nous pouvons en prendre la moyenne dans le premier acte du Misanthrope : sur quatre cent quarante-six vers, il n'y a pas plus de sept à huit mots de simple remplissage : le tant pour cent de chevilles ne doit pas être beaucoup plus élevé dans toutes les autres comédies; il y aurait un moyen plus sûr, mais un peu héroïque, de savoir au juste à quoi s'en tenir : ce serait de relire toutes les pièces en vers, en pointant chaque cheville au passage; mais je me demande si le résultat serait en rapport avec le travail, car il est difficile de préciser entièrement en pareil cas, ce qui est cheville pour l'un étant quelquefois beauté pour l'autre.
Les plus insupportables chevilles sont certainement celles qui sont amenées par la rime. Je ne parle pas, bien entendu, de ce fait que, sur deux vers, il y en a souvent un qui ne parait guère avoir d'autre utilité que d'accompagner l'autre et de lui fournir une rime; en effet, chez Molière, comme du reste chez tous les poètes français, on dis-