Me fera rajeunir de dix fois une année. (H
lingue assez fréquemment le vers primordial , celui qui renferme ridée, Timage ou le mot à effet, du vers secondaire, de celui qui est destiné à accompagner l'idée, l'image ou le mot à effet.
Je ne parle que des épithétes oiseuses ou de ces lambeaux de vers qui n'ont qu'un rapport très vague avec le reste, et qui surprennent désagréablement quand ils ne sont pas escamotés par l'acteur : on en trouve dans toutes les comédies de Molière, surtout dans celles du début, et même dans les meilleures :
Hors de la ville un peu, je puis avec raison
D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison. (I, 156, 769.)
Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire.
De ne permettre rien un soir qu'on voulait rire. (I, 4U, 623.)
Suis-je donc gardien, pour employer ce style,
De la virginité des filles de la ville? (I, 50i, 1533.)
Je tiens sans cesse Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse. (II, 369, 179.) Je suis fort obligée à ce souhait pieux;
Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux, (IV, 462, 88t.) Je m'étonne, pour moi, qu'étant comme il le semble Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble. (V, 456, 210.) Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme. Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme. (V, 466, 370.) Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme. Vous résoudre une fois à vouloir être un homme? (IX, 115, 683.) Pour moi je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, Que la science soit pour gâter quelque chose. (IX, 166, 1281.)
D'aulres fois le mot propre est remplacé par un synonyme :
Et quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme.
Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme. (I, t72, 1073.)
Et pourtant Vaugelas avait en termes formels condamné cette impropriété *.
Il est certain que ces faiblesses qui se rencontrent trop souvent dans Molière* refroidissent l'intérêt; il est certain également que
1. « Consommer et consumer, — Ces deux verbes ont deux significations bien diirêrentcs, que plusieurs de nos meilleurs écrivains ne laissent pas de confondre, et très mal.... 11 se pourrait faire aussi que nos poètes auraient contribué à ce désordre, employant consomme, pour consume, lorsque la rime les y a contraints ou invités.... Certainement M. de Malherbe ne les a jamais confondus, quelque besoin qu'il en ait pu avoir dans la rime.... Aujourd'hui la plus saine partie de nos meilleurs écrivains n*a garde de les confondre. • Remarques, I, 408-409.
2. S'il fallait en croire Monchesnay, Boileau • trouvait la prose de Molière
quand on lit la pièce des yeux, elles sont beaucoup plus sensibles que quand on Técoute au théâtre. La critique que je viens de faire sent un peu trop le commentaire de cabinet, et Ton pourrait fort bien, pour la condamnation des chevilles, en appeler, au nom de Molière, du lecteur qui a tout le temps de scruter les vers, au spectateur qui n'a pas le loisir de remarquer ces peccadilles : son esprit et son oreille sont remplis par un beau vers bien frappé qui possède assez de sonorité et de sens pour deux.
Enftn, ce léger inconvénient, dû à la rime, est amplement compensé par un avantage singulier dont on lui est redevable : c'est grâce à la nécessité de la rime, que nous trouvons chez Molière, comme chez certains poètes, des vers-chevilles qui sont aussi beaux, plus beaux môme quelquefois, que le vers primordial. Le fait a déjà été remarqué par Théodore de Banville dans Victor Hugo ^ Il est constant que, forcé souvent par la rime d'écrire deux lignes là où en prose il n'en aurait mis qu'une, le poète est obligé de s'ingénier et de trouver soit une idée, soit une image en plus. Ce n'est pas des images qu'il faut chercher dans Molière, poète peu plastique; mais les idées gagnent chez lui à être ainsi renforcées par un second vers : qu'on relise par exemple dans le texte, avec ce qui précède et ce qui suit, ces vers d'Alceste :
Et qu'après cet éclat, qu'un noble cœur abhorre,
Il peut m'être permis de vous aimer encore. (V, 549, 1767.)
Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde,
Vous trouvez des raisons pour souflFrir tout le monde. (V, 478, 5i9.)
Ce qui, séparé du contexte, paraît une cheville, n'est en réalité qu'un trait, qu'un mot de caractère chez le Misanthrope, chez
plus parfaite que sa poésie, en ce qu'eUe était plus régulière et plus châtiée, au Heu que la servitude des rimes l'obligeait souvent à donner de mauvais voisins h des vers admirables. • Cité par M. Mesnard, Molière, VU, 12.
1. «... Voilà les idées, les mots qui se heurtent dans la tète du poète; est-il besoin de dire que chacun de ces mots lui apparaît avec sa rime jumelle, et <|u'il a pensé roches noires en même temps que mâchoires et joug en même temps que Piton de Zoug et que joug a amené nécessairement assembleur de bœufs, comme les autres rimes et les nécessités de l'harmonie ont immédiatement créé tous les beaux mots intermédiaires. Reste à trouver le dessin harmonique, les mots corrélatifs, les chevilles même, etc. • Petit Traitée p. 82-85. — Cf. un bel exemple de vers-cheville excellent dans Regnard :
Mon nom est Toutabas, vicomte de la Case, Et votre serviteur, pour terminer ma phrase.
Cf. ringénieux commentaire qu'en donne M. Francisque Sarcey, dans les Annales du 24 juillet 1892.
l'amoureux impalienté. Il n'est pas non plus fort difficile de découvrir, quand on lit la tirade entière, un peu de malice dans ces paroles d'Henriette, bien plates quand on les détache de Tensemble :
Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde, Quelque petit savant qui veut venir au monde. (IX, 65, 8i.)
Prenons un passage entier, où nous puissions apprécier immédiatement la valeur de la cheville : ïrufaldin s'adresse à Mascarille qui Ta berné :
D'un chêne grand et fort, Dont prés de deux cents ans ont fait déjà le sort. Je viens de détacher une branche admirable. Choisie expressément, de grosseur raisonnable. Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d*ardeur. Un bâton à peu près... oui, de celte grandeur, etc. (I, 209, 1549.)
C'est ainsi que la rime, qui nécessite les chevilles faibles chez les rimeurs médiocres, devient un excitant pour les poètes de tempérament, comme Molière.
Le vers libre. — La prose dans les vers.
Ce n'était donc ni la rime, ni les chevilles pour la rime, qui effrayaient Molière. S'il a écrit nombre de ses comédies en prose, si Mélicerie, par exemple, commence en vers et se continue en prose, ce n'est pas qu'il n'eût point le temps de trouver des rimes; mais peut-être n'avait-il pas le loisir de trouver des vers, c'est-à-dire de faire entrer sa pensée dans un moule uniforme; surtout il n'avait pas le temps d'être court. Aussi constatons-nous chez lui deux faits curieux, qui ne présentent au premier abord aucune connexion, et dont nous espérons pourtant montrer bientôt le lien secret : Molière a fait souvent usage du vers libre, et souvent introduit de la prose dans sa poésie : il a plus d'une fois mêlé des vers à sa prose.
Ce n'est pas Molière qui s'est servi le premier du vers libre au théâtre *. Mais je ne crois pas qu'un seul poète en France ait su tirer meilleur parti que lui des facilités de ce vers. Si l'on donnait encore des places en littérature, je mettrais Molière et La Fontaine pre-