I. Il, 396; m, 83 et 226; V, 543; IX, i76, 200 et 20i
332 MOUÈRE.
obtient artificiellement, lorsqu'on coupe un lambeau de phrase en dépit du sens, du mouvement et de Tharmonie :
Voyez-vous, dirait-on, celte madame la Marquise qui fait tant la glorieuse? C'est La fille de monsieur Jourdain, qui était trop Heureuse, étant petite.... (VIII, 146.)
Môme dans Texemple suivant : « Voilà bien les sentiments d'un petit esprit,
De vouloir demeurer toujours dans la bassesse (VIII, 140),
il est certain que M. Jourdain fait là de la poésie sans le savoir, et surtout sans que nombre de spectateurs s'en aperçoivent; quant au lecteur, il est de lavis de Molière, qui a laissé subsister celte apparence de vers, parce que , dans Tespèce , il n'y attachait aucune importance : il n'écrivait pas pour lui, mais pour ses auditeurs, et savait fort bien que la grande majorité n'a pas l'oreille assez exercée pour reconnaître au passage un vers lorsque rien auparavant ne prévient l'oreille et ne la prépare à saisir un rythme. C'est ce qui se passe dans tous les cas où le vers n'est pas plus sensible, ni mieux préparé que dans les exemples suivants :
« Quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux;
Et puisqu'on ne saurait les gagner que par là,
ce n'est pas la faute de ceux qui flattent. » (VU, 57.) « Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.
Nenni, madame; il est en de trop belles mains. /> (VII, 149.)
« N'est-elle pas rouge? — Non, grise.
Eh! oui, gris-rouge : c'est ce que je voulais dire. » (VII, 184.)
« C'est un grand jeune garçon bien fait... qui parle bien latin, el grec... — C'est ce que je ne sais pas. —
Et qui sera reçu médecin dans trois jours. » (IX, 290.) « Aussi ne viens-je pas ici comme Gléaute,
Et sous l'apparence de son amant. » (IX, 339.)
Il est certain que quand ce qui précède ou ce qui suit l'alexandrin est en prose non rythmée, ce genre de vers n'a pas une mesure assez
nette pour s'imposer lui seul à raltcntion; le spectateur ne peut le percevoir, donc il n'existe pour ainsi dire pas, puisque nous avons admis comme principe dans cette étude, (|u*il fîuit, autant que possible, se placer au point de vue de l'auditeur, et non pas du lecteur. Mais, lorsque Talexandrin, déjà assez sensible par lui-môme, est de plus suivi d'un bémistiche, l'oreille, même sans être très affinée, doit percevoir une barmonie :
C'est là le vrai moyen de faire impunément
Tout ce que je voudrai. (V, 194.)
Aye aussi l'œil au guet, Nérine, et prends bien soin
Qu'il ne vienne personne. (Vil, 239.)
Je suis assassine par ce maudit retour.
— Je ne le suis pas moins. (Vlll, 4 II.)
Le rythme est encore plus perceptible, quand Thémisticbe précède le vers complet :
(i'est signe qu'il optTe.
— Oui; mais, en opérant, je crains qu'il ne Tétouffc. (VI, 108.)
Je n'entends point les perdre, El prétends le guérir en dépit qu'il en ait. (VII, 286.)
Quel est votre dessein, Et que voulez-vous faire avec cet assemblage? (VIII, 204.)
Il en est ainsi dans certains dialogues très coupés, où les vers sont même plus sensibles pour Toreille que pour TomI :
Viens, viens, viens.
— Non, je veux être en coKtc.
— Fi!
('/est une bagatelle. (VI, iO.)
Parle-moi.
— Point du tout.
— Éclaircissez mes doutes.
— Non, je n'en ferai rien. (Vlll, 138.)
Enfin, il arrive souvent que deux alexandrins se suivent, auquel cas l'oreille la moins musicienne ne peut pas ne pas s'apercevoir (lue la prose, qui jusque-là marcbait négligemment, vient de prendre une allure bien rytbmée :
Il leur vaudrait bien mieux, ces pauvres animaux.
De travailler beaucoup, et de manger de même. (VII, 132.)
Elle avait à pleurer une gnlce touchante.
Et sa douleur était la plus belle du monde. (VIII, il 7.)
Laisse-moi dire, moi, et ne fais que me suivre.
.V-t-on jamais ouï parler d'une action
Pareille à celle-là? (Vlll, t20.)
Il n'est pas possible de traiter ces vers comme une simple inadvertance : il faudrait avoir Tesprit bien prosaïque pour supposer qu'un poète ne s'aperçoit pas qu'il vient d'écrire un vers au milieu de sa prose; il les remarque même chez autrui : on connaît la jolie pièce de Musset écrivant à Sainte-Beuve :
Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensée, Que ta plume en faisait un vers harmonieux.
Joseph Delorme, en effet, avait bien pu ne pas s'en apercevoir; mais Musset ne s'y était pas trompé. 11 est aussi impossible à un vrai poète d'intercaler sans s'en douter un vers dans sa prose, qu'une ligne de prose, c'est-à-dire un vers faux, dans ses vers.
Maintenant pourquoi Molière a-t-il éparpillé tant d'alexandrins dans CAvare, Don Juan, etc. L'opinion courante est que Molière, n'ayant pas le temps de rimer ces pièces, les composait faute de mieux en prose émaillée d'alexandrins, en attendant qu'il eut le loisir de mettre en vers tout le reste de sa prose. — Je ne crois pas cette explication bonne. D'abord, si telle avait été l'intention de Molière, les premiers vers l'eussent plus gôné que servi : obligé d'encadrer des vers déjà composés dans des alexandrins à faire, gôné par la rime, il eût été forcé ou bien d'écrire trop souvent des vers de remplissage, ou bien encore de tout refaire, ce qui aurait été plus rapide, mais bien dur pour l'auteur : cette combinaison qu'on prête à Molière est bien peu vraisemblable ^
De plus, comme il n'y a pas une seule pièce en prose où ne lijrurent plus ou moins de vers bien frappés, il faudrait admettre (|ue l'intention de Molière était de refaire après coup toutes ces comédies. Or un poète n'est pas un bureaucrate, capable de recopier de sa plus belle écriture ce qu'il a écrit d'abord currente calamo : une fois par exception passe encore, mais par système, jamais : les Thomas Cor-
1. Sans doute, on pourrait citer l'exemple d'André Chénier qui écrivait des vers isolés pour les utiliser plus lard. — C'est vrai; mais André Chénier ne fait que prendre des notes : il les prend en vers, tanttU en alexandrins isolés, tanlùt par groupes de vers rimant, pour les utiliser plus tard; tandis que Molière est déjà dans le feu de la composition, et écrit sa pièce d'une façon définitive. Du reste Beaumarchais a dit justement : « Celui qui ne pense pas en vers ne fora jamais de la poésie. Il peut être bon orateur, jamais bon poète, s'il est obligé de penser en prose et de traduire après en vers.... C'est le sculpteur dont la lerre cuite est toujours de génie, quoique moins achevée que le marbre fait d'après, et qui se ressent toujours du froid de la traduction. • (Préface inédite de Tfl?'flre citée par Lintilhac, Beaumarchais et ses œuvres^ p. 100.)
. LES VERS DANS LA PROSE. 33a
neilles sont capables de ces labeurs patients, et non les Pierre Corneilles '.
Le plus probable, avant tout, c'est que Molière, qui faisait facilement des vers faciles, aurait pu répéter le vers connu :
Quidquid tentaham diccre, versvs erat.
Les vers coulaient sous sa plume aussi naturellement que de la prose; aussi trouve-t-on dans toutes ses comédies des vers qui sont surtout des bonheurs d'expression, comme ceux-ci :
Arrêtez, animal, et la laissez monter. (111, 317.) Je vous suis obligé. — Que le diable t'emporte I (III, 406.) Seigneur Géromino» je vous trouve à propos. (IV, 17.) Maris poussés ù bout, tout le monde est content. (V, 203.) Voilà de mes donneurs de conseils à la mode. (V, 306.)
...Et vous êtes un sot De venir vous fourrer où vous n'avez que faire. (VI, 43.) £h bien ! Georges Dandin, vous voyez de quel air Votre femme vous traite.... (VI, 52o.) C'est un mauvais métier. Désormais j'y renonce. (VII, 139.) Si je te l'ai promis, je te le dépromets. (VII, 301.) Je ne veux rien entendre.
— Sachez que ce matin.... — Non, vous dis-je.... — Apprends que....
— Non, traîtresse. — Écoutez. (VIII, 135.)
Elle me touche assez, pour m'en charger moi-même. (VIII, 142.) Et cet oncle, dis-tu, sait toutes nos affaires. (VIII, 410.) Et j'y viens tous les jours attraper quelque chose. (VUÏ, 573.) La chose est donc conclue, et je vous ai promise. (IX, 294.)
Par ces exemples, pris dans tout Molière, on voit que ces lignes de prose n'ont du vers que le nombre exact de douze syllabes coupées en deux hémistiches, il en est encore où le vers est plus sensible,
I. CVsl pourlant ce qu'auraient fait deux grands poules, s'il fallait en croire d'Alemhert : « Despréaux écrivait ordinairement ses ouvrages on prose avant que de les mettre en vers. On assure que Racine en usait de m«)me pour ses tragédies. » {Histoire des membres de V Académie française, 1781, t. 1, p. 68.) C'est, à coup sur, ce qu'a fait (îœlhe pour Tasso et Iphigénie. — Cf. Kdélestand du .Méril, p. 21, note 3. — Mais ce dernier fait avéré n'est qu'une exception, et le premier est une hypothèse invraisemblable, car, comme l'a si bien dit Guyau, « la poésie est une sorte de symphonie de la parole et de la pensée. C'est ce qui explique l'impossibilité de bien traduire en vers une pensée déjà exprimée et en quelque sorte déjà refroidie. On ne peut jeter dans un moule que du métal en fusion. Les plus grands poètes échouent bien souvent lorsqu'ils veulent mettre en vers ou la pensée d'autrui ou même leur propre pensée déjà fixée dans la prose. V. Hugo lui-môme, le plus prodigieux versificateur qui ail jamais existé, ne pourrait maintenant mettre en vers Notre-Dame de Paris, • {Les Problèmes de VEsthétique contemporaine, p. 235.)
parce qu'on y trouve soit des mots, soit dos épilhètes qui sortent des habitudes de la prose :
li a touché mon âme, et dessillé mes yeux *. Par les sensibles coups d'un soupçon oulrageux. (VU, oi.) Pour dérober la mienne à la fureur des ondes. (Vil, 5").) Dures extrémités où je me vois réduit. (VIll, U)9.)
Mais, encore une fois, le surprenant n'est pas que Molière écrive quelques vers; pourquoi en fait-il tant en prose? pourquoi les laisse-t-il? C est qu'il le veut bien, c'est qu'il y a là un effet cherché, juste celui que nous avons signalé plus haut dans les comédies en vers libres : de môme que les grands alexandrins éclatent plus vivement au milieu des petits vers, de même dans le sein de cette prose, déjà pleine et compacte, tout à coup la pensée se cristallise et devient un vers, qui brille par contraste dans celte prose solide : c'est un diamant dans du granit. Souvent Molière concentre ainsi une pensée comique et lui donne plus de mordant :
Et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. (V, 80.)
Peste du fou fleflfé! — Peste de la carogne. (VI, 30.)
Peste soit le coquin de battre ainsi sa femme. (VI, H.)
Faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme. (VI, 43.)
Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. (Vlll, 1*0.)
Pourquoi diantre faut-il qu'ils frappent sur mon dos. (Vlll, i^07.)
Ils me regardent tous, et se mettent à rire. (Vil, 17i).)
Maître juré filou, vrai gibier de potence. (VII, 0*2.)
Le seigneur Harpagon est de tous les humains
L'humain le moins humain. (VII, 105.)
On ne parle de vous que sous les noms d'avare,
De ladre, de vilain, et de fesse-mathieu. (Vil, 135.)
Rengrègement de mal! surcroit de désespoir! (VII, 192.)
Ces derniers exemples, les plus typiques de tous, sont tirés de V Avare; c'est peut-être la comédie où Molière a semé le plus grand nombre de ces vers étincelants, plus comiques que sa prose : ils sont assez fréquents pour qu'on ait le droit dV découvrir un procédé de bon aloi *.
1. V, 190 : c*est du Corneille; c'est le vers de Pobjeucte : Ht qui, purgeant notre âme, et dessillant nos yeux.
'2. Il parle en prose et non en vers.
Mais, nonobstant les goiUs divers.
Cette prose est si théâtrale Qu'en douceur les vers elle égale.
^Robinet, lo septembre 1668, cité par Castil-Blaze, Molière musicien, I, 394.)
Il en est de même pour ces passages dramatiques où sa comédie hausse le ton : des vers tout cornéliens se détachent alors dans de fort belles tirades, et cette poésie inattendue « nous fiert d'une plus vive secousse ». Tout le monde a remarqué, dans la grande scène de Don Louis, père de Don Juan, ces vers qui sonnent si fièrement :
Je suis bien las aussi de vos dcportemenls.... La naissance n'est rien où la vertu n'est pas.... Au contraire Téclat n*en rejaillit sur vous Qu'à votre déshonneur....
Après tout, ces vers sont relativement rares; cl, malgré les preuves contraires que j'ai apportées jusqu'ici, on pourrait, tout en choquant la vraisemblance, soutenir que ces alexandrins proviennent du hasard et non d'une intention bien arrêtée; que souvent même ces vers sont dus moins à une distraction du poète qu'à l'ingéniosité du commentateur qui les découpe de sa propre autorité, par exemple ceci :
Je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur Qui serait honnête homme,
Que du fils d'un monarque Qui vivrait comme vous.
Il y a là cinq hémistiches, et pourtant, sauf la première ligne, le reste de la phrase ne donne pas l'impression d'une suite d'alexandrins. Mais, outre que j'ai eu soin de ne citer que des vers incontestables, se détachant, d'eux-mêmes, du contexte; outre que je ne les ai pas tous cités parce qu'ils sont trop nombreux, il y a, dans la prose de Molière, un autre système de poésie latente qui vient corroborer ma première affirmation : la prose de notre poète est pleine de couplets en vers irréguliers, dont quelques-uns même sont rimes, pauvrement, il est vrai, mais d'une façon encore sensible.
Molière n'était pas probablement de l'avis du maître de philosophie de M. Jourdain, qui affirme que « tout ce qui n'est point prose est vers; et tout ce qui n'est point vers est prose », car on trouve souvent dans ses comédies des passages entiers où la prose marche plus allègrement, et semble prendre les ailes de la poésie.
Génin, qui dans son lexique, à l'article « Vers blancs », a eu le mérite de citer un certain nombre de passages curieusement rjlhmés, a eu le tort, suivant moi, d'y voir un commencement de versification
l'évol. du vers fr. 22
resiée imparfaite; Molière, s'il avait eu le temps, aurait achevé ces vers : « il s'en rencontre beaucoup, dit Gcnin, dans Georges Dandin^ ce qui porterait à croire que, dans la pensée de Molière, la forme sous laquelle celte pièce est parvenue, n'était point sa forme défmilive.... Dirigé dans ce sens, un examen attentif et délicat du style de Molière conduirait peut-être à des inductions intéressantes sur la manière de travailler de ce grand génie, et sur les intentions que la mort ne lui a point permis de réaliser. »
Je suis loin de partager cette opinion : je ne crois pas que les couplets en vers libres soient des pierres d'attente, pas plus que les alexandrins isolés. Molière a fait ce qu'il a voulu, s'est arrêté au point qu'il désirait atteindre, et nous avons dans ses œuvres son intention définitive : pas n'est besoin de nous lancer dans des hypothèses sur ce qu'il aurait pu faire, ou refaire, avec le temps.
Je ne parle pas, bien entendu, des petits vers isolés, qui n'ont pas d'harmonie sensible par eux-mêmes, et qui sont si fréquents chez tous les écrivains, qu'on n'a le droit d y découvrir aucune intention, comme dans l'exemple suivant :
Qui se sent morveux, qu'il se mouche. (VII, 68.)
Je n'insisterai même pas sur les distiques qui donnent déjà à la prose une allure poétique, surtout quand ils sont de huit pieds :
Et jamais on n'en voit se plaindre
Du médecin qui l'a tué! (VI, 99.)
Et c'est m'a voir assez donné
Que de me donner Marianne. (VII, 171.)
Enfin, pour les distiques composés d'un alexandrin et d'un petit vers, je ne vois rien à ajouter aux conclusions que j'ai présentées plus haut sur les vers de douze pieds, précédés ou suivis d'un hémistiche :
Je verrai, sans me remuer, Prendre mes intérêts à toute la cabale. (V, 194.) On oublie aisément les fautes des enfants,
Lorsqu'ils rentrent dans leur devoir. (VII, 171.) Je me suis abusé de dire une potence,
Et lu seras roué tout vif. (Vil, 193.) Tous deux également sont propres à gober
Les hameçons qu'on leur veut tendre. (VU, 292.)
Pour tous les cas analogues, je crois qu'il ne faut voir qu'un procédé plus ou moins instinctif pour donner du relief à une pensée.
Mais que devons-nous dire de ces passages où le rythme se prolonge assez pour s'imposer même à une oreille non prévenue?
Fort bien. Appelez Angélique. —
Je crois, monsieur, qu*il sera mieux
De mener monsieur à sa chambre. (IX, 342.)
Nous marchandons, mon frère et moi,
A qui parlera le premier!
El nous avons tous deux quelque chose à vous dire. (Vil, 76.) 11 est Turc là-dessus, mais d'une turquerie
A désespérer tout le monde; El Ton pourrait crever, qu'il n'en branlerait pas. (VII, 106.)
Allez, je vous irai bientôt rejoindre.
11 ne sera pas dit qu'impunément On m'ait mis en état de me trahir moi-même,
Et de découvrir des secrets
Qu'il était bon qu'on ne sût pas. (VIII, 490.)
Oui, mais celui-ci, mon frère,
Est plus sortable pour moi.
— Mais le mari qu'elle doit prendre.
Doit-il être, mon frère, ou pour elle ou pour vous?
— Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi. (IX, 394.)
On trouve môme quelques passages où Tassonance s*ajoute au rythme, malgré la défense de Vaugelas * :
Et qu'Aristote a bien raison, Quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon. (VI, 35.) El pour comprendre ce qu'elle est, Il me suffit que vous l'aimez. (VII, 60.)
Ceci encore semble une citation X Amphitryon ou de Psyché :
Enfin j'ai voulu vous parler Pour m'aider à sonder mon père Sur les sentiments où je suis; Et si je l'y trouve contraire.... (VII, 61.) Tu no t'es pas départi d'y prétendre?
Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.
— Quoi? pendard, derechef? — Rien ne me peut chauffer. (Vil, 172.)
Il me semble difficile d'admellre que toutes ces citations, et toutes celles que je ferai encore, ne sont que des inadvertances. Il y avait évidemment là une intention : quelle est-elle?
1. - Kl non seulemenl les rimes^ mais aussi les consonances sont à éviter, et c'est une négligence de n'y prendre pas garde.... La période en ce qui est des rimes peut être vicieuse au commencement, au milieu, ou à la fîn. Au commen-
340 MOUERE.
Pour un certain nombre de passages isolés, il est difficile de faire une conjecture qui s'impose; ainsi, dans le Médecin malgré lui y lorsque Jacqueline dit :
Enfîn j'ai toujours ouï dire Qu'en mariage, comme ailleurs, Coutentement passe richesse (VI, 71),
on peut se demander si Molière n'a pas donné volontairement un certain rythme à une phrase qui amène un de ces dictons populaires souvent rythmés. Mais de pareilles hypothèses sont inutiles, lorsque, ce qui est le cas, elles ne sont pas de toute vraisemblance, ou lorsqu'on ne peut apporter assez de faits semblables pour en tirer une loi.
Aussi vaut-il mieux en arriver immédiatement à une théorie que je propose presque avec certitude : car elle est fondée sur nombre d'observations.
On connaît le stratagème qu'emploie Cléonte dans le Malade imaginairej pour faire à la barbe d'Argan une déclaration à Angélique. « Vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ » (IX, 360).
Nous retrouvons dans un certain nombre de passages l'emploi de celte prose rythmée : dans quelques cas, il semble bien qu'il n'y a qu'à constater le fait sans en tirer grande conclusion : on trouve si peu de rapport entre la chose dite et la forme rythmée qui lui est donnée, qu'il y a là pure coïncidence. Ce qui doit encore diminuer l'intérêt de ces passages, c'est qu'ils présentent un mélange de mètres tel que l'on ne peut saisir la moindre harmonie. Génin cite comme exemple de prose rythmée la tirade de Cléonte, au troisième acte de l'A vare :
Ce discours paraîtra brutal Aux yeux de quelques-uns;
Mais je suis assuré
Que vous serez personne A le prendre comme il faudra ;
cernent, si le premier mot de la période rime avec le dernier de la période précédente, etc. » (U, 141, 483.) — Cf. I, 374-377, toute la remarque sur les Rimes dans la prose.
Que c'est un mariage, Madame, Où vous vous imaginez bien Que je dois avoir De la répugnance .
En coupant ainsi ces vers, Génin oublie que Ton ne peut admettre comme mètres en prose que ceux que Molière a employés dans ses comédies en vers libres, c'est-à-dire les vers de sept, huit, dix et douze syllabes, en y ajoutant tout au plus les vers de six pieds, dont rtiarmonie est très facile à saisir.
En réunissant les passages où ces différents rythmes étaient les plus sensibles, j'ai trouvé que presque tous appartenaient aux scènes de marivaudage. En effet, lorsqu'on étudie une conversation d'amoureux dans une comédie en prose de Molière, on voit la proportion des vers libres s'élever incontinent : au début de l'Avare, l'entretien tendre de Valère et d'Elise fourmille de vers, de madrigaux bien tournés, comme celui-ci :
Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, Appuyé du secours d*une reconnaissance Où le ciel m'engage envers vous (Vil, 55),
ou de couplets entiers, lancés presque uniquement sur le même rythme :
Vous voyez comme je m'y prends.
Et les adroites complaisances Qu'il m'a fallu mettre en usage Pour m'introduire à son service; Sous quel masque de sympathie Et de rapport de sentiments Je me déguise pour lui plaire, Et quel personnage je joue
Tous les jours avec lui Afin d'acquérir sa tendresse.
J'y fais des progrès admirables, Et j'éprouve que, pour gagner les hommes.
Il n*est point de meilleure voie
Que de se parer à leurs yeux De leurs inclinations.
Que de donner dans leurs maximes.
Encenser leurs défauts.
Et applaudir à ce qu'ils font. (Vil, 56.)
Malgré l'hiatus final, n'est-il pas certain que voilà un couplet dont le rythme est plus sensible que dans certaines tirades à* Amphitryon où la rime presque seule fait sentir le vers?
Il en est ainsi de toutes les conversations galantes du vicomte et de Julie dans la Comtesse d'Escarbagnas, Le vicomte, qui est poète, emploie « ces manières de vers libres que la passion peut faire trouver » et, dans son animation pour plaire à sa maîtresse, sème ses tirades de phrases bien rythmées, et rimées quelquefois :
Celui-ci m'a montré d'abord Deux feuilles de papier pleines jusques aux bords D'un grand fatras de balivernes Qui viennent, m'a-t-il dit, De Tendroit le plus sûr du monde. (VIII, 552.)
Il tourne le madrigal aussi bien en prose qu'en vers :
Mais pourquoi ne pas mieux jouir Du rendez-vous que leur inimitié nous laisse, Et me contraindre à perdre en une sotte feinte
Les moments que j'ai près de vous?...
Ne venant ici que pour vous,
J'ai toutes les raisons du monde
D'attendre que vous y soyez. (VIII, 557.) Je sors par l'autre porte Pour ne la point trouver,
Et vais disposer tout mon monde Au divertissement que je vous ai promis. (VIII, 560.)
Des couplets entiers sont ainsi rythmés, et le sonnet que débite le vicomte est encadré entre deux séries de vers presque réguliers :
Mais vous ne considérez pas
Que le jeu qui vous divertit
Tient mon cœur au supplice.
Et qu'on n'est point capable
De se jouer longtemps.
Lorsqu'on a dans l'esprit
Une passion aussi sérieuse
Que celle que je sens pour vous.
11 est cruel, belle Julie, Que cet amusement dérobe à mon amour
Un temps qu'il voudrait employer
A vous expliquer son ardeur; Et, cette nuit, j'ai fait là-dessus quelques vers, Que je ne puis m'empécAer
De vous Técxtei" * Sans que vous me le démanchiez,
1. C'est un vers de cinq pieds qui rompt la mesure; mais il fait partie d'une quadruple assonance.
Tant )a démangeaison de dire ses ouvrages Est un vice attacA^ A la qualité de poète.
Tous ces vers sont réguliers, faciles à saisir; aussi Julie se piquet-elle au jeu, et ajoute-t-ellc, le sonnet fini :
Je vois que vous vous faites là Bien plus maltraité que vous n'êtes ]
Mais c est une licence Que prennent messieurs les poètes De mentir de gaieté de cœur, Et de donner à leurs maîtresses Des cruautés qu'elles n'ont pas, Pour s'accommoder aux pensées
Qui leur peuvent venir.
Cependant je serai bien aise Que vous me donniez ces vers par écrit.
A tous ces passages isolés, mais probants par eux-mêmes, vient s'ajouter une comédie écrite presque dans son entier en vers libres, le Stcilie?i. On peut lire dans Texcellente notice de M. Mesnard quelques pages sur la versification de celte pièce *. Je n'y ai pas trouvé Thypothèse que je présente ici. De toutes les comédies en prose de Molière, c'est certainement celle où se rencontrent le plus grand nombre de vers : c'est également celle où Molière s'est le plus rapproché du marivaudage, mais avec quelque chose de tendre, de passionné que ne comporte pas ce mot. Il n'est pas jusqu'au très peu langoureux Leporello de la pièce, Hali, qui ne se plaigne en vers de faire sentinelle pour son maître :
Chut.... N'avancez pas davantage,
Et demeurez dans cet endroit,
Jusqu'à ce que je vous appelle.
Il fait noir comme dans un four :
Le ciel s'est habillé ce soir en scaramouche.
Et je ne vois pas une étoile
Qui montre le bout de son nez.
Sotte condition que celle d'un esclave!
De ne vivre jamais pour soi,
Et d'être toujours tout entier
Aux passions d'un maître!
De n'être réglé que par ses humeurs,
El de se voir réduit à faire Ses propres affaires,
1. VI, 213-216. — Cf. Castil-BIaze, Molière musicien, I, 390-397.
De tous les soucis qu'il peut prendre ! Le mien me fait ici
Épouser ses inquiétudes,
Et parce qu'il est amoureux, Il faut que nuit et jour je n*aye aucun repos. Mais voici des flambeaux, et sans doute c'est lui.
J'ai découpé dans cette tirade un vers de cinq pieds, quoi que j'aie dit plus haut, pour signaler au passage une assonance; car, malgré Taffirmation contraire du savant éditeur de Molière *, il y a quelques traces de rimes dans la pièce : on trouve notamment dans la lettre de la scène x :
Je vous envoie, Au lieu de moi, Pour le portrait Que vous savez, Ce gentilhomme français....
... Un service plus agréable Que de vous l'envoyer, Dans le dessein que vous avez D'avoir un portrait achevé.
Et plus loin :
Laissez-moi, je vous prie, La traiter comme elle mérite.
Ah I de grâce, arrêtez. L'offense est trop petite Pour un courroux si grand. {VI, 271.)
Je ne crois pas du reste qu'il faille attacher grande importance à des rimes si peu sensibles, si rares, et je les signale à titre de simple curiosité. Le fait important, c'est que tout le monde parle en vers d'un bout à l'autre de la pièce; et, si l'on imprimait une édition spéciale de cette comédie avec ces divisions rythmiques si nettement indiquées, il resterait bien peu de lignes de prose réfractaires au vers. C'est ce qu'a fait M. de Montaiglon *. Oserai-je dire que la chose