LE ROI
Ah! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts; Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême; Et, lorsque pour toujours on perd ce que je perds, La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.
En vain l'orgueil du diadème Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers. En vain de la raison les secours sont offerts, Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime : L'effort en est barbare aux yeux de l'univers. Et c'est brutalité plus que vertu suprême. Je ne veux point dans cette adversité Parer mon cœur d'insensibilité,
Et cacher l'ennui qui me touche ;
Je renonce à la vanité
De cette dureté farouche
Que Ton appelle fermeté;
Et de quelque façon qu^on nomme Cette vive douleur dont je ressens les coups. Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous, Et dans le cœur d'un roi montrer le cœur d'un homme. (Vlll, 300.)
C'est toute la scène que je voudrais pouvoir transcrire, c*est toute la scène qu'il faut relire : ce que j'ai cité suffit pour montrer la supériorité du vers libre de Molière, sinon comme harmonie, du moins comme naturel, sur lalexandrin régulier de Racine *.
Pour ne pas envenimer ce débat littéraire en mettant aux prises Molière et Racine, ou plutôt les Moliéristes et les Raciniens, contentons-nous, pour juger de la précellence du vers libre sui* Talexan-
1. Il est curieux de trouver un naturel égal dans une pièce de Ck)rneille : j'emprunte la citation et le commentaire à un des articles peu connus de la jeunesse de Victor Hugo : « Allez maintenant : prenez l'emphase pour du pathétique, alignez des lieux communs bien ou mal rimes, et croyez-vous un auteur tragique. Les grands mots et les grands gestes ne réussiront pas éternellement au théâtre : le goût réprouve tout ce que la nature désavoue; et le mépris de la mort n'est pas toujours ce que nous aimons dans une héroïne. La Théodore^ vierge et martyre, de Corneille nous semble froide; et son Andwînèdej au con-
drin à rimes plates, de comparer Molière à lui-même. On sait qu'il a repris dans la scène vi de Tacte II ^Amphitryon presque toute la scène vi de lacté II de Don Garde de Navarre. Rapprochons la reproduction de roriginal. Pour borner la comparaison à quelques^ vers, voici ce que Molière avait écrit d'abord :
Madame^ vous n'avez qu'à me le déclarer :
S'il n'est point de pardon que je doive espérer,
Cette épée aussitôt, par un coup favorable,
Va percer, à vos yeux, le cœur d'un misérable,
Ce cœur, ce traître cœur, dont les perplexités
Ont si fort outragé vos extrêmes bontés :
Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime
Efface en votre esprit l'image de mon crime^
Et ne laisse aucuns traits de votre aversion
Au faible souvenir de mon affection !
C'est f unique faveur que demande ma flamme, (II, 273, 694.)
Presque tous ces alexandrins sont conservés dans Amphitryon^ mais allégés de la contrainte de la rime, par lalternance :
Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer : S'il n'est point de pardon que je doive espérer. Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux le cœur d'un misérable. Ce cœur, ce traître cœur, trop digne d'expirer, Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable : Heureux en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène. Et ne laisse en votre dme, après ce triste jour.
Aucune impression de haine
Au souvenir démon amour!
C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine. (VI, 43i, 1379.)
Sans doute il faut tenir compte des progrès de facture que Molière avait dû faire de 1661 à 1668; mais il y a là aussi la preuve de la supériorité du vers libre sur le vers régulier.
Molière a fait souvent usage du vers irrégulier; non seulement
traire, nous intéresse, lorsqu'eUe s'écrie en pariant des surprenantes horreurs du trépas :
Que l'on vous connaît mal, lorsqu'on vous envisage
Avec un peu d'éloignement!
Qu'on vous méprise alors, qu'on vous brave aisément;
Mais que la grandeur du courage
Devient d'un difficile usage
Lorsqu'on touche au dernier moment! <•
(Le Conservateur littéraire ^ I, 98.)
deux comédies sont écrites de cette façon, mais encore, au milieu des alexandrins de Mélicerte, oji est tout étonné d'entendre Myrlil, parlant à un moineau en cage, lui débiter un petit couplet de douze vers libres. Dans FÉtourdiy Anselme adresse une prière en vers de huit pieds à Pandolfe qu'il prend pour un fantôme. Les Maximes du Mariage, dans l'École des Femmes, sont en vers libres. Enfin six lettres en vers viennent rompre la mesure de Talexandrin : deux sont en stances, (juatre en vers libres. La première et les trois dernières sont môme suivies de signatures qui ne comptent pas dans la mesure *.
Évidemment Molière n'était pas pour la régularité absolue, et cherchait avant tout sa liberté dans les combinaisons les plus variées. Même le mélange des petits vers avec les alexandrins ne lui sufûsait pas : dans la plus curieuse de ses pièces, la Princesse d'Élide, on voit Lyciscas répondre en prose aux vers que chantent des musiciens. Moron, qui vient de converser en vers avec son prince dans le premier acte, engage avec un Écho une conversation tantôt en vers, tantôt en prose, dans le deuxième intermède. La critique du sonnet d'Oronte par Alceste est en prose. La dernière scène du Misanthrope est un mélange de vers, de prose, et de vers non terminés, de môme que la lecture du sonnet de Trissolin dans les Femmes savantes, de môme que la lecture de la lettre de Caritidès dans les Fâcheux, Don Garcie lit tout haut une lettre en vers dont il n'a qu'un fragment : la fin de chaque alexandrin est restée dans l'autre morceau de la feuille : ce ne sont plus des vers \ Polichinelle, dans le premier intermède du Malade imaginaire, parle en prose et en vers. Enlln, pour en revenir à la Princesse cTÉlide, la pièce commence en vers et se continue en prose au milieu de la première scène du second acte. Sans doute, « un commandement du roi qui pressa celte affaire, Tobligea d'achever tout le reste en prose » (IV, 166). Mais enfin Molière aurait pu, s'il avait obéi à des scrupules de versification exacte, remettre en prose tout le début; il ne Ta pas fait, peut-être pour ne pas perdre ses vers, mais tout aussi bien parce que le mélange des vers et de la prose ne lui déplaisait pas ; il pensait probablement qu'il y avait là quelque chose d'original et d'utile à tenter :
i. VI, 166; I, 144; III, 216; I, 159; II, 268, I, 411; I, 489; I, 490; 11, 2u4. 2. Il, 261; ce n'est même pas de la prose; le sens et le rythme sont absents; l'oreille est désagréablement surprise, comme l'œil.
on le voit bien dans la scène ii de l'acte 111 des Femmes savantes, où, du vers 759 au vers 839, la mesure des vers est à chaque instant interrompue par de la prose. Parmi les lettres qu'on lit dans ses pièces en vers, sept sont en prose, pour plus de vraisemblance *.
Molière ne craignait pas de mêler le vers libre à l'alexandrin, la prose au vers ; il a osé également mêler le vers à la prose, obéissant dans ces deux tentatives en apparence contradictoires, au môme désir, ou, si Ton préfère, au môme instinct : il voulait exposer plus librement ainsi sa pensée, faire parler, tantôt plus fortement, tantôt plus naturellement, ses personnages.
Les Vers dans la Prose.
S'il est une règle de Vaugelas que ne suive point Molière, c'est surtout la remarque des Vers dans la Prose : « 11 faut éviter les vers dans la prose autant qu'il se peut, surtout les alexandrins... parce que leur mesure sent plus le vers que celle des vers communs, et que marchant, s'il faut ainsi dire, avec plus de train et plus de pompe que les autres, ils se font plus remarquer. » (l, 188.) H est vrai que Vaugelas se reprend plus loin : il ne condamne môme le vers de douze syllabes que quand il se présente trop souvent : « Je dis trop souvent, parce qu'il est impossible qu'il ne s'en rencontre pas toujours quelqu'un par-ci par-là que vous ne sauriez la plupart du temps éviter sans faire tort à la naïveté de l'expression qui est une chose bien plus considérable et un plus grand bien qu'il n'y a de mal à laisser un vers. » (II, 139-lûO.)
Vaugelas, du reste, ne semble considérer la présence des vers dans la prose que comme une distraction plus ou moins coupable de l'écrivain : il n'en est pas ainsi chez Molière, qui savait parfaitement que ses pièces fourmillaient d'alexandrins : d'abord parce qu'il était impossible qu'il ne le sût pas, l'oreille d'un poète percevant beaucoup mieux que la nôtre les cadences les plus imperceptibles, ensuite parce que Molière voulait môler des vers à sa prose.
Rien entendu, je ne tiendrai pas compte des alexandrins qu'on