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CHAPITRE V

Boileau et Malherbe ^

Boileau, on le sait, est un disciple de Malherbe *. La chose, pour être connue, n'en est pas moins étonnante. Car, quoique Boileau dùl naturellement suivre Malherbe-, par afiinité élective, et priser chez son prédécesseur cet amour de la régularité qui faisait le fond de sa propre nature littéraire, on peut se demander avec quelque surprise comment et pourquoi Boileau n'a pas hésité entre les théories sèches de Malherbe et la pratique ample de Corneille, de La Fontaine, de Molière. Il ne faudrait pas pourtant forcer la note, ni faire de Boileau

1. Comme aucune édition moderne de Boileau ne s'impose, cl que les meilleures, qui sont les plus anciennes, ne se trouvent pas facilement, je ferai mes roférenres à chaque pièce de Boileau prise séparément.

2. Non seulement pour la versification, mais encore pour des théories de fond. C'est ainsi que, pour remploi de la mythologie, Boileau procède plutôt de Malherbe que de Ronsard (cf. Brunot, p. 108 sqq.). Sans doute cette théorie paraît avoir contre elle l'aulorité de Sainte-Beuve, qui a dit : • L'œuvre de Boileau, ce fut, non pas de revenir à Malherbe déjà bien lointain, mais de faire subir à la poésie française une réforme du même genre que celle que Pascal avait faite dans la prose. C'est de Pascal surtout et avant tout que me parait relever Boileau: on peut dire qu'il est né littérairement des /'roi'inria/c.ç. • {Causeries du lumliy VI, 408.) Mais on peut en appeler de Sainte-Beuve à Sainte-Beuve lui-même, puisqu'il écrit dans la même page : « 11 reprend la loi de Malherbe et la remet en vigueur; il l'étend et l'approprie à son siècle.... Boileau comprit el fit comprendre à ses amis que « des vers admirables n'autorisaient pointa • négliger ceux qui les devaient environner -. ïeUe est son œuvre littéraire dans sa vraie définition. • (VI, 408, 409.)

l'esprit étroit qu'il n'était pas. Dans des proportions assez faibles, il a songé à adoucir ce qu'il y avait de trop absolu, à élargir ce qui était Irop étroit chez son prédécesseur, à corriger Malherbe par Corneille, et sinon à introduire dans les règles du pédagogue un peu de l'irrégularité d'un maître comme La Fontaine, du moins à mitiger le despotisme du tyran des mots et des syllabes par les libertés de Molière.

Au fond la conduite de Boileau est très explicable. 11 agit conformément à la pratique de ses contemporains. Trois poètes de génie pèsent moins, pour l'opinion publique, qu'un versificateur de talent. Ils ne font pas école, parce qu'ils ne tiennent pas une école. On peut tirer de leurs œuvres une esthétique nouvelle du vers, mais il y faut un certain effort, tandis que Malherbe offre une doctrine toute faite. De plus ses principes très simples, très nets, ont le mérite d'une parfaite clarté. Ils sont faciles à comprendre, plus faciles encore à suivre. Pour faire des vers comme Corneille, La Fontaine ou Molière, il faut avoir leur génie. Pour fabriquer des vers d'après la recette de Malherbe, il suffit d'avoir un peu de talent et beaucoup d'application. La médiocrité môme prend quelque chose de correct grâce à lui. Son procédé est un cache-misères. Pour aligner des vers réguliers, on pourra dorénavant se contenter de prendre un dictionnaire de rimes, une bonne idée prosaïque, et de la couper en morceaux de six pieds : il suffira, quoi qu'en dise Boileau, au bout de mots assemblés avec mesure, et séparés par une césure, de mettre une rime; quant aux « ornements » et au « nombre », c'est-à-dire l'harmonie poétique, et tout ce qui fait qu'une idée traduite en vers est supérieure à la même idée mise en prose, tout cela, on peut s'en passer : et il le faut bien, car cela ne s'enseigne pas. Malherbe n'apprend pas à avoir du génie. Il gêne ceux qui en ont, mais il est la providence des talents secondaires.

Aussi son enseignement est-il suivi : on se presse à son école ; son manuel de pédagogie poétique fait fureur, et Boileau a parfaitement raison d'écrire à Maucroix, le 29 avril 1695, à propos de Godeau : a Je ne sais point s'il passera à la postérité : mais il faudra pour cela qu'il ressuscite, puisqu'on peut dire qu'il est déjà mort, n'étant presque plus maintenant lu de personne. 11 n'en est pas ainsi de Malherbe, qui croît de réputation à mesure qu'il s'éloigne de son siècle. »

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Malherbe avait su communiquer aux écrivains de son temps la foi profonde qu'il avait en son propre mérite, la conviction qu'il était le premier poète dans le premier des genres *.

On peut suivre la marche triomphale de Malherbe au travers de son siècle. Les critiques, qui font l'opinion publique, et qui la défont, s'inclinent devant lui. Vaugelas lui rend hommage. Même quand il le critique, c'est avec respect* : Malherbe est un de ses docteurs les plus probables.

Balzac a beau en parler plaisamment quelquefois : au fond, c'est un des plus chauds admirateurs de Malherbe. 11 le raille doucement sur son orgueil, sur sa prétention à la maîtrise ', mais il croit à sa souveraineté littéraire. Il critique certaines de ses images lyriques *, mais il l'admire comme lyrique *. Du reste ce qu'il prise surtout en lui, c'est le technicien : dans une lettre latine à M. de Silhon il porte sur Malherbe versilicateur un jugement enthousiaste et qui paraît définitif aux critiques d'alors, puisque Boileau, jugeant à son tour Malherbe, ne fait que reproduire l'idée de Balzac, et quelquefois même rendre ses expressions mot pour mot; Tidentité est telle qu'il est bien difficile de supposer qu'il y a une simple rencontre, que

1. On lui demanda une fois pourquoi il ne faisait point d'élégies : « Parce que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien pourra bien marcher. • (Tallemant, 1,293.) Racan donne une forme plus piquante & la réponse : «Parce, dit-il, que je ne crois pas cela nécessaire, faisant bien des odes; car qui sait sauter, sait bien marcher. » (Arnould, Anecdotes inédites, p. 42.)

2. « Un des plus célèbres auteurs de notre temps, que l'on consultait comme l'oracle de la pureté du langage, et qui sans doute y a extrêmement contribué, n'a pourtant jamais connu la netteté du style •, etc. (II, 361.)

3. Dans ses Remarques sur les deux sonnets^ à la suite de son Socrate chrétien, p. 87-88, Balzac raconte l'anecdote suivante, à propos du sonnet d'Uranie : « Tout chaud qu'il était, immédiatement après sa production, je le portai au bonhomme, monsieur de Malherbe. A dire le vrai il en fut surpris. Il s'étonna qu'un aventurier (ce sont ses propres termes) qui n'avait point été nourri sous sa discipline, qui n'avait point pris attache ni ordre de lui, eût fait si grand progrès dans un pays dont il disait qu'il avait la clef. » La même histoire se trouve dans Tallemant, textuellement copiée, 1,295.

4. • Le bonhomme Malherbe a eu le premier cette fantaisie des fleurs de Lys, h laquelle je ne pus jamais être complaisant. Il me demanda mon suffrage, que je lui refusai dans la liberté de notre conversation; et, bien que je l'appelasse mon père, il fut impossible au fils de laisser passer à son père ni le Royaume des fleurs de Lys, ni l'Empire du Croissant. Tout petit garçon que j'étais, je résistai en face au bonhomme, et m'opposai à l'autorité que sa vieillesse et son mérite lui avaient ac(iuise. «• (Diverses Remarques, p. 27-28.)

0. « J'ai vu d'ailleurs qu'en certains lieux de ses ouvrages il y avait de la sublimité. C'était en elTet un poète de la force des premiers lyriques, d'Alcée que nous avons perdu, et d'Horace qui nous reste. > {Diverses Remarques, p. 32-33.

Boileau ignorait ou avait oublié le passage de Balzac. Je rappelle les vers de TArt Poétique, quoique bien connus, pour rendre la comparaison plus facile :

Enrm Malherbe vint; et le premier en France,

Fil senlir dans les vers une jnste cadence :

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,

Et réduisit la Muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain, la langue réparée

N'offrit plus rien de rude h roreille épurée.

Les Stances avec grâce apprirent à tomber;

El le Vers sur le Vers n'osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert ^core de modèle.

Marchez donc sur ses pas, aimez sa pureté,

Et de son tour heureux imitez la clarté. (Ch. I, v. 131.)

Cela me semble exactement traduit du passage que voici :

(( Primus Franciscus Malherba , aut in primis , viam vidit qua iretur ad Carmen ; alque hanc inter erroris et inscitiae caliginera ad veram lucem respexil primus, superbissimoque aurium judicio satisfecit.... Docuit quid esset pure etcum religione scribere. Docuit in vocibus et sentenliis deleclum eloquenlia^ esse originem; atque adeo rerum verborumque collocationem aptam ipsis rébus et verbis poliorem plerumque esse. Fixit et emendavit civium suorum ingénia; tam felici successu ut elegantiorum auctorum turbam, qua nunc Gallia celebralur, una ipsius disciplina Galliu» dederit *. »

Sauf les expressions purement emphatiques, toutes les idées de Balzac sont reprises par Boileau pour son propre compte.

Ménage, qui cite ce curieux morceau, souscrirait volontiers à l'opinion de Balzac. 11 conslale en 1666, dans une épître à Colbert, que « Malherbe, sans contredit, passe aujourd'hui pour le prince de nos poètes ». Il va peut-être plus loin encore que Balzac, car il apprécie dans Malherbe non seulement le versificateur, mais le poète : très éclectique, il admire également Bonsard et Malherbe : non seulement ils sont, suivant lui, au premier rang, mais encore ceux qui se rapprochent le plus de ces deux grands poètes sont très distancés '.

1. CEuvrcs latines, l. I, p. 64; cilé par Ménage, p. 34u. — Cf. Delaporte, VArt Pofi tique de Boileau commenté par Boileau et par ses contemporains j Lille, 1888, I, p. 313.

2. «Malherbe après Ronsard, et M. de Racan après Malherbe, se sont élevés en ce j^enre de poème à un si haut degré de perfecUon, que non seulement ils

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