‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 169 sur 224 · V. Hugo traduit · texte numérisé non relu

V. Hugo traduit

Mugissement des bœufs au temps du doux Virgile.

Oui, au temps du doux Virgile, le simple mugissement des bœufs <îst un charme pour le paysan qui s'endort; mais, de notre temps, on se contente à plus de frais : on est plus psychologue, même pour l'âme des bûtes, et on lit dans leurs yeux des sentiments qui sont plutôt un simple reflet de notre àme *.

1. Abhé Du Bos, Réflexions critiques^2* partie, seclion 8, II, 83,84. '2. Voix intérieures, la Vache : Poésie, t. III, p. 289. — Cf. dans la Légende des siècles Tadmirablc pièce intitulée : Petit Paul :

Au bord de ce chemin, une vache couchée Regardait les passants avec maternité. (X, 266.)

On est plus simpliste au xvii*' siècle, et Ton ne prend pas dans un poète latin ou grec une phrase ou un mot, pour en faire un thème à variations. Boileau emprunte à ses prédécesseurs des axiomes de bon sens et de raison, sans croire rien perdre de son originalité; elle est entière, en effet : sans cela sa valeur, que je cherche à délimiter, serait réduite à bien peu de chose.

On a cru quelque temps que Boileau, s'il ne devait pas grand chose aux anciens, était redevable du fond même de sa doctrine i Descaries. L'idée est abandonnée maintenant \ Sans faire d'hypothèse trop facile et trop gratuite, on peut supposer que, Aristote, Horace et surtout Descartes supprimés, TArt poétique n'aurait pas été très dissemblable de ce qu'il est * ; la disparition de ces trois penseurs n'infirmerait pas trop radicalement la raison humaine, et n'appauvrirait notre trésor d'idées générales que d'une quantité inappréciable dans la masse. Or Boileau ne voit dans le vers qu'un procédé pour condenser définitivement quelque pensée commune, c'est-à-dire flottant dans tous les esprits sans avoir pris encore nulle part une forme parfaite : la poésie doit être pleine « d'un certain agrément et d'un certain sel propre à piquer le goût général des hommes.... Que si on me demande ce que c'est que cet agrément et ce sel, je répondrai que c'est un je ne sais qiwi qu'on peut beaucoup mieux sentir que dire. A mon avis néanmoins, il consiste principalement à ne jamais présenter au lecteur que des pensées vraies et des expressions justes. L'esprit de l'homme est naturellement plein d*un nombre infini d'idées confuses du vrai, que souvent il n'entrevoit qu'à demi; et rien ne lui est plus agréable que lorsqu'on lui offre quelqu'une de ces idées bien éclaircie et mise dans un beau jour. Qu'est-ce qu'une pensée neuve, extraordinaire? Ce n'est point, comme se le persuadent les ignorants, une pensée que personne n'a jamais eue, ni dû avoir. C'est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer. Un bon mot n'est bon

1. Dans son Esthétique de Descirtes, M. Kranlz avait voulu rattacher Boileau à riicole Cartésienne, malgré le mot bien connu, rapporté par J.-B. Rousseau : • J'ai souvent ouï dire à M. Despréaux que la philosophie de Descartes avait coupé la gorge à la poésie, • (Correspondance, 2'i juillet 1715.) M. Fouillée ne partage pas la doctrine de M. Krantz {lievue des Deux Mondes, 15 janvier 1893, p. 313). M. Krantz serait lui-même plutôt disposé maintenant à voir dans Boileau ud continuateur de Ronsard. — Cf. son Introduction à ^histoire des doctrines classi' quesen France, Berger-Levrault, 1803.

2. Cf. Brunetière, Revue des Deux Mondes, ("juin 1889, p. 67G.

mot qu'en ce qu'il dit une chose que chacun pensait, et qu'il la dit d'une manière vive, fine, et nouvelle. » C'est dans une préface de 1701 que Boileau, jugeant son œuvre, explique ainsi le mérite de ses efforts. Dès 1663, il commence à prendre conscience de sa valeur propre, et dit, avec trop de modestie :

Souvent j'habille en vers une maligne prose :

C*est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. (S. VII, 61.)

11 faudrait pourtant prendre ces deux vers au pied de la lettre si Ton pouvait en croire d'Alembert, qui ne cite pas, il est vrai, ses autorités pour une assertion capitale, mais qui avait à sa disposition une mine de renseignements perdue maintenant, les traditions orales de l'Académie : « Despréaux écrivait ordinairement ses ouvrages en prose avant que de les metlre en vers * ». Peut-être a-t-il procédé de cette façon à ses débuts. On se le figure difficilement composant ainsi son Épître à Racine ou son Lutrin.

En 1675, ayant composé tout ce qui fait sa véritable force, il précise sa pensée, et se rend mieux justice :

Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les Provinces, Sont recherchés du Peuple, et reçus chez les Princes? Ce n*est pas que leurs sons, agréables, nombreux, Soient toujours à l'oreille également heureux ; Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure. Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure. Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur. Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur : Que le bien et le mal y sont prisés au juste; Que jamais un faquin n'y tient un rang auguste. Et que mon cœur toujours conduisant mon esprit Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose. Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose. C'est par là quelquefois que ma rime surprend ^.

C'est aussi ce qui séduit ses contemporains. Mais ils apprécient surtout en lui la précision avec laquelle il frappe sa pensée, quelle que soit la valeur de cette pensée : il écrit à Maucroix, le 29 avril

{. Histoire des membres de V Académie française, etc., I, 68.

2. Plus lard, vieilli, il perd le sens exact de sa véritable valeur : le désolé vieillard, qui hait la raillerie, aime les compliments et les soUicile; et c'est surtout pour ses faiblesses qu'il a un tendre de cœur. (Correspondance avec Brossette, p. lli.)

1695 : <( Plus les choses sont sèches et malaisées à dire en vers, plus elles frappent, quand elles sont dites noblement et avec cette -élégance qui fait proprement la poésie. Je me souviens que M. de La Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'était ceux où je loue le Roi d'avoir établi la manufacture des Points de France, à la place des Points de Venise. Les voici. C'est dans la première épître à Sa Majesté :

Kt nos voisins frustrés de ces tributs serviles Que payait à leur art le luxe de nos villes. »

Dans toute son œuvre, ce qui a le moins vieilli, ce sont, en somme, les vérités générales frappées à son coin particulier. Dans un certain nombre de ses vers on trouve la beauté définitive parce qu'on y trouve la raison éternelle, le gros bon sens, c'est-à-dire l'élément le moins changeant de notre esprit, exprimés d'une façon parfaite. Certaines de ses pensées ont pu

... Par le prompt effet d*un sel réjouissant Devenir quelquefois proverbes en naissant. (E. X, 12.)

Et ce côté de son talent est si saillant, si visible, qu'il a fait oublier d'autres qualités, de très jolis vers par exemple *, ou encore, pour complaire au réalisme actuel , des vers qui ne redoutent même pas la trivialité *. Est-ce un grand poète? Oui, au sens où son époque prenait ce mot. Il n'a pas, au xvii* siècle, tenté la poésie de l'avenir. Il a été un homme de son temps. 11 a pris ses inspirations à la source où on puisait alors; encore l'a-t-il purifiée : ce poète satirique a cru que le dénigrement seul ne suffisait pas, et que Ton devait consacrer son talent à Téloge de ce qui valait la peine d'être loué :

La louange agréable est Tàmc des beaux vers,

Mais je tiens comme toi qu'il faut qu'elle soit vraie. (É. IX, 150.)

A l'en croire môme, c'est le souci de faire le panégyrique du roi -qui seul peut troubler son sommeil :

Si quelque soin encore agite mon repos, C'est Tardeur de louer un si fameux héros. Ce soin ambitieux me tirant par Toreille, La nuit, lorsque je dors, en sursaut me réveille;

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